‹ Gonzalve de Cordoue; ou, Grenade reconquiseChapitre 7 sur 135 · LES BOIS DB GBBVADE · texte numérisé non relu

LES BOIS DB GBBVADE

Depuis le milieu du treizième siècle jusqu'à texpulsion totale des Maures dans le dix'Septième»

Xjks yictoÎTes des Espagnols , surtout la prise de Cordoue , avaient consterné les irfaure».. Ce peuple ardent et superstitieux , aussi facile k se décourager qu*à s'enivrer d'espérances vait nés , regardait son empire comme détruit, depuis que la croix triomphante couronnait le fisiite de la grande mosquée. Cependant Seville , Grenade ,' Murcie , le ro jaume des Algarves, étaient encore aux Musulmans; ib }>osséd aient tous les ports, tous les rivages du midi de TEspagne; leur étonnante population , leurs richesses , leur industrie , leur assuraient d'immenses ressources : mais Cordoue , la ville sainte , la rivale de la Mecque dans l'Occident, Cordoue était an pouvoir des Chrétiens; les Maures se croyaient tan* Etats.

SVH LES MAURE& ç^

Makomet AUiamar derient leur chef.

Un seul homme leur rendit l'espoir. Cet homme était Mahomet Ahousaid , de la trihu At%Mhamars, originaire de Couffa, yille célèbre sur la mer Rouge. Plusieurs historiens, qui loi donnent le nom de Mahomet Âlhamar , assurent qu'il avait commencé par être un simple berger ; qu'ensuite ajant porté les armes , ri parvint jusqu'au trône par ses' exploits. Ce fait ne serait point extraordinaire chez les Arabes , où tous ceux qui ne descendaient j^às de la famille du prophète ou de la race rojrale , n'avaient aucun privilège de naissance, et n'étaient estimés que ce qu'ils valaient*

n fionde le royaonte cfe Grenade.

Quoi qu'il en soit , Mahomet Âlhamar , né avec un grand courage , ranima celui des Maures vaincus , rassembla quelques troupe^ dans la yûU d'Arjone ; et connaissant le^ caractère de la nation qu'il voulait gouverner , il mit dans ses intérêts un santon, espèce de religieux fort vénéré chez les Maures, qui vint lui prédire publiquement qu'il ne tarderait pas ^ être roi. Le peuple aussitôt le proclame ; pltuiears cités suivent cet exemple. Mahomet

^ PRÉCIS HISTOfiI<}'UB

succède à Benhoud , doat il poMédaît les ta^ lens ; et sentant de quelle importance il était de rendre aux Arabes une yille qui remplaç&t Cordoue, qui devînt le centre, de leurs forces^ le dernier asile de leur religion , il fonde.un nouveau ro jaume , et choisit Grenade pour sa capitale = j. c. i-àZe. Hég. 634 =•

Cette cité , de tout temps puissante , et que Ton croit avoir été l'ancienne lUiberis âxs Romains, est bâtie sur deux collines, peu loin de la Sierra nevada, chaîne de montag;nes couvertes de neige. Elle est traversée par le Darro; le Xénîl baigne ses murailles. Sur les sommets de ces deux collines s'élèvent deux forteresses, i'Àléayzin et VAlhambra. Elles étaient assex vastes pour renfermer chacune quarante mille Hommes. Les fugitils de la ville d'Aïhambra, ainsi que nous l'avons dit, avaient donné le nom de leur patrie au nonv^eaa quartier qu'ils vinrent peupler. Les Maures , chassés de Baeça lorsque Ferdinand III s*«b rendit maître , étaient de même venus s^éta^* blir dans le quartier de TAlbajun. Grenade avait recueilli plusieurs exilés de Valence, de Cordoue , des autres places désertées par lel Musulmans. Ainsi , chaque jour agrandie, elle formait dès-lors une ville de plus de troU lieues de circuit*, et des remparts InexpugiHi» - -<

SUR LES MAUAES. 97

Met, défendus par mille trente tours, par un peuple braye , nombreux , semblaient assurer •on indépendance (i).

D'autres ayantages donnaient à Grenade la suprématie qu'elle prétendait. Sa situation, la plus belle , la plus riante de IMniyers , la rend maîtresse d'un pajs où la nature prodigue ses dons. Sa fameuse vega, c'est-à-dire, la plaine qui l'eiiyironne , est un bassin de' trente lieues de tour sur buit & peu près de lar^ geuT : il est terminé yérs le nord par les montagnes d'JElyire et la Sierra nevada; il est fermé des autres c6tés par un amphi théâtre de collines plantées d*onyiers, de mûriers, de yi** gnes , de citronniers. L'intérieur de cette plaine est arrosé par cinq petits fleuyes (a) et pai une infinité de sources qui yont serpenter dans des prés toujours yerts, des forétS de cbénes , des bois d'orangers , des campagnes de l>lé , de lin , des yergers de cannes k sucre. Toutes ces productions si riches , si belles , si

(i; Cirib*i,Compend.HÎ8t.lib.XXXIX,cap. 3; l>iperron, Voyage dlispagne, totee i , page 157 et tiÛT. Henri Swinbume, Lettres sur l'Espagne , lettre XX; Ochncnar, Délices d*Eq[>agDe, tome Y fiiSi etsniy.

