‹ Gonzalve de Cordoue; ou, Grenade reconquise (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · TROISIEME EPOQUE · texte numérisé non relu

TROISIEME EPOQUE

Les principaux royaumes élevés sur les ruines du califat.

Depuis le commencement du onzième siècle jusqu'au milieu du treizième.

D È s le commencement du onzième siècle , lorsque le trône de Cordoue étoit chaque jour teint du sang d'un nouvel usurpateur , les gouverneurs des principales villes, comme nous l'avons déjà dit , s'étoient arrogé le titre de rois. Tolède , Saragosse , Séville , Valence, Lisbonne, Kuesca, plusieurs autres places moins considérables y eurent leurs souverains particuliers.

L'hisloire de ces nombreux monarques «croit presque aussi fatigante pour

Le f?rhiaLvJienu/>i!,^ ,iutm/it!/Uj-ii (oia-onneX:

le lecteur que pour Técrivain : elle ne présente pendant deux cens ans que des massacres continuels , de»

forteresses prises , reprises , des pillages ) des séditions , quelques exploits et beaucoup de crimes. Je passerai rapidement sur ces deux oiecles de malheurs , en me conteniant d'indiquer ia fin de ces petites raonarchies.

L'Espagne chrétienne dans le même temps nous offre à-peu-piès les mêmes tableaux. Les rois de Léon, de Navarre , de Castille , d'Aragon , presque tous parens et quelquefois frères , ne s'en égorgent pas moins entre eux. La différence des religions ne les empêche pas de s'unir aux Maures pour accabler d'autres Chrétiens ou d'autres Maures leurs ennemis. Ainsi , dans une bataille que se livrent les Musulmans , on trouve parmi les morts y» comte d'Urgel

ç6 y R Épis HISTORIQUE et trois évèqiies de Catalogne ( i ).

Ainsi le roi de Léon, Alphonse Vj donne sa sœur Thérèse en mariage au roi de Tolède Ahdalla pour s'en faire un allié contre la CastiUe. Le»

fils de Sanche le Grand s'arrachent à main armée l'héritage que leur père leur avoit assigné ; les enfans du fameux Ferdinand (a) sont dépouillés par leur frère Sanche ; va autre Sanche ( b ) , roi de Navarre , est assassiné par le sien. Chez les Chrétiens , comme chez les Maures, les crimes se multiplient; les guerres civiles, étrangères, domestiques, déchirent à la fois l'Espagne ; et lespeuples , toujours malheureux, paient de leurs biens , de leur sang , les forfaits de leurs souverains.

Dans cette longue suite d'événe-

(a) Ferdinand I de CastiUe.

( b ) Sanche IV de Navarre.

SUR LES MAUKES, 97

mens déplorables, on aime ù voir lin roi de Tolède nommé Almamon , tin roi de Séville nommé Bénaljad y donner un asyle dans leur cour, l'un au jeune Alphonse, roi dg Léon, l'autre à l'infortuné Garcie , roi de Galice ) tous deux chassés de leurs états par leur frère Sanche de Castille. Sanche poursuivoit s s frères conime ses plus cruels ennemis ; et les monarques maures , ennemis naturels de tous les Chrétiens , reçurent ces deux princes comme des frères. Almamon sur-tout prodigua les soins les plus tendres au malheureux Alphonse : il s'occupa de lui procurer à Tolède tous les plaisirs qui pouvoient le consoler de la perte de son trône; il lui donna des revenus , le traita comme un fils chéri.

Bientôt la mort du barbare Sanche rendit Alphonse héritier de Léon et de la Cdstille : le généreux Alma- ^ome /» F

90 rR,BCIS HISTORIQUE

won , qui tenoit alors dans ses mains le roi de ses ennemis, l'accompagna jusqu'à la frontière , le combla de présfnis , de caresses, lui offrit ses troupes et ses trésors. Tant que cet Almamou vécut, Alphonse IV n'oublia point ses bienfaits : il conserva la paix avec lui , le secourut contrç le roi de Séviile , et traita de même son fils Karcliam , successeur di»

bon Almaraon. Mais, après un règne assez court , Haccliam , laissa le trône de ToIeJe à son jeune frère Jahiah. Ce prince mécontenta les Chrétiens , qui étoient en grand nombre dans sa ville : ils prièrent en secret Alphonse de venir attaquer Jahiah. Le souvenir d'Almamon fit long-temps hésiter Alphonse. La reconnoissance lui Jéfendoit d'écouter les conseils de l'ambition : la recon- Tioissance fut la plus foibie. Alphonse vint camper devant Tolède. Aprêi

tin siège long et célèbre , où s'empressèrent d'accourir plusieurs guerriers navarrois et français , Tolède enfin capitula. Le vainqueur permit au fils d'Alinamon d'aller régner à Valence : il s'engagea par serment à conserver aux Maures leurs mosquées , et ne put empêcher les Chrétiens de violer bientôt cette promesse.

