Tome I
\iile deZehra: elles se montèrent par an à trois cens mille dinars d'or (i), et Vingt - cinq ans suffirent à [)ein6 pour .icliever ces travaux.
A ces frais immenses il faut ajouter l'entretien d'un serrail dont le»
fenuries , les coiicubine-s , les esclaves, les eunuques noirs et hlancs , formoient un nombre de six mille trois ceiis personnes. Les officiers de la maison du ca'ife, les chevaux destinés pour lui, étoient dans une égale proportion. Douze mille cavaliers co-.nposoit'nt sa seule gai de 5 et, s l'on réfléchit qu'Abdérame , dans un état de guerre continuel avec les princes espagnols, fut obligé d'avoir sans cesse sur pied de nombreuses armées , d'entretenir une marine
(a) En n'évaluant le dinar qu'à dix livres , cela fait en tout ssixante-quiiizc millions di notre monnaie.
SUR xesmAuhes. yS d'acheter souvent des stipendiaires en Afriqae, et de fortifier des places sur des frontières toujours menacées , on aura peine à comprendre comment ses revenus lui suffisoient.
Mais ses ressources étoient immenses; et le souverain de Cordoue étoit peut-eLre le roi de l'Europe le plus riche et le plus puissant (8).
Il possédoit le Portugal , l' Anda»
lousie , les Royaumes de Grenade , de Mijrcie , de Valence, la plus grande partie de la nouvelle Castilie , c'est-à-dire les plus beaux pays de l'Espagne. Ces provinces alors étoient extrêmement peuplées ; et les Maures avoient porté l'agriculiure au dernier point de sa perfection.
Les historiens nous assurent que , siir les bords du Guadalquivir , il Êxistûit douze mille villages , qu'un voyageur ne pouvoit marcher un quart - d'heure dan^s la campagn* E a
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sans rencontrer quelque hameau. On comptoit dans les états du calife quatre - vingts grandes villes , trois cens du second ordre , un nombre infini de bourgs. Cordoue , la capitale } rcnfermoit dans ses murs deux cens mille maisons (a), neuf cens bains publics. Tout a bitn changé depuii l'expulsion des Maures. La raison en est simple : les Maures y vainqueurs des Espagnols , ne persécutèrent point les vaincus ; les Espagnols , vainqueurs des Maures , les ont persécutés et chassés.
On fait monter les revenus des califes de Cordoue à douze millions «juarante-cinq mille dinars d'or; ce qui fait plus de cent trente millions de notre monnoie. Indépendamment de cet or , beaucoup d'impôts se
( a ) Ces maisons nc contenoxcnc jamais
qu'tuie fatjaillc.
SUR tES MAVRES. 77
payoient en fruits de la terre j et chez un peuple agriculteur , laborieux , possesseur du pays le plus fertile du monde , cette richesse est incalculable. Les mines d'or et d'argent , de tout temps c<immunes en Espagne , étoient une nouvelle source de trésors. Le commerce enrichissoit le peuple et le souverain 5 ce commerce avoit plusieurs branches : les soies , les huiies , le sucre , la cochenille ) le fer , la laine , très-estimée dès ce temps - là , l'ambre gris ^ le karabé , l'aimant , l'antimoine , le talc ) la marcassite ^ le crystal de roche f le soufre , le safran , le gingembre , le corail pêclié sur les côtes de l'Andalousie , les perles sur celles de Catalogne ; les rubis , dont on avoit découvert deux raines , l'une à Malaga , l'autre à Béja ; toutes ces productions du sol , avant ou après avoir été mises en œuvre j étoient E 3
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transportées en Afrique , en Egypte , dans l'Orient. Les empereurs deCons* tantinople , toujours alliés nécessaires des califes de Cordoue , favorisoient ces différens commerces j et l'étendue immense des côtes , le roi si nage de l'Afrique , de l'Italie , de la France , ïontribuoient à les rendre plus florissans.
Les arts , enfans du commerce et qui nourrissent leur père , ajoutèrent un nouvel éclat au règne brillant d'Abdérame. Les palais , les jardins qu'il construisoit , les fêtes magnifiques de sa cour attiroient de toutes parts les architectes , les artistes.