(2) Le Darro, IcXénil, lé Dîlar, le Vagro, U fonacbiL

ttoaiUre. I. ^

98 PRÉCIS HISTOfllQUB

variées , ne demandent que peu de culture f ^ 1^ terre, dans une continuelle végétation, n*j connaît point le repos de rhiver ; et pendant les étés brûlans , des vents qui soufflent du côté des montagnes rafraîchissent Tair qu*on cespire, et raniment l'éclat des fleurs qui vien- «tnt sans cesse à côté des fruits.

C'est dans cette plaine célèbre, qu'aucune description ne peut embellir ; c'est dans cette campagne enchantée, où la nature semble s'épuiser pour donner à l'homme ^tout ce qu'il peut souhaiter ; c'est là qu'il s'est répandu plus de sang que dans aucun autre lieu du mondé. Là, pendant deux siècles d'une guerre interminable qui se faisait de peuple à peuple, de ville à ville , d'homme à homme', on peut assurer qu'il n'est pas un seul coin de terre où les moissons n'aient été brûlées, les arbres coupés , les villages réduits en cendres , et les champs eonverts de Maures et de Chrétiens forgés»

Étendue et ridiesses du royaume de Grenade

Indépendamment de cette vega, trésor inépuisable pour Grenade , quatorze grandes o^ tés , plus de cent petites villes (i), un nomb»

(i) Elles p>nt nommées danb Garibai , Uj. XXXIX| chap. a.

ÇUR LES MAURES. 99

prodigieux de bourgs, dépendaient de ce 2»eau rojaome. Son étendue depuis Gibraltar, qui ne fat pris par les Cbrétiens que long-temps j après, jusqu'à la ville de Lorca , était de plus • de quatre-vingts lieues. Il en ayait trente de largeur depuis Gambil jusqu'à la mer. Lea montages dont il est entrecoupé , produisaient de For , de l'argent , des grenats , des amétbjrstes , toutes les espèces de marbre. Parmi ces montagnes , celles qu*on appelle lei Mpuxares formaient seules une province , et fournissaient aux rois de Grenade des trésors pins précieux que les mines , des bommes ac- \i& , laborieux , d'babiles cultivateurs , des soldats infatigables. Enfin les pOrts d*Âlmérie, de Malaga, d'Algésîras, appelaient les j vaisseaux d'Eui'ope et d'Afrique , et devenaient Tentrepôt du commerce des fleux mers.

"Bkçoa de Bfabomet I Alhamar.

Tel était, dès sa naissance, le royaume de Grenade; tel il subsista long-temps. Mabomet Albâmar, son fondateur, fit d'inutiles efforts pour réunir sous un même sceptre tout ce qui restai^ encore aux Musulmans en Espagne : c'était le seul mojen de résister aux Gbrétienj t mais le petit pa^rs de Murcie , celui des Algarresf gouvernés par des princetf particu-

liers , et la grande cité de Sévillc , refusèrent

de reconnaître Âlhamar , pour continuer à

former des Etats indcpendans. Ce fut la cause

de ieur perte : ils devinrent la proie des Ear,

pagnols.

n ^ieot Tassai du roi de Caslitle.

'Alhamar signala par des victoires les com« mcncemens de son règne ; il remporta quelc[uc| avantages sur les troupes de Ferdinand =j. c. x34a.Héç. 040 = : mais des révoltes à Grenade^ des troubles élevés de toutes parts dans un empire si nouveau , forcèrent Mahomet de siiper une paix peu honorable avec le roi de Castille* Il lui fit hommage de sa couronne» remit dans ses mains la forte place de Jaën, s*e^gagea de lui pajer un tribut, et de lui fournir des troupes auxiliaires dans les ferres qu'il entreprendrait. A ces conditions , Ferdinand le reconnut roi de Grenade , et l'aida même k soumettre les rebelles de ses Etants»

Feidittand m a«fi^ fiArOla

L'habile Ferdinand ne laissait en paix Grenade que pour tourner tout Tefiort de ses armes contre Séville , qu'il désirait depuis long-temps de conquérir. Cette importante ville n*avaii plus de rois ; elle Ibrmait une espèce de répiv

SUR LE;S MAUftSS. |oi

kl^ne gouremé^ par <k9 siagistral9 ga^rlert. Sa position près de lembouchave du GrQsidal^ qoiyir y son commeroe , sa population , les délices de son climat, la fertilité de ses c#«ipagnes , la rendaient une des plus florissantes cités de l'Espagne. Ferdinand/, qui préyoj-ait une longue résistance ^ commença par s'emparer de toutes les places qui renyironnaient. Ensuite il Tint mettre le siège devant SéyiUe ; et sa flotte , placée à l'embouchure du flcuye , ferma le cVieuûn aux secours que pouvait en^ yo^er l'Afrique.

Frise de Séville.

' Le siège fut long et mem-trier. Les Séyillans^ étaient nombreux et aguerris» Le roi des Âl« ^ITCS , leur allié , harcelait sans cesse les assiégeans. Malgré la yaleur extrême que montraient les Espagnols dans les assauts , malgré la famine qui commençait k se faire sentir , la Tille, après un an de siège /refusait encore de se rendre , lorsque Ferdinand fit sommer lo TOI de Grenade de yenir , selon leur traité , «onbattre tous ses drapeafox. Âlhamar futforcé 4*obèiT c il arriya suiyi d'une brillante armée. Sévîlle perdit tout espoir , elle se rendit au roi de Castille^j. c. 1*148. Bég. 646=; et k mP* aaiftie gre^^n s'en retourna^dai^ se» État»

avec 'la'^'gloire humiliante d'avoir contribué

par ses exploits à la perte de ses frères.