Telle fut la fin du royaume et des rois maures de Tclcde. Cette ancienne capitale des Golhs apparteîioit aux Arabes depuis trois cens soixante et douze ans. Plusieurs autres villes , moins puissantes, ne tardèrent pas à subir le joug. Les rois d'Aragon , de Navarre , les comtes de Barcelone , harceloient , assiégeoient sans cesse les petits princes musulmans restés di\ns le nord de l'Espagne. Les rois de Castille et de Léon occupoieut assez ceux du midi F 2

100 PHECIS HiSTORIQua

pour les empêcher de secourir leurs frères. Le Cid sur -tout, le fameux Cid f suivi d'une troupe invincible que sa gloire seule avoit rassemblée, couroit , voloit dans les Espagnes , faisant triompher les Chrétiens , combattant mêoie pour les Maures quand les Maures se déchiroient entr'eux ; et portant toujours la victoire dans le parti qu'il daignoit choisir. Ce héros , le pins estimable peut-être de tous ceux que l'histoire à célébrés, puisque sa grande ame fut toujours pure , puisqu'il ses talens guerriers il sut réunir les vertus morales ; ce simple <;licvaiier castillan , à qui son nom seul donna des armées ^ se vit le maître de plusieurs villes , aida le roi d'Aragon à s'emparer d'Huesca y et conquit seul avec ses hommes d'armes le royaume de Valence.

Aussi puissant que son souverain , dont il eut souvent à se plaindre |

SUR I.ES MAURES. lOï

enrié , persécuté par des courtisans jaloux , il n'oiiblia jamais un moment qu'il étoit sujet du roi de Castille. Exilé , banni de sa cour et même de ses états , il alloit , avec ses braves compagnons j attaquer , vaincre les Maures , et il envoyoit les vaincus rendre hommage au roi qui l'avoit banni. Rappelé bientôt près d'ii!pbonse par le besoin qu'on avoit de son bras , le Cid quittoit ses conquêtes , et ) sans demander de réparation , revenoit défendre ses persécuteurs : toujours prêt, dans sa disgrâce , à tout oublier pour son roi j toujours prêt , dans sa faveur ^ à lui déplaire pour la vérité (2).

Tant que le Cid put combattre ^ les Chrétiens eurent l'avantage :

mais , peu d'années avant sa mort arrivée en 10(^9, les Maures d'Andalousie changèrent de maîtres j et

lOa PRECIS HISTORIQUE

devinrent , pour quelques instans plus redoutables que jamais.

Depuis la chute de Tolède , Séville s'étoit élevée. Les souverains de cette ville , possesseurs de l'ancienne Cordoue , l'étoient encore de l'Estramadure et d'une partie du Portugal. Bénabad , roi de Séville , et l'un des meilleurs princes de ce siècle , étoit alors le seul ennemi qui pût inquiéter la Castille. Alphonse VI voulut s'allier avec ce Maure puissant : il lui demaiida sa fille en mariage } l'obtint , et reçut plusieurs places pour sa dot. Cet hymen extraordinaire , qui sembloit assurer la paix entre l(\s deux nations , devint la cause ou le prétexte de nouveaux combats.

L'Alrique , après avoir été démembrée du vaste empire des califes d'oïieul ^jar iti» caiiies fatimites j après

5 U R LES 31 A U R E S. ] o3

avoir , pendant trois siècles de guerres civiles , appartenu successivement à des vainqueurs plus féroces , plus sanguinaires , que les lions de ses déserts (3), l'Afrique vanoit d'être asservie par la famille des Almoravides , tribu puissante, originaire de l'Egypte. Joseph ben -Tessefln , second prince de cette dynastie , venoit de fonder l'empire et la ville de Maroc. Doué de quelques talens pour la guerre , orgueilleux de sa puissance et brûlant de l'augmenter, Josepli regardoit d'un œil d'envie les beaux climats de l'Espagne conquis autrefois par des Africains.

