LIVRE V
coups de Boabdil ; ma mère est morte de douleur; ce qui reste des Abencerrages est exilé de Grenade : j'ai tout supporté, j'ai vécu; le ciel me laissait Almanzor. C'est sur toi que j'ai réuni toutes les affections que j'avais perdues ; c'est toi que mon cœur a fait héritier de tous les sentimens qu'il connut jamais. Voudrais-tu me ravir , hélas ! le seul bien que le sort m'ait laissé? Voudrais -tu, plus barbare que lui , condamner ta Moraime ?..... Elle en mourrait à l'instant même ; elle expirerait d'un supplice affireux. Prends pitié de moi , trop vaillant héros ; promets de rester derrière nos murailles, de te borner à dé^ fendre ces tours , qui n'ont^d'appui que ton bras ; jure de ne jamais quitter ton épouse , ta Moraime p pour aller prodiguer tes jours , dans cette plaine fatale , à la défense d'ua roi perfide qui déteste tes nobles vertus , qui te livrera peut- être aux bourreaux quand tu auras sauré son empire.
Moraime , répond Almanzor , en répandant quelques larmes, tu m'es plus, cbère] que la vie ; mais mon devoir m'est plus cher que toi. Je sais quel est Boabdil , et tu n'ignores ;pas toi-même que j'ai toujours un moyen terrible de me soustraire à ses fureurs. Ce n'est pas pour ce monstre que je combats; c'ek pour
Oontalve? a? 8
06 GONZAIiVE DE CORDOUE.
ma religion ; c'est pour ma patrie ; c'est pour laisser sur ma tombe un nom qui soit à mai ▼euT« un héritage de respect. O ma digne et fidèle épouse » ne tente pas d'affaiblir ma vertu ! c'est toi qui la fis naître dans mon âme ; c'est toi qui la nourris de tes saints exemples , qui l'embellis de tes purs attraits. Pour pouvoir cesser de l'aimer , il faudrait ne plus te cbérir. Mais rassure-toi , Moraime : je ne médite point de quitter nos remparts ; l'intérêt du Maure me le défend. Je reste ayec toi , mon amie , avec ceUe dont un seul regard , un seul mot , un tendre sourire , me récompensent de tous mes travaux. Essuie tes pleurs : le dieu des combats va peut-être finir nos misères ; peutêtre mes heureux efforts dans peu nous obtiendront la paix. Eh !' quelle gloire , quel bonheur , si ce peuple , sauvé par mes soins , disait en te voyant passer : Voilà l'épouse , voilà l'amante de notre libérateur !
En prononçant ces mots , il l'embrasse , la l'assure , lui promet encore de ne point sortir des murailles. Moraime se fait répéter ces consolantes paroles ; elle croit , elle a toujours cru tout ce que lui dit Âlmanzor. Mais son effroi ne peut se cahner, mais sea larmes ne tarissent point; quand tout à coup le fon des trompettes retentit près de leur palais.