Ferdinand , pins pieux qne politique ,' chassa les Maures <ïe Séyllle. Cent mille infortunés en sortirent pour aller se ré&gier en 'Afrique ou dans les États de Grenade. Ce rojaume devenait alors Tunique et dernier asile des Musulmans espagnols. Le petit pa^ des Algarres reçut bientôt le joug des Portujgais ; et Murcîe , qui n'aurait pas dû se séparer de Grenade , ne tarda pas k devenir la conquête des Castillans.

Rerenns des rois de Grenade.

Tant que Ferdinand 111 vécut , rien n'altéra la bonne intelligence qui régnait entre ce monarque et Mahomet Alhamar. Celui-ci mit à profit ce temps de paix pour affermir sa couronne, pour se prémunirlTontre les Chrétiens, qu'il prévoyait ne pouvoir rester ses amis. Il ■e trouvait en état de faire une longue âé* fense: maître d'un pays d'une grande étendue, il possédait des revenus considérables , qu'il serait difficile d'apprécier , attendu la valeur peu connue des monnaies arabes et les différentes sources où puisait le trésor public. Toutes les terres , par exemple , pajaiesc an

SUR LES MAURES. io3

•onyerain le septième de leurs productions en tout genre; les troupeaux étaient soumis à la même imposition. Des fermes nombreuses et magnifiques formaient le domaine rojal; et Tagriculture, poussée au dernier degré de perfection dans unpajs si abondant, deyait porter cette espèce de revenus à une somme prodigieuse. Ces richesses étaient augmentées par plusieurs droits que prélevait le souverain sur la ventci, sur la marque, sur le passage de toute espèce de bétail. Une loi rendait le monarque héritier de tout Musulman mort sans en&ns , et lui donnait une part dans les autres héritages. Il possédait , comme on l'a vu , des mines d*or, d'argent, de pierres précieuses; et quoique les Maures fussent peu habiles dans l'art d'exploiter les mines , Grenade était cependant le pajs de l'Europe où l'or et l'argent étaient lé plus communs. Le commerce de ses belles soies, la variété de ses autres produc« tiens , le voisinage des deux mers , l'activité , rindostrie^l'étonnante population des Maures, leur profonde science dans l'agriculture , la sobriété naturelle aux habitans de l'Espagne , ^^ propriété des pajs chauds qui fait don^ ner beaucoup k la terre et fait vivre de peu son possesseur : tant d'avantages réunis doivent nous donner une graude idée des res-

sources et d^ la puissance de cette smguUèm

nation (i).

Forces militâmes»

Leurs forces , je ne dirai pas en temps de paix , car presque jamais ils ne âirent en paix , étaient à peu près de cent mille hommes. Cettearmée, dans un besoin, pouvait aisément se doubler. La seule ville de Grenade fournissait cinquante mille guerriers. D'ailleurs tou% Maure était soldat pour combattre les Espagnols. La différence des cultes résidait ces guerres sacrées; et la haine des d'^ux nations, presque également superstitieuses , armait tou« jours des deux c6tés jusqu'aux enfans et aux vieillards.

Cavalerie des Maures.

. Indépendamment de ces troupes nom> breuses, braves , mais mal disciplinées , qui se rassemblaient pour une campagne , s en retournaient ensuite dans leurs fojers , et ne coûtaient rien à l'Etat . le monarque entretenait un corps

(i) Garibai,Coiiipend.Hist.iib.XXXÎZ,Gapc4;. ABi AbdaUa^ien^kahilbt Absaoeni, eta MiA^ crit de rEscuml;Swinbume| Lettres sur rE^iegne^ lettre. XXU,

SUR I«EiS M^UCIE^. xo5

considérable de cavalier», dispersés sur les frontières, surtout du côté de Murcie et de Jaè'n , pajs sans cesse exposés aux incursions àes Espagnols. Chacun de ces cayaliers ayait nue petite habitation , un petit champ , que le roi lui donnait pendant sa vie , et qui suffisait à son entretien , à celui de sa faznille et de son cheyal.. Cette manière de stipeudier les soldats n'était point h charge au trésor public : elle les attachait dayantage à leur patrie, et les intéressait surtout à bien défendre leur patrimoine , toujours le premier rayagé , s'ils n'arrêtaient pas l'ennemi. Dans un temps où l'art de la gaerre n'exigeait pas , comme de nos jours , d'exercer continu<ellement de grandes troupes rassemblées , cette cavalerie était excellente.. Montée sur des cheyauxandalousou africains, dont le mérite est assez connu , composée de cavaliers accoutumés ^ès! l'enfance à manier ces légers coursiers , h les soigner , à les chérir, à les ri^arder comme les compagnons de leur rie, elle avait acquis dès-lors cette supériorité que nous reconnaissons encore à la cayalerie Aaare..

Ces reHontables escftdrons , dont rien n'égalait la vélocité , qui dans le même instant chargeaient en masse, se rompaient par troupes « •'éparpillaient ^ se ralliaient , fujaieut» reyf«

io6 PRÉCIS HISTORIQUE

naient en ligne ; ces cayalieA , dont la voix , dont le moindre geste , dont la pensée , poar ainsi dire , était entendue de leurs admirables coursiers, et qui ramassaient au galop leur lance ou leur sabre tombés à terre , faisai^iit la principale force des Maures. Leur infanterie ne valait rien ; et leurs places , mal fortifiées , entourées seulement de murailles et de fossés , défendues par cette infanterie peu estimée , ne pouyaient résister long-temps à celle des Espagnols , qui commentait dès-lors k dieyenir ce qu'elle fut depuis en Italie sous Gonzalye !o grand capitaine.'