Quelques historiens prétenden que le roi de Castille Alphonse VI et son beau-pere Bénabad, roi de Séville ) ayant formé le projet de se partager l'Espagne entière , firent la iauce capitale d'appeler les Maures û'Afriç^ue pour les aider dans ce

io4 phécis historique grand projet. D'autres auteurs ) appuyés sur des raisons plus plausibles , disent que les petits rois musulmans , voisins ou tributaires de Bénabad , justement alarmés de son alliance avec un Chrétien , sollicitèrent l'appui de l'Almoravide. Quoi qu'il en soit , l'ambitieux Josfpli saisit cette heureuse occasion : il passa la mer avec une armée , vint attaquer aussitôt Alphonse , et le vainquit dans une bataille. De-là , tournant ses armes contre Bénabad , Joseph prit Cordoue , assiégea Sérille , et se préparoit à donner l'assaut , lorsque le vertueux Bénabad , sacriEant sa couronne et même sa liberté pour sauver ses sujets des horreurs du pillage y vint se remettre f avec sa famille composée de cent enfans , à la discrétion de l'Almoravide. Ce barbare eut l'atrocité de le faire charger de chaînes ; et ,

SUU t,ES MATTRES. 105 retloutant jusqu'aux vertus qui rendoient ce bon roi si cher à son peuple y il l'envoya finir ses jours dans une prison d'Afrique , où ses filles étoient obligées de travailler de leurs mains pour nourrir leur père et leurs frères. L'infortuné Bénabad vécut six ans dans cette prison , ne regrettant le trône que pour son peuple , ne supportant la vie que pour ses cnfans , et composant dans ses longs loisirs des poésies qu'on a conservées , oîi il console ses filles ^ où il rappelle sa grandeur passée et se donne en exeoiple aux rois qui osent compter sur la iorrune (a).

Joseph , maître de Séville et de Cordoue , ne tarda pas à soumettre les autres petits états musulmans.

Les Maures , réunis sous un seul

(a) Cardonne , Histoire d'Afrique.

ao6 PKÉcrs historique •monarque aussi puissant tjiie Joseph , menaçoient de redevenir ce ^qu'ils avoient été sous leurs califes.

Les princes Espagnols le sentirent j et f suspendant leurs querelles particulières , ils se joignirent avec Alphonse pour résister aux Africains.

C'f'toit le temps oij le fanatisme de ja religion et de la gloire faisoit tout quiller aux guerriers d'Europe pou»

aller combattre les infidèles. Raymond de Bourgogne et son parent Henri , tous deux princes du sang de France, Riymond de Saint-Gilles , comte de Toulouse , d'autres chevaliers leurs vassaux , franchirent les Py reliées, et vinrent se ranger sous les drapeaux du roi de Castille, Joseph fut forcé de fuir et repassa bien» t^>t la mer. Le reconnoissant Alphoflse donna ses fîUes pour récom-

SUR tES MAVIIES. IO7 pense aiiS Français qui l'avoient secouru. L'aînée Urraque épousa Piaymond lie Bourgogne , et en eut un fils qui depuis hérita de la Caitiiie.

Thérèse devint femme de Henri , en lui apportant pour dot les ttires qu'A avoit conquises et qu'il pourroit conquérir en Portugal : ce fut là l'origine de ce royaume. Elviie lut donnée à Raymond , comte de Toulouse , qui l'emmena dans la Terre sainte , où sa valeur fonda des états. Excités par ces exemples, d'autres Français vinrent peu après aider le roi d'Aragon , Alphonse le Batailleur, à se rendre maître de Saragosse et à détruire pour toujours cet; ancien royaume des Maures. Le fils de Henri de Bourgogne , Alphonse 1er, , roi de Portugal , prince renommé par sa valeur , profita d'une flotte d'Anglais , de Flajnauds et de Cegnains 9

108 PRECIS HrSTORIQTTK rqui alîoient à la Terre sainte, pour mettre le siège devant Lisbonne. II em•^iorta d'assaut cette forte place f dont il fit la capitale de son nouveau royaume. Pendant ce temps , les rois de Castille et de Navarre étendoient leurs conquêtes dans l'Andalousie ; les Maures étoient par-tout battus , leurs villes se rendaient de toutes parts , sans que les Almoravides fissent de grands efforts pour les secourir. Ces princes étoient alors occupés dans leurs foyers à combattre de nouveaux sectaires , dont le chef, Dominé Tomrut , sous prétexte de ramener les peuples à la doctrine pure de Mahomet , se frayoit un chemin au trône , et finit , après bien des combats , par en chasser les Alraoravideb. Maîtres de Maroc et de Fez , les vainqueurs, selon l'usage d'Afrique , extçrmijafirent la race entier© des

âes vaincus , et fondèrent une nouvelle dynastie connue sous le nom des Alniohades.