Cordoue étoit le centre de l'industrie et l'asyle des sciences. La géométrie , l'astronomie , la chymie , la médecine , avoient des écoles célèbres qui produisirent , un siècle après, Averroès et Abenzoar. Les poètes y les philosophes , les médecins arabes ,
«toJent si renommés, t]u'Alj)]ionse le Graâd, roi des Asturies , voulant confier son fils Ordogno à des hommes capables d'instruire un prince, fut obligé, malgré la différence des religions , malgré la haine des Chrétiens pour les Musiiimaiis , d'appeler près de lui deux précepteurs maures ; et l'un des succcsspu;s de cet Alphonse , Sanche le Gros , roi de Léon, attaqué d'une hyd(vj-!-ie riuQ l'oa itgardoit commR tr'i- • ' "■ p-
sita pas à »> .ui a. Cotdoue , chez Abdérame son ennemi , se livrer à ses médecins (a). Sanche ('-.i; ;•,!■>.. Ce trait singulier fiiit autii.t ti !,.i.:neur aux savans nrnbes qu'à la géM'rosilé du rallie et à la confiance du roi chrétien.
Tel fut l'état de Cordoue sous It;
(a)Mir!aLU^ Pcrrcras, Garibai , erc. Mise.
8o PRÉCIS HISTOHtQUB
règne d'Abdérame III. Il occupa le trône plus de cinquante ans j l'on a pu voir si ce fut avec gloire. Mai»
rien ne prouvera peut-être combien, ce prince était au-dessus des antres rois comme l'écrit que l'on trouva dans ses papiers après sa mort. Voici cet écrit tracé de sa main :
a Cinquante ans se sont écoulés » depuis que je suis calife. Richesses f >5 honneurs ^ plaisirs , j'ai joui de » tout , j'ai tout épuisé. Lea rois mes » rivaux m'estiment , me redoutent » et m'envient. Tout ce que les « hommes desiront m'a été prodigué 35 par le ciel. Dans ce long espace » d'apparente félicité , j'ai calculé le » nombre de jours où je me suis » trouvé heureux : ce nombre se » monte à quatorze. Mortels , ap- » préciez la grandeur, le monde e6 fi la vie. »
STJK. LES M4URES. Ot
Ce monarque eut pour successeur son fils aîné Aboul-Abbas el Hakkam , qui prit , ainsi que son père j le titre ai'' Emir al mumcnim.
Le couronnement d'Hakkam se fit avec une grande pompe dans la Tille de Zehra. Le nouveau calife reçut le serment de fidélité des chefs de la garde scytlie , corps d'étrangers redoutable et nombreux qu'Abdérame avoit créé. Les frères , les parens d'Hakkam , les visirs et leur chef Vhadjeb , les eunuques noirs et blancs , les archers , les cuirassiers de la garde jurèrent d'obéir au monarque. Cette cérémonie fut terminée par les funérailles d'Abdérame, dont on porta le corps à Cordoue dans ie tombeau de ses aïeux.
Hakkam ^ moins guerrier que son
père, mais aussi sage , aussi habile,
jouit de plus de tranquillité. Son
règne fut celui de la justice et de la
Si PRÉCIS HISTORIQUE
paix. Les exploits, la vigilance d'Ab^ dérame avoient éteint les révoltes.
Les rois chrétiens , divisés entre eux, ne songèrent pas à troubler les Maures. La trêve conclue avec la Castille et Léon ne fut rompue qu'une seule fois. Le calife , qui commanda luimême son armée , fit une campagne glorieuse , prit plusieurs villes aux Espagnols. Pendant le reste de son règne , Hakkam s'appliqua tout entier à rendre ses sujets heureux , à cultiver les sciences , à rassembler dans son palais une immense quantité de livres , sur-tout à faire respecter les loix. Ces loix étoient simples et peu nombreuses.
Il ne paroît pas que chez les Maures il y eût nu code civil autre que le code religieux. La jurisprudence se rédujsoit à l'application des principes contenus dans l'Alcoran. Le calife ; comqje chef supr^m^ de h
» V K LES MAUEES. 83
religion , pouvoit bien les interpréter, mais il n'eût osé les enfreindre.
Toutes les senaines, au moins une fois, dans une audience publifjue, il écoutoit les plaintes de ses sujets , interrogeoit les coupables; et, sans quitter son tribunal, les faiàoit aussitôt punir. Les gouverneurs nommés par lui dans les villes , dans les provinces, comtnandoient au mili- ^ taire , [vercevoient les revenus publics , administroient la jiolite , et répouJoient des délits arrivés dans leurs gouvernfuiens. D^a iioniîiies publics versés dans les laix r'n::)li5soient les fonctions de notaires, lonnoient une forme juridique aux actes qui assuroient les propriétés ; et , lorsqu'il s'élevoit des procès , des magistrats appelés caciis , respectés du peuple et du souverain , pouvoienf seuls en être les juges. Mais ««§ jprocès n'étoient jamais longs î E 6
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les avocats , les procureurs y étoient inconnus } point de dépens , point de cliicane. Les parties plaidoient elles-mêmes , et les arrêts du cedi s'exécutoient sur-le-champ.