Des Manies; '

* 'Après la mort de saint Ferdinand , Âlphonst le Sage < , son fils , monta sur le trône = j« c. laSa.' Hé^. 65o =. Le premier soin d'Âlhamar fut '4'aller lui-même à Tolède, suivi d'une brillante cour, renouveler avec Alphonse lé traité d'àlliànce , on plutôt de dépendance , qui ' l'unissait à Ferdinand. Le' nouveau roi remit au Maure une partie du tribut auquel il s'était soumis. Mais cette paix ne fut pas de longue durée : les deux nations recommencèrent la guerre avec des avantages à peu près "égaux. Je n'en rapporterai qu'une action qui fait autant d'honneur à l'humanité des MaoMt

SUR LES MAUI^E& 107

4pi'an courage des Espagnols. : c'est celle de Oarcias Gonxés, gouverneur de la ville de "Xérès. Assiégé par les Grenadins , sa garnison presque détruite , il refusait de se rendre ; et debout sur le rempart , couvert de sang , hérissé de flèches , il soutenait seul le choc des assaillans. Les Maures, d un commun accord, convinrent de ne pas tuer ce héros : ils lui jetèrent des crochets de fer , T enlevèrent vivant malgré lui, le traitèrent avec respect, firent guérir ses blessures , et le renvoyèrent avec des présens.

Divisions en Gasdlle.

Alhamar ne put empêcher Alphonse de s'emparer du ro^raume de Murcie; et, pour obtenir la paix , il fut forcé de nouveau de se soumettre au tribut = j. c. 1966. Hcg. 665 =. l.es divisions qui s'élevèrent bientôt entre le monarque castillan et quelques grands de son rojaume donnèrent au Grenadin l'espoir de réparer ses pertes. Le frère d'Alphonse et plusieurs seigneurs des premières maisons de Ctstiile (i) , mécontens de leur souverain, se retirèrent à Grenade, et servirent utilement Alhamar contre deux rebelles de ses £tatt

(1) Les I^tfa, les Ilaro^ les Mendoze , etc.

io8 PREèlS HISTcAlQUE

protégés par les Espagnols. Mais Alhamar tnourtit alors, laissant le trdne qa'ii araic acquis et conservé par ses talens à soft fils Mahomet II el Fakihs j. c. 1373. hi%. 679.'

Règne de Mahomet II el Fakih.

Ce nouveau roi , qui prit le titre d*£/nlr al Mumenim, marclia sur les traces de son pète. Jl profita de la discorde qui régpiait à la coût de Gastille , et des inutiles vojages qu*entreprit Alphonse le Sage dans lespoir de se faire élire empereur ^. Mahomet , pendant son absence , fit une ligue offeasire avec le roi de Maroc, Jacob, de la race des Merinis, vainqueurs et successeurs des Almohades. Il lui céda les deux fortes ' places de Tariffe et d*Algésiras , pour rengager à passer en Espagne. Jacob vint en effet, suivi d'une armce. Les deux Maures , agissant de concert, remportèrent quelques avantages a j. c. 1375. Hég. 074 s:; mais la criminelle révolte de l'infant de Gastille Sanche contre son père Alphonse le Sage désunit bientôt les monarques musulman!. Le roi de Grenade Mahomet prit le parti du fils rebelle. Alphonse, abandonné de ses sujets, implora Je secours du roi de Maroc. Jacob repassa la Snet arec ses troupes, il vit Alphonse à Zara. Dans oette célèbre enirerue, Tiafortuné Oas«

ffllaû voulut céder la place ^lionneut }l celm €pii venait le défendre. Elle vous appartient ', hti dit Jacob , tant que tous serez malheureux. Se Tiens venger la cause des pères ; je Tiens TOUS aider à punir un ingrat qui reçut de tous la Tie et Tcut tous Ater la couronne. Quand j'aurai rempli ce dcToir, <piand tous* seres Kcureux et puissant , je tous disputerai tout et redcTiendrai TOtre ennemi.

Alphonse ne fut pas assez grand pour se fier aumonarque qui lui tenait ce noble langage ; Il s*échappa de son camp. Bientôt après il mourut = J. c. 1284. nég, 683 =, en déshéritant le coupable Sanche , qui n'en régna pas moins après lui \ De nouTeanx troubles agitèrent la Gastille , et Mahomet saisit cet instant pour entrer dans TAndalousie. 11 gagna des batailles, § 'empara de quelques places , et termina par des TÎctoires un règne long et glorieux. Son fib Mahomet III lai succéda.

Beaux-arts à Grenade.

Ce MaKomet Emir al Mamenlnif dont je fieas de rapporter les principales actions poh'tiqnat, fat un prince ami des beaux-arts t il les attirait à sa cour , que les poètes , les pbilot^phet, les astronomes rewdirant.célèbro»

:iio PRÉCIS HISTORIQUE

Le» Maures étaient encore si supérieur» aux Espagnols pour les sciences , qu'Alphonse le Sage , roi de Castille , dont nous arong des tables astronomiques, nommées les taJbUt alphonsines, appela près de lui des sarans arabes pour l'aider à les rédiger. Grenade commençait à remplacer Cordoue. L'architec? ture surtout j faisait de grands progrès. Ce fut sous le règne de Mahomet II que l'on commença ce fameux palais de l'Alhambra, qui subsiste encore en grande partie , étonne les yorageurs que son nom seul attire à Grenade, et nous prouve jusqu'à quel point les Maures ayaient su porter cet art, si peu connu des Européens, d'accorder toujours la magnificence avec les recherches de là volupté. On me pardonnera peut-être quelques détails sur oe singulier monument ; ils feront connaître les mœurs , les usages particuliers des Maures.