Au milieu de ces divisions f de ces guerres , de ces combats , les beaux arts se cultivoient encore à Cordoue.

Ils n'étoient plus dans cette ville déchue ce qu'ils avoient été sous les Abdérames : mais les écoles de philosophie , de poésie , de médecine ^ subsistoient toujours ; et ces écoles ^ dans le douzième siècle , produisirent plusieurs hommes célèbres y parmi lesquels se distinguèrent le savant Abenzoar et le fameux Averroès. Le premier , également habile dans la médecine , dans la pharmacie , dans la chirurgie , vécut , dit> on ) cent trente-cinq ans , et nous a, laissé des ouvrages estimés. Le second , médecin comme lui , mais de plus philosophe , poëte ) jurisconèulte , commenta^teur ^ «Vcquit un« Tome /. G

IlO' Pîl^GÏS HISTORIQUE

grande réputation que les siècles onî tonfiriut^e. Le partage qu'il fit de sa vie donne à réfléchir à l'esprit : dans sa jeunesse , il aima tous les plaisirs et fut passioTiné pour la poésie j dans l'âge mûr , il brûla les vers qu'il avoit faits , étudia la législation , et remplit la charge de juge ; devenu pins vieux , il quitta cette place pour se livrer à la médecine, dans laquelle il obtint de très-grands succès 5 enfin la philosophie remplaça seule ses premiers goûts et l'occupa tout entier jusqu'à la fin de ses jours. Averroès fut le premier qui répandit chez les Maures le goût de la littérature grecque : il traduisit en arabe et commenta les œuvres d'Aristote; il écrivit plusieurs autres livres de philosophie , de médecine , et jouit de la double gloire d'éclairer les hommes cl; de les servir (4)«

Tant i^MË l'A£riç[ue ^ décUirée paa

SUR tES MAURES. lll

la longue guerre des Almoravides et des Almoliades y ne put s'opposer aux progrès des Espagnols , ceux-ci , profitant de ces troubles , étendirent leurs conquêtes dans l'Andalousie.

Si leurs princes , moins désunis | Bvoient agi de concert, ils seroient parvenus , dès cette époque , à chasser les musulmans de toute l'Espagne î mais ces princes , toujours divisés y avoient à peine gagné quelques villes y qu'ils se les disputoient entr'eux.

Le nouveau royaume de Portugal ^ conquis par la valeur d'Alphonse , fut bientôt en guerre avec celui de Léon. L' Aragon et la Castille , après des querelles sanglantes , se liguèrent contre la Navarre. Sanche VIII, roi de ce petit état , fut forcé d'aller en Afrique implorer le secours des Alraohades, qui , récemment établis sur le trône de Maroc , avoient en-r core à dissiper les restes du parti des G a

lis rRECIS IIISTOniQUK

Alraoravides , et ne pouvuient , malgré leur envie , faire valoir leurs droits sur l'Espagne. Gependant deux rois almoliados , nommés tous les deux Jacob , passèrent plusieurs fois la mer avec de fortes armées. L'un y battu par les Portugais , ne survécut pas h sa défaite : l'autre , vainqueur des Castillans , accepta bientôt une trêve , et se hâta de retourner à Maroc ) où de nouveaux troubles le rappeloient. Ces inutiles victoires , ces efforts mal soutenus y n'accabloient ni les Musulmans ni les Chrétiens : des deux côtés , les vain- ^cus rentroient bientôt en campagne , les traités étoient oubliés ; et les monarques de Maroc , quoique regardés comme souverains de l'Andalousie , n'avoient pourtant dans ce pays qu'une autorité précaire , toujours contestée dès qu'ils étoient éloignés f toujours reconnue dès qu«

le besoin forçoit les Maures aiidalous de recourir à leur protection.