La jurisprudence criminelle n'étoit guère plus compliquée : elle employoit presque toujours la peine du talion , ordonnée par le prophète.
Les riches pouvoient , à la vérité y racheter avec de l'argent le sang qu'ils avoient versé j mais il falloit pour cela que les parens du mort y consentissent : le calife lui-même ii'auroit osé leiir refuser la tête de son fils coupable d'homicide ) s'ils s'étoient obstinés à la demander.
Ce code si simple pouvoit ne pas suffire ; mais la suprême autorité des pères sur les enfans, des époux sur les épouses , suppléoit aux loix qui inanquoient. Les Arabes avoient conservé de leurs anciennes mœurs
SUR r, E S M A V R E 9, 85
patriarcliales ce respect , cette soiiniission , cette obéissance passive de la famille pour son chef. Cliacjue père, dans sa maison , avoit presque les droits du ca'ife ; il jiigeoit sans appel les querelles entre ses femmes, entre ses fils ; il punissoit sévèrement les moindres fautes, et pouvoit même punir de mort certains crimes, La vieillesse seule donnoit cet empire.
Un vieillard étoit un objet sacré. Sa présence arrêtoit les désordres j le jeune homme le plus fougueux bais • soit les yeux à sa rencontre , écoutoit patiemment ses leçons , et croyoit voir un magistrat, à l'aspect d'une barbe blanche.
Cette puissance de mœurs ^ qui vaut mieux que celle des loix y se soutint long-temps à Cordoue. Le sage Hakkam ne l'affoiblit pas : OB en jugera par le trait suivant.
16 pjiÉcis Historique
Une pauvre femme de Zehra possédoit un petit champ contigu aux jardins du calife. Hakkam voulut bâtir un pavillon dans ce cliamp , et fit proposer à cette femme de le lui vendre. Celle-ci refusa toutes les offres en déclarant qu'elle ne renonceroit jamais à l'héritage de ses pères. Plakkain sans doute ne fut pas informé de la résistance de cette femme. L'intendant des jardins, en dicne ministre d'un roi despote , s'empara du champ par force , et le pavillon fut bâti, La pauvre femme au désespoir courut à Cordoue raconter son malheur au cadi Béchir , et le consulter sur ce qu'elle devoit fiire. Le cadi pensa que le prince des croyans n'avoit pas plus qu'un autre le droit de s'emparer du bien d'autrui ; et il s'occupa des moyens de lui rappeler cette vérité tj^ue les
Hieilleiiis princes peuvent oublier un moment.
Un jour fjîi'Hakkani , environné de sa cour, étoil dans ie beau pavillon bâti sur Iq terrain de la pauvre fv^mme , on vit arriver le cadi Béchir monté sur son âne , portant dans ses mains un sac vuide. Le calife étonné lui demanda ce fju'il vonloit. Prince des fidèles , répon'4 Béciiir , je viens te demander la permission de remplir ce sac de la terre que tu foules à j)résent à tes pieds.
Hakkam y consent avec joie ; le cadi remplit son sac de terre. Quand il fut plein , il le laisse de bout , s'approche du calife , et le supplie de mettre le comble à sa bonté en l'aidant à charger ce sac sur son âne.
Hakkam s'amuse de la proposition y l'accepte , et vient pour soulever le sac. Mais, pouvant à peine le moufoir, il le laisse tomber en riant j et
se plaint de son poids énorme. Prince des croyans , dit alors Béchir avec une imposante gravité ^ ce sac que tu trouves si lourd ne contient pourtant qu'une petite parcelle du champ usurpé par toi sur une de tes sujettes ; comment soutiendras - tu le poids de ce champ , quand tu paroîtras devant le grand juge f chargé de cette iniquité ? Hakkam ^ frappé de cette image, courut embrasser le cadi , le remercia, reconnut sa faute j et rendit sur l'heure à la pauvre femme le champ dont on l'avoit dépouillée , en y joignant le don du pavillon et des richesses qu'il contenoit.
Un despote capable d'une telle action ne le cède qu'au cadi qui le força d£ la faire.
Hakkam mourut après quinze an»
de règne. Son iiU Hakkam lui swcr céda.