Description de l'Alliambra.

L'Alhambra, comme je l'ai dit, était une vaste forteresse construite sur une des deux collines renfermées dans Grenade. La colline, embrassée de tous côtés par les eaux du Xénil et du Darro, était encore défendue par une double enceinte de murs. C'est au sommet de ettie montague , qui domine toute la ville , #i

SVR LES MAURES. iif

à'où l'on découvre au loin la plus belle vue de l'univers ; c'est au milieu d'une esplanade conrerte d'arbres et de fontaines que Ma^ bomet choisit la place de son palais.

Rien de ce que nous connaissons en architecture ne peut nous représenter celle des Maures. Ils entassaient les bâtin^ns sans ordre , sans symétrie , sans faire aucune attention à Taspect qn*ils ofltaient au-debors : tous leurs soins étaient pour l'intérieur. Là , ils épuisaient les ressources du goût , de U magnificence , pour unir dans leurs appartemens les com^ modités du luxe aux charmes de la nature champêtre : là, dans des salons revêtus de marbre , pavés d'une faïence brillante , auprès de lits de repos couverts d'étoffes d'or et d'argent, des jets d'eau s'élançaient vers la voûte, des vases précieux exhalaient des parfinu; et des^ mjrtes , des orangers , dee fleurs', embaumaient les appartemens.

Le beau palais de l'Alhambra, que l'on roit encore à Grenade , ne présente point de ùiçade. On j parvient par une promenade ekarmante , coupée saxtS cesse par des ruisseaux qui serpentent dans des bouquets de bois,' L'entrée est une grande tour carrée qui s'appelait autrefois la porte du ja^emenf.' Une inscription religieuse annonce que c'était laque

i:ia PRÉCIS HISTORIQUE

le roi rendait la justice , selon l'antique utfagd de» Hébreux et des peuples de TOriçat. Plusieurs bâtimens qui venaient ensiuite ont été détruits pour éleyer à Gharles-Qtiint un magnifique palais , dont la description n*est pas de'mon sujet. On pénètre , du côté du nord ; dans l'ancien palais des rois maures, et l'on •e croit transporte dans le'palais des féeries. La première cour est un carré long environné d'une galerie en arcades , dont les murs et It plafond sont couverts de mosaïque , de festonn, d'arabesques peints , dorés , ciselés en stuc | d'un travail admirable. Tous les cartouches sont remplis de passages de l'Alcoran, ou d'inscriptions telles que celle-ci ,• qui suffira pour donner une idée du stjle figuré det Maures.

(c O Nazar, tu naquis sur le trône, et, sem- « blable à l'étoile qui nous annonce le jour, « tm ne brilles que de ton propre éclat. Ton <c bras est notre rempart , ta justice notre lufc mière. Tu sais dompter par ta valeur ceux « qui donnent à Dieu des compagnons. Tu « rends heureux par ta bonté les . nombreux tt enfans de ton peuple. Les astre» du firm»- « ment t'éclairent avec respect, le soleil avec « amour; et le cèdre , roi de» forets,^ qui baissa

« deyant toi sa tête orgoeilleuM , est' reUyo «( par ta main puissante. »

An milieu de cotte eour, payée de marbre blanc , est un lonç bassin rempli d'eau courante , assez profond pour qu*on puisse f nager. Il est bordé de chaque eôté par des plate-bandes de €eurs et des allées d'orangers. Ce Iku s'appelait le Mestiar, et seryait de bains communs aux personnes attachées au seryiee du palais*

Cour des lions.

On passe de là dans la cour célèbre appelée dés lions. Elle a cent pieds de long sur cin« quante de large. Une colonnade de marbre blane soutient la galerie qui règne alentour. Les colonnes , placées deux à deux , et quelqueioïê trois à trois , sont minces , d'an goût bi^ «arre ; mais leur légèreté , leur grâce , plaisent à l'œil étonné. Les murs , et surtout le plafond de la galerie tournante^, sont revêtus d'or, d'azur et de stue , travaillés en arabesque ayec un soin , une délicatesse que nos plus habiles ouvriers modernes seraient embarrassés d'imi* ter» an milieu des fleurons , des omemens too* jours variés , on lit ces passages de l'Alcoran , que tout bon Musulman doit répéter sanb cesse : Wa« etf grand, — ' Dieu sèai e*t vainqueur. —

ii4 PRECIS HISTORIQUE

Il n est de Dieu que Dieu» — Gaieté céleste, épa»' chemens du cœur, délices de l'âme, à ceux <fui croient! Aux deux extrémités du carré long , deux charmantes coupoles de quinze à seize pieds en tous sens s'ayancent en saillie dans l'intérieur, soutenues comme tout le reste par des colonnes de marbre. Sous ces coupoles sont des jets d'eau. Enfin , dans le centre de ledifice s'élèye du milieu d'un yaste bassin une superbe coupe d'albâtre de six pieds de diamètre , portée par 'douze lions de marbre blanc. Cette coupe , que l'on croit ayoir été £ute sur le modèle de la mer de bronze du temple de Salomon , est encore surmontée d'une coupe plus petite , d'où s*élançait une grande gerbe qui , retombant d'une cuye dans l'autre , et des cuyes dans le grand bassin , formait une cascade continuelle, grossie par les flots d'eau limpide que jetaient les mufles de chaque lion.