Enfin Mahomet el Xazir ^ le quatrième prince de la dynastie des Almohades , que les Espagnols appellent le Kerdy de la couleur de son turban , se voyant possesseur paisible ds l'empire des Maures en -Afrique , résolut de rassembler toutes ses forces, de les porter en Espagne , et d'y renouveler l'ancienne conquête de Tarik et de Moussa. La guerre sainte est proclamée : une foule innombrable de gu-rriers rendus sous les enseignes Je Aîauomet, part avec lui des rives d'Afrique , arrive en Andalousie. Là , leur nombre est presqiie doublé par les Maures espagnols, que la haine du nom chrétien , le souvenir de tant d'injures , font accourir auprès de leurs frères.

Mahomet , plein de confiance , leur annonce une victoire sûre , leur pro- G 3

Il4 PKÉCI3 HISTORIQUE

met de les rendre maîtres de tous le»

pays qu'ils possédoient jadis j et y brûlant d'en venir aux mains, il s'a- Tance vers la Castilie à la tête d»

cette formidable armée , qui , au rapport des historiens, passoit six cens mille soldats.

Le roi de Castilie , Alphonse le Noble , averti des préparatifs de l'empereur de Maroc , avoit imploré les secours des princes chrétiens de l'Europe, Le pape Innocent III publia la croisade , prodigua les indulgences ; et Rodrigue , archevêque "® Tolède, qui lui-même avoit fait le voyage de Rome pour solliciter le souverain pontife , en repassant par la France prêcha les peuples sur sa route , et engagea plusieurs chevaliers à venir combattre les Musulmans. Le rendez-vous général fut à Tolède , où l'on vit arriver bientôt plas de soixante mille cfoisées d'Ila-

StJH I-E8 MAURES. ï l5

île et sur-tout de France , qui se joignirent aux Castillans. Le roi <i'AragT)n , Pierre II , le même qui périt depuis dans la guerre des Albigeois , amena «a vaillante armée.

Sanche VIII , roi de Navarre , »e tarda pas à paroître avec ses braves Navarrois. Les Portugais , qui venoient de perdre leur prince , envoyèrent leurs meilleurs guerriers.

Toute PEspagne^ufin prit les armes î il s'agissoitde sa destinée-; et ]\imais» depuis le roi Rodrigue , les Chrétiens ne s'etoient trouvés dans un aussi pressant danger.

Ce fut au pied des montagnes appelées la Sierra morena , dans un lieu nommé las Navas de Toloza. ^ que les trois princes espagnols se rencontrèrent avec les Maures. Mahomet s'étoit rendu maitre des gorges par où les Clirétiens dévoient passer. Son dessein étoiî , ou de les G '>.

Îl6 PRÉCIS HISTORIQUE

forcer de retourner en arrière, ce qui les exposoit à manquer de vivres ; ou de les écraser dans ce passage s'ils avoient l'audace de s'y présenter. Les rois embarrasbés tinrent conseil. Alphonse vouloit combattre ; Pierre et Sanche étoient d'avis de se retirer. Un berger vint leur indiquer un défilé qu'il connoissoit.

Ce fut le salut de l'armée. Ce berger -guida les rois ; et , par des sentiers difficiles , à travers les rocs , les torrens , les Espagnols gravirent enfin jusqu'à la cime des monts. Là, se montrant tout-à coup aux yeux des Maures étonnés, ils se préparèrent, pendant deux jours , au corabat par la prière , par la confession et la communion. Les rois leur donnèrent l'exemple de cette ferveur.

Les prêtais , les ecclésiastiques , qui étoient en grand nombre dans le camp } après avoir absous ces pieux

guerriers , se disposèrent à les suivre au plus fort de la mêlée.

Le troisième jour , 16 de juillet de l'année 121Z, l'armée se mit en bataille , divisée en trois corps de troupes , commandés cliacun par un roi.

Alphonse et ses Castillans étoient au centre avec les chevaliers de Saint Jacques et de Calatrave , ordres nouveileinent institués. Rodrigue j archevêque de Tolède , témoin oculaire et historien de cette grande journée, étoit à côté du roi, précédé d'une grande croix , principale enseigne de l'armée. Sanche et ses JN^avarrois formoient la droite. Pierre et ses Aragonois tenolent la gauche.

Les croisés français , réduits à un petit nombre par la désertion de leurs compagnons qui n'avoient pu soutenir la brûlante chaleur du climat , marchoient à la tête des troupes sous la conduite d'Arnauld, ar- G 5

Jl8 TRÉCIS HISTORIQUE

chevèque de Narbonne , et de Thibaut Blazon, seigneur poitevin. Ainsi rangés , les Clnétiens descendirent Ters le vallon qui les iépeiroit de leurs ennemis.