SUR lES mAvres. 8^ Ce prince ëtoit enfant cjnantl il monta sur le trône. Son enfanre dura toute sa vie. Pendant et après sa minorité , un Maure célèbre, nommé Mahomet Alinanzor, revêtu de l'importante charge ^hadjeh , gouverna l'état avec gloire. Cet Almanzor, cjui réunissoit lu génie d'un homme d'état les talens d'un grand capit.iine y cet Almanzor, le plus redoutable, le plus fatal ennemi qu'eussent encore combattu les Chrétiens , régna pendant vingt-six ans sous le nom de l'indolent Haccani. Il porta cinquante-deux fois la guerre dans la Castille ou les Asturies , prit et saccagea les villes de Barcelone, de Léon , pénétra jusqu'à Conipostelle y détruisit sa fameuse église dont il rapporta les dépouilles à Cordoiie , rendit quelques momens aux Arabes leur première force y leur anfienue énergie , et fit respecter de
^rt PRÉCIS HTSTor. lorE toute l'Espagne le foible calife son maître, cjui , pendant ce tcnis, b'endormoit' au milieu des femmes et des plaisirs ( 9 ).
Mais cet éclat fut le dernier dont brilla l'empire des Ommiades. Les rois de Léon , de Navarre j et le comte de Caitiile , se réunirent pour résister au redoutable Almanzor. La bataille se donna non loin de Médina-Céli : elle fut longue , s.inglante et douteuse. Les Maores , effrayés de leur perte y prirent la fuite après le combat. Almanzor , à qui cinquante ans de victoires avoient persuadé qu'il étoit invincible , mourut de douleur de ce premier revers.
Avec ce g-^and honune périt la fortune des Arabes. Depuis ce jour, les Espagnols s'agrandirent sur leurs débris.
Les £ls d'Almanzor successivement remplacèrent leur illustre pe-
re. En héritant de sa piiissanre, ils n'héritèrent p^s de ses taUnis. Les factions se renouvelèrent. Un parent clu calife prit le;* armes et s'empara cle la personne d'Hac ham , qu'il li*osa pourtant immoler. Il l'enft rnsa dans une prison en répandant le bruit de sa mort. Ces nnu\e'l^.s par- TÎnrent en Afriqne ; un prince ommiade accourt a\pc dfs troupes , sous prétexte o'e v.^',.;, r îlaccham.
Le comte 3t Cas.ilk- s'unit avec lui.
La guer-"? c]> 'e s\iliume dans Cnrdoue. Liie eni'o.P^a tonte l'Eapnone j et les princes chrétie/is reprirent alors les villes qu'Almanzor leur avoit ôtées. L'iEibpcil'e Haccham , jouet de tous les partis, fut re|>lafé sur le trône , et bientôt après forcé d'y renoncer pour échapjier à la mort. Une foule de conjurés (a)
(a) Mabadi, Sukunan, Ali, AbdéramelV,
Çï PRÉCIS HrSTORIQUB
furent tour-à-loiir proclamés califes j et tour- à- totir déposés , empoisonnés ou égorgés. Un dernier rejeton de la race des Ommiades , Almundir, osa revendiquer ses droits au milieu des troubles et des combats. Ses amis !ui représentèrent les périls qu'il alloit courir. Que je règne un jour, leur répond-il , et que le lendemain j'expire , je ne me plaindrai point da mon sort. , Ses dosirs ne furent pas accomplis : il fut massacré sans être calife. D'autres usurpateurs se succédèrent et ne régnèrent que peu de momens. Jalmar - ben - Mohammed fut le dernier. En lui finit l'empira des califes d'occident , que la dynastie des Ommiades avoit occupé pendant trois siècles. Avec ces prin-
Casim, Jahiah, Haccham III , MohimmcJ , ALcléramc V , Jahîah II, Haccham IV i Jalmai-bca-iVIoliammed.
STTR LES MAURKS. çS
«es s'anéantirent la force et la gloira de Cordoue. Les gouverneurs des différentes villes sujettes de cette cité profitèrent de ces temps d'anarchie pour s'ériger en souverains. Cordoue ne fut même plus la capitale d'un royaume ; elle conserva seulement la suprématie religieuse qu'elle devoit à sa mosquée. Affoiblis par leurs divisions , les Maures , soumis à tant de monarques , ne purent résister aux Espagnols. Cette troisième époque de leur histoire n'offrira plus yue leur décadence.
yiN D£ iA SECONDE ÏPOQUE»