Cette fontaine ,' "comme tout le reste 7 est ornée d'inscriptions , car les Arabes se plaisaient à mêler la poésie et la sculpture. Leun idées nous semblent recherchées, leurs expres- «ions gigantesques ; mais nous sommes si loin de leurs mœurs , nous connaissons si peu le génie de leur langue , que nous n'ayons peut-, être pas le droit de les juger séyèrement* D'ail-

SV^ LES MAURES. itfi

leurs les vers que ] oii faisait en Espagne et en France , dans les treizième et quatorzième siècles, ne valaient guère mieux que ceux-ci , grayés sur la fontaine des lions :

Toi qui promènes tes regards Sur ces lions , ces eaux , ces prodiges des arts>, Da grand roi Mahomet tu vois ici l'ouvrage.

La paix qui règne dans ces lieux De la paix de son cœur est la fidèle image i Semblable à ces lions dans les champs du carnage ,

11 punit les audacieux ;

Et, comme cette eau transparente Qui, s'ëlevant dans l'air, retombe à gros bouillons ,

De même sa main luenfaisante

Sur scm peuple répand ses dons, (i)

(i) Traduction littérale,

0 toi qui examines ces lions, oonsidèie qu'il he leoif manque que la vie. O Mahomet , notre roi , que Dieu te sauve pour l'œuvre nouvelle que tu as Êiite pour m'embellir ! Ton âme est ornée des vertus les pbis aimables. Ce lieu charmant est l'image de tes belles qualités. Notre roi dans les combats est terrible comme ces lions. Rien ne peut être comparé k Veau limpide qui jaillit de mon sein et s'élance k jgros bouillons dans les airs, que la main libérale de Hahomet.

(Duperron, Vayage 'd'Espagne , tome premier,

iitf PRÉCIS HISTORIQUE

Je ne décrirai point ayec autant de détail les autres pièces qui subsistent encore dast l'Alhambra. Les unes servaient de salle d'audience ou de justice $ les autres renfermaient les bains du roi , de la reine , de leurs enfans. On j voit encore leur chambre à coucher, où les lits f près d une fontaine , étaient placés dans des alcôves, sur une estrade de laience. Dans le salon de musique , quatre tribunes exhaussées étaient remplies par les musiciens , tandis que toute la cour était assise sur des tapis , au bord d'un bassin d'albâtre. Dans le cabinet où la reine faisait sa toilette ou ses prières, et dont la vue'est enchantée, on trouve une dalle de marbre, percée d'une infinité d'ouvertures pour laisser exhaler les parfums qui brûlaient sans cesse sous la voûte. Partout les^ fenêtres , les portes , les jours, sont méiiagés de manière que leÉ aspects les plus tiins , les effets de la lumière leS plus doux , l'epôséfit toujours les jeux Satisfaits ; et les coiirans d'air qu'on a dirigés vieunent renouveler à chaque instant la délicieuse fraîcheur qu'on respire dans cet édificCr

Le Oénéralif .

En sortant de l'Alhambra , l'on distingua sur une montagne le fameux jardin du Gémé-

^OR LES MAURES. ir«

rdiify dont le nom rent dire ta maiton d*amourm 1>ani ce jardin l'on voirait im palais où les rois de Grenade venaient passer le printemps. 11 était bâti dans le même genre que l'Àlhambra; U même magnificence s'j remarquait. 11 est détruit aujourd'hui ; mais ce qu'on ne peut Sd lasser d'admirer encore dans le Généralif , c'est sa situation pittoresque , ce sont ses points de ▼ue variés et toujours charmans : les fontaines , les jets d'eau , les cascades , jaillissent, tombent de toutes parts. Les terrasses en amphithéâtre, pavées de débris de mosaïque, sont ombragées de ejprèê immenses , de vieux myrtes , qui ont prêté leurs ombres aux rois , aux reines de Grenade. De leur temps , des bosquets fleuris , des loréts d'arbres fruitiers , s'entremêlaient aux bocages sombres , aux d6mes , aux pavillons Aujourd'hui le Généralif n'a conservé que ce qu'on n'a pu lui ravir; et c'est encore le lieu de U terre qui parle le plus aux jeux et au coeur, (i) Règne de Mahomet III d Hama , ou TAvengle. Il est triste de quitter l'Alhambra , le Gé* néralif , pour revenir aux ravages , aux incur-

(i) Colmënar, Délices d'Espagne, tome Y; Heni! Swinbome, Lettres sur l'Espagne, lettre XXIIX^. DoperroB ^ Voyage d'Espar , tMoe I , etc.

ii8 PRECIS HISTORIQUE

sions , aux sanglantes querelles des Maure» et des Castillans. Mahomet III =x. c. i3o9. a^g. 7o3 = , dit l' Aveugle, à cause de sa cécité yjent à combattre à la fois ses propres sujets et 1«« Espagnols. Forcé par son infirmité de cEoisir un premier ministre , il donna cette importante place à Faradj^ l'époux de sa sœur, homme d'Etat , capitaine .habile , qui continua sans désarantage la guerre contre les Chrétiens , et fit avec eux une paix honorable. Les courtisans , irrités de la gloire , surtout du bonheur du fayori ^ conspirèrent contre le maître : ils excitèrent des révoltes ; et , pour comble de calamités , le roi de Castille , Ferdinand ly , surnommé l'Ajourné 4 ,' s'unit avec le roi d'Aragon pour attaquer les Grenadins. Gibraltar fut pris par le Castillan : le yainqueur en chassa les Maures. Parmf lesj infortunés qui sortaient de cette yille , un vieillard aperçut Ferdinand ; et s 'approchant de loi , courbé sur son bâton :