Les Maures , sans aucun ordre , suivant leur antique usage ^ déployèrent de toutes parts leurs innombrables soldats. Cent mille hommes d'une excellente cavalerie faisoient leur principale force : le reste étoit un ramas de fantassins mal ar> mes et peu aguerris. Mahomet , placé sur une colline d'oii il dominoit tout© son armée y s'étoit environné d'un© palissade formée par des chaînes d»

fer et gardée par l'élite de ses cavaliers à pied. Debout au milieu de cette enceinte , l'alcoran d'une main ^ le sabre de l'autre , il étoit eu spectacle à toutes ses troupes, et ses plus braves escadrons pressoient la collin© des quatre cùtés.

SUR LES maures; II9 Les Castillans dirigèrent leur premier eflbft vers cette hauteur. Ils enfoncèrent d'abord les Maures :

mais , repoussés à leur tour , ils reculoient en désordre , et commençoient à tourner le dos. Alphonse , courant çà et là pour les rallier , disoit à l'archevêque de Tolède , qui l'accompagnoit par- tout précédé de sa grande croix : Archevêque , c'est ici qu'il faut mourir. — No7i , sire > répondoit le prélat , c'est ici qu'il faut vivre et vaincre. Dans ce moment , le brave chanoine qui portoit la croix se jette avec elle au milieu des Musulmans \ l'archevêque et le roi le suivent j les Castillans se précipitent pour sauver leur prince et leur étendard. Les rois d'Aragon et de Navarre ^ déjà vainqueurs à leurs aîles , viennent se réunir contre la colline. Les Maures sont par - toUf attaqués : ils résistent } les Chrétien?

120 PRÉCIS HISTORICITE

les pressent. L'Aragoiiois , le Navarrois , le Castillan, renient sVffacer inutuelleinent. Le brave roi de Navarre se fait jour, arrive à l'enceinte , frappe , et brise les chaînes de fer dont le roi maure étoit entouré (5), Mahomet alors prend la fuite. Ses guerriers ne le voyant ])ii;s , perdent le courage et l'espoir. Tout plie, tout fuit devant les Chrétiens, des milliers de Musulmans tombent sous leurs coups j et l'archevêque de Tolède , avec les autres prélats , environnant les rois vainqueurs , chante le Te Deiim sur -I3- champ de bataille (a).

Ainsi fut gagnée la fameuse ba-

(a) Roicrici Toleratù cie rébus Hispanix \\\). Vin, cap. 9, et lo; Mariana , Hiscor. de Esp. IJb. XI , cap, 24 ; Garibai , del CoinpcnJ. lib. XII, cap. 33; Cartonne, Hist. d'Afrique, liv. ÎV ; Fe/reras, Hiïtor, de Esp. part. VI, pag. 35 , etc.

SUR r E S MAURES. 121

taille de Toloza , àur laquelle je suis entré dans quelques détails à cause de son impoitance , et pour faire juger de la tactique des Maures , qui n'en connoissoient jias d'autre que de se mêler avec l'ennemi , d'y combattre chacun pour son compte jusqu'à ce que les plus forts ou les plus braves restassent maîtres du terrain.

Les Espagnols n'en savoient guère davantage ; mais leur infanterie du moins pouvoit attaquer et résister en mas*e , tandis que celle des Musulmans n'étoit presque comptée poui rien. Leurs cavaliers au contraire choisis dans les principales familles montés sur des chevaux excellens exercés dès l'enfance à les manier s'élanroient plus vite que l'éclair frappoient avec le sabre ou la lance fuyoient avec la même vitesse , et se retournant tout - à - coup , rame, noient soHvent la victoire. Les Giré-

125 PRECIS HISTORIQUE tiens , couverts de fer , avoient de l'avantage sur ces cavaliers , qui garantissoient seulement leur poitrine par un plastron , et leur tête par une plaque d'acier. Les fantassins étoient presque nus , armés d'une mauvaise pique. Ou juge aisément que, dans les mêlées ^ sur - tout dans une déroute ) il eu devoit périr un grand nombre; ce qui rend moins invraisemblables les exagérations des historiens. Ils assurent , par exemple y qu'à Toloza les Chrétiens tuèrent deux cens mille Maures et ne perdirent que cent quinze guerriers. En réduisant à leur valeur ces assertions , il demeure certain que les Musulmans firent une perte immense , et que cette importante journée , qu'on célèbre encore tous les ans h Tolède par une fête solemnelle , ûta pour long-temps aux rois de Maroc l'espoir de soumettre les Espagnols,

SUR lES MAUJIES. I2J

La victoire de Toloza eut des suites plus funestes pour le malheureux Maliomet que pour les Maures d'Andalousie. Ceux-ci y retirés dans leurs villes, fortifiés par les débris de l'armée des Africains , résistèrent aux rois espagnols , qui ne leur prirent que peu de places et ne tardèrent pas à se séparer. Mahomet , méprisé de ses sujets depuis sa défaite j trahi par SCS plus proches parens , perdit tout pouvoir en Espagne , et vit les principaux des Maures former de nouveau de petits états qu'ils décla»

rcrent fndcpendans. L'infortuné roi de Maroc j forcé de retourner en Afrique , y mourut bientôt de chagrin.

Avec lui périt la fortune des Almo- Lades. Les princes de cette maison y qui succédèrent rapidement à Maliomet, vécurent au milieu des troubles , et furent enfin précipités du ttône. L'empire de Maroc se divisa ;

124pkécis historique trois dynasties nonvelks s'établirent à Fez , à Tunis , à Trémécen ; et ces trois puissances ri^^ales multiplièrent les combats, les crimes , les atrocités , «ni seules composent l'iiistoire d'Afrique.

Pendant ce temps , quelques dissensions élevées en Castilie , et la part que prit l'Aragon ii la guerre des Albigeois en France, laissèrent respirer les -Maures. Ils étoient encore les maîtres des royaumes de Valence, de Murcie , de Grenade, d'Andalousie , d'une partie des Aigarves , et des isles Baléares , jusqu'à ce moment peu connues des Chrétiens du continent. Ces états étoient divisés entre plusieurs souverains.

Le principal étoit Benlioud , prince Jiabile et grand capitaine , issu des anciens monarques de Saragosse , et dont les talens , la valeur , avoient soumis à «a puissance presque tout

îe muli oriental de l'Espagne. Ajjrès lui , les plus redoutables étoient les rois de Sëviile et de Valence. Le barbare qui régnoit à Majorque n'étoit qu'un chef de pirates incommode aux seuls Catalans,

Tel étoit l'état de l'Espagne maure ^ iorscjue deux jeunes héros, parvenus à-x>eu-près en même-temps aux deux premières couronnes des Chrétiens , après avoir paciiié les troubles élevés pendant leur minorité , tournèrent toutes leurs forces contre les Musulmans , et, toujours émules de gloire sans jamais être rivaux d'intérêt , consacrèrent h ur vie à combattre , à vaincre , à chasser ces éternels ennetiiis. L'un de ces princes est Jacques 1er , roi d'Aragon , fils de Pierre tué à Muret , et qui réunissoit au courage , à la grâce , à l'activité de son père , plus de talens et plus de bonheur : l'autre étoit Ferdinand Ilï,

ia6 PRÉCIS HISTORIQUE

roi de Castille et de Léon, monarque sage , vaillant , habile , que l'église a mis au nombre des saints , que l'histoire compte au rang des grands hommes.

Ferdinand porta le premier ses armes en Andalousie. Ce roi , neveu de Blanche de Castille, reine de France f cousin germain de saint Louis (6), et si ressemblant au héros français par sa piéré , par sa valeur, par les bonnes loix qu'il fit pour son peuple , entra sur les terres des Musulmans , reçut l'hommage de plusit;urs de leurs princes qui vinrent se reconnoitre «es vassaux , et s'empara d'un grand nombre de places , entre autres de celle (T Âl/iambra , dont les habitans effrayés se retirèrent à Grenade et se fixèrent dans un quartier de cette ville qui prit le nom , célèbre depuis } de' leur ancienne patrie.

«un iES MAURES. I27

D'un autre côté , Jacques d'Aragon s'embarquoit avec une armée pour aller conquérir les isles Baléares. Contrarié par les vents , il n'aborde pas moins à Majorque 5 il défait les Maures sur le rivage , marche vers leur capitale , l'assiège ; et , montant le premier à l'assaut , ce roi chevalier, qui dans les périls précéda toujours ses plus braves chefs , ses plus téméraires soldats , s'empare de cette forte place , en chasse le roi musulman , et soumet à jamais à l'Aragon cette nouvelle couronne.

Jacques méditoit dès long-temps une conquête plus importante. Valence , après la mort du Cid , étoit retombée au pouvoir des Maures.