Roi de Castille , lui dit-il , que t'ai-je fait k toi et aux tiens ? Ton bisaïeul Ferdinand m'a chassé de Séville , ma patrie. J'allai chercher un asile à Xérès ; ton aïeul Alphonse m'en fit sortir. Retiré dans les murs de Tariffe 5 ^ ton père Sanche m'en exila. Enfin j'étais venu chercher un tombeau à l'extrémité de l'E»- '

pagne , sur le riyage de Gibraltar , et ta fureur m j poursuit encore. Indique -moi donc un lien snr la terre où je puisse mourir loin des Espagnols.

Passe la mer, répondit Ferdinand; et il le fit conduire en Afrique.

Troubles à Grenade. Règne de Mahomet IV. Abenazar.

Vaincu par les Aragonais , pressé par les Castillans , redoutant tout de son peuple , que les grands de sa cour soulevaient , le roi de Grenade, etFaradjson ministre , furent forcés il une paix honteuse. L orage aussitôt éclata. Mahomet Abenazar, frère de Mahomet l'Aveugle , et chef de la conjuratioa , s'empara du malheureux prince , le fit périr , et prit sa place. Bient'ôt il frit chassé lui -même par Faradj =j. c. i3io. Bé». 710 = , l'ancien ministre , qui , n'o&Xnt garder la couronne , la mit sur la tête de soh £Js Isimacl , neyeu de Mahomet l'Ayeugle , par sa mère , sœur de ce monarque =j.c. i3i3.Hcg. 713=.

Dés ce moment , la famille ro jale de Grenade fiit diyisée en deux branches qui ne cessèrent plus d'être ennemies; la première, appelée des Aihamar, qui descendait du premier toi par les hommes ; la seconde , dite des Farcdg, qui en descendait par les femmes.

lAO PRÉCIS HISTORIQUE

Règne d'Isroall.

Les Cftstillans , dont llotérét lut toujotm d'entretenir les dissensions parmi les Maiir«», prirent le parti d'Abenazar , réfbgié dans Guadix. L'infant don Pèdre, oncle du je««4 roi de Gastille , Alphonse , sarnommé ie Ven^ ^eur, yint attaquer Ismaël , et battit souvent les Maures. Réuni ayec un autre infant nommé 'don Juan , ces deux princes portèrent le fer et le £eu jusque sous les remparts de Grenade. Les Musulmans n'osèrent en sortir pour corn* battre les Chrétiens ; mais lorsque ceux-ci , chargés de butin , eurent repris la route de Castille , Ismaël les fit poursuivre par son armée, qui bientôt les atteignit, et tomba tout à coup sur leur arrière-garde. C'était le a 6 de juin K j. c. 13^19. Bég. 719 = , à l'heure la plus brûlante du jour. Les deux infans firent tant d'efforts , se donnèrent tant de mouvement pour rétablir le combat^ qu'épuisés Ide soif et de lassitude , ils tombèrent morts tous les deux sans avoir été frappés. Les Espagnols haletans ne pouvaient pas se dépendre : ils prirent la fuite , perdirent leurs bagages , et laissèrent à leurs ennemis le corps d'un des malheureux in&ns. Ismaël fit porter ce corps à Grenade } le déposa dans an cercutil eou*

SUR LES MAURES. lai

Tcrt d'une étoffe d'or , et le remît ensuite aux Castillans , en loi rendant tous les honueurs foiMbref (i).

Le fruit de cette victoire fut la prise de quelques villes et une trêve honorable. Mais Jsiftaël ne jouit pas de ses succès : épris d'une jeune captive espagnole tombée en partage à l'un de ses officiers , Ismaè'l osa la lui enlever. Cet outrage , chez les Musulmans , est toujours lavé par du sang. Le roi fut assassiné par cet officier ; son fils Mahomet Y monta sur le trône »j.c. i3»a. né^ 7993.

Bègae de Mahomet Y et de Joseph I. Bataille du Salado.

Le règne de Mahomet V, et celui de Joseph I , son successeur , qui tous deux périrent de même , massacrés dans leur palais , ne prélentent, pendant trente années, qu'une suite contiDuelle de ravages , de séditions , de combats. 'Âbil-Hassam, roi de Maroc, de la dj« nastie des Mérin'is, appelé par les Grenadins , ^nt aborder en Espagne, suivi de troupes in-

fi) Les montagnes voisines de Grenade où se ptm eette ao^a sont nommées, députes temps, t,k

ianU BB Mis nVASTBS.

nombrables qu*il joignit à celles de Joseph. Les rois de Castille et de Portugal réunis combattirent cette grande armée sur les riyes du Salado , non loin de layille de Tariffe^s j. g. i 340. Hég«74as. Cette bataille du Salado, aussi célèbre dans l'histoire d'Espagne que lavictoii'e de Toloza , coûta la yie à des milliers de Maures. ÂbiUHassam alla cacher sa honte dans ses États de Maroc. La forte place d'Âlgésiras , le boulevard de Grenade , l'entrepôt des secours qu'elle redevait d'Afrique , fat assiégée par les Castillans =j. c. i34a. Hég. 7.43=. Plusieurs chevaliers , français , anglais , navarrois , vinrent à ce siège , où les Musulmans se servirent de canons. C'est la première fois qu'il en est parlé dans l'histoire ; car la bataille de Créci , où l'on assure que les Anglais en avaient , ne se donna que quatre ans après. C'est donc aux Maures que Ton doit , non pal l'invention de la poudre , que l'on attribut aux Chinois, au cordelier allemand Schwart, à l'Anglais Roger Bacon , mais rinvention terrible de l'artillerie ; du moins est-il sûr qu* les Maures ont fondu les premiers canons. Malgré ce secours , Algésiras fut pris = i. c. 1 344* H^g. 745e=; et le malheureux roi de Grenade » Joseph, toujours battu par les Chrétiens , fat enfin égorgé par ses sujets s j. c. i 354« B^755«i

SUR LES MAURES. it3

On a pu remarqner que chez les Maures la succession à la couronne n'était réglée par aucune loi. Cependant , au milieu des conjurations qui se renouvelaient sans cesse , on choisissait toujours un prince qui îûlI de la race royale ; et l'on a vu celle de Grenade divisée , depuis Ismaël , entre les Alhamar et les Faradif, Les premiers , dépossédés par les seconds , regardaient toujours ceux-ci comme des usurpateurs. Telle fut l'origine de tant de troubles , de conspirations et d'assassinats.

Règne ^e Mahomet Y I et 'de Mahomet YIL

Joseph I eut pour successeur un prince Farady , son oncle , inommé Mahomet YI , dit le Vieux , parce qu'il parvint au trône dans un âge assez avancé. Un prince Âlhamar , son cousin , qui s'appelait Mahomet le Rouge , chassa le Farady du trône , et l'occupa quelques années par la protection du roi d'Aragon sj. c. 13 60. H^g. 763=. Pierre le Cruel, alors roi de Castille , embrassa la cause du Farady chassé , le soutint avec une armée , et pressa tellement Mahomet le Rouge ou l'Alhamar , que celui-ci ne vit d'autre ressource que d'aller lui-même à Séville se remettre à la discrétion du roi Pierre. Il arriva suivi de ses

ii4 PRÉCIS HISTORIQUE

pins fidèles amis , portant avec lui beaucoup de trésors ; et se présentant deyant Pierre aree une noble confiance :

Roi de GastiUe, lui dit-il, le sang des Gbré< tiens «t des Maures coule depuis trop longtemps pour ma querelle avec Faradj. Tu protèges mon coippétiteur , et c^est toi q[ue je cboisis pour juge. Examine mes droits et les siens; prononce qui de nous deux doit être roi. Si c*est Farad/, je ne te demaaHe que de me fiaûre conduire en Afrique ; si c*est moi , reçois rbommage que je yieas te fiûre de mes Etats.

Crime hoirîble de Pieire le Crael.

Pierre le Cruel, étoaué, prodigua les honneurs au roi maure , le fit asseoir à ses côtés dans un magnifique festin. Mais, en sortant de table , il fut mis en prison , de là promené par toute la ville , demi-nu , monté sur un âne , et conduit dans un champ nommé la Tablada, où l'on coupa la tête , sous ses jeux , à trentesept personnes de sa suite, L exécrable Pierre , enviant aux bourreaux le plaisir de répandre du sang, perça loi-même de M lance le malheureux roi de Grenade ,' qui ne lui dit que ees mots en expirant : O Pien>e, Piètre, q«el

SUR LES MAURES. i^ri

ex^oit pour un chevalier ! (i) = j. c. ne».

État de l'Espagne et de l'Europe.

Par une fatalité bien extraordinaire, tous les trônes d'Espagne étaient alors occupés pav des princes noircis de crimes. Pierre le Grnel , le Kéron de la Gastille , assassinait les rois qpi •e fiaient à lui , faisait périr son épouse Elan* tht de Bourbon , et se baignait tous les jours dans le sang de ses proches ou de ses sujets. Pierre IV, le Tibère de l'Aragon , moins violent, mais aussi barbare et plus perfide que le Castillan , dépouillait l'un de ses frères (2) , ordonnait la mort de l'autre (3) , et livrait aux bourreaux son ancien gouverneur (4). Pierre I , roi de Portugal , l'amant de la célèbre Inès dd Castro ', rendu féroce sans doute ^ar la cruauté qu'on avait exercée contre sa maîtresse, arrachait le cœur aux meurtriers d'Inès, et pnm'ssait par le poison les déportemens de sa soeur Marie. Enfin le roi de Navarre était ce Charles le Mauvais , dont le nom seul fait

(t) Gronicas de lot reies de CastiOa, tome I. (3) Jaeques, roi de Btajorque.

P) Jacquet, comte dUrgel li) Beniard Cabrera.

0i6 PRÉCIS Historique

encore frémir. L'Espagne, inondée de sang, gémissait sous ces quatre monarques; et si l'on réfléchit que dans le même temps la France était livrée aux horreurs qui suivirent la prison du roi Jean, que l'Angleterre voyait commencer les troubles du règne de Richard III, que l'Italie, en proie aux £aictions des Guelphes et des Gibelins , comptait deux papes (i) à la fois, que deux empereurs en Allemagne se disputaient la couronne impériale (2), et que Tamerlan ravageait l'Asie depuis le pa/s des Usbecks jusqu'à la presqu*ile de l'Inde , on conviendra qu'il est peu d'époques où le monde ait été plus malheureux.

Mahomet Y I reprend la couronne.

Grenade fut du moins tranquille après le «rime de