Ce royaume , si beau , si fertile, où la nature semble se plaire à couvrir de fruits et de fleurs une terre que les hommes ont arrosée de sang , appaitenoit alors à Zeilh , frère de Ma-

i28 i'IlKClS HISTORIQUE

liomet l'Aîmohade , vaincu par les Chrétiens à Toloza. Une puissante faction , ennemie de ce Zeitli , voulut placer sur le trône un prince nommé Zéan. Les deux compétiteurs se firent la g'.ierre. Jacques prit le parti le plus loilj'e. Sous prétexte de marcher au secours de Zeith , le roi d'Aragon pénétra dans le royaume de Valence, ballit plusieurs foia Zéan , s'empara de ses places fortes ; €t , profitant de ses avantages avec cette active intrépidité qui rendoit Jacques si redoutafile, il resserra de toutes parts la capitale de sou ennemi.

Zéan , pressé par l'Aragonois ^ implora le secours de Benhoud , le plus puissant des rois de l'Andalousie.

JMais Benhoud étoit occupé de résister à Ferdinand : les Castillans , sous la conduite de ce vaillant prince , avoient fait de nouveaux progrès }

s'étoient rendus maîtres d'un grand nombre de villes, et venoient enfin de mettre le siège devant l'antique Cordoue. Benlioud , souvent battu, mais toujours craint , toujours adoré d'un peuple qui le regardoit comme son dernier appui , Bcnliotid avoit refait une armée ; et, pressé par un désir égal de secourir Cordoue et Valence , il aliolt marcber contre l'Aragonois , qu'il croyoit le plus facile à vaincre , lorsqu'un de ses lieutenans le fit périr en trahison , et délivra les rois espagnols du seul Lomme capable de les arrêter.

La^ mort de Benhoud ôta le courage et l'espoir aux babitans de Cordoue , qui jusques-là s'étoient défendus avec autant de constance que de valeur : ils demandèrent à capituler.

Les Clirétiens usèrent durement de Isvictoire , ne laissèrent que la vie sux mallicureiix Musulmans avec la

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liberté de fuir. Une innombrable quantité tle familles dépouillées de leurs biens sortit en pleurant do cette superbe ville , qui , depuis cinq cens vingt- deux ans , avoit été le siège principal de leur grandeur , de leur magnificence j de leur religion et de leurs beaux arts. Ces infortunés en fuyant tournoient leurs yeux avec désespoir vers ces édifices , CCS temples , ces magnifiques jardins embellis par cinq siècles de dépenses et de travaux. Les soldats qu'ils y laissoient , loin d'en connoitre le prix , aimoient mieux les détruire que les habiter ; et Ferdinand , pos^ sesseur d'une cité déserte j fut obligé d'attirer par des privilèges y d'appeler de toutes parts des Espagnols , qui xnurmuroient d'abandonner les arides rochers de Léon pour venir s'éta.

blir dans le plus beau pays de la na^ ture et dans les palais des califes.

SVR LES MAURES. l3l

La grande mosquée d'Abdérame devint une catliédrale j Cordoue eut un évêque et des chanoines : mais Cordoue ne recouvra plus la moindre image de son ancienne splendeur.

Valence ne tarda pas à subir le joug. Zéan ', assiégé par l'intrépide Jacques, avoit encore à combattre dans ses murs la faction de Zeith , qu'il avoit détrôné. Le roi de Tunis tenta vainement d'envoyer une flotte au secours de Valence y cette flotte prit la fuite à la vue des vaisseaux de Jacques. Abandonné de toute la terre , découragé par le sort de Cordoue , trahi par le parti de son compétiteur , Zéan fit proposer à l'Aragonois de devenir son vassal en lui payant un tribut. L'Aragonois fut inflexible: il fallut lui livrer Valence, Cinquante mille Musulmans sortirent avec leur roi : ils emportèrent leurs trésors. Jâct[ue$ ^ Hd&le à sa pa-

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role , les protégea contre l'avidité de ses guerriers j qui regrettoient ce. riche butin.

Après la clivite des deux puissans royaumes d'Andalousie et de Valence , rien ne paroissoit plus devoir arrêter les Espagnols. Séville , qui seule restoit encore y étoit déjà menacée par le victorieux Ferdinand :

mais, à cette même époque, il s'éleva tout-à-coup un état nouveau qui retarda la ruine des Maures , et s'acquit pendant deux cens ans unu grande célébrité.

riN DE LA TROISIEME EPOQUE.

QUATRIZMB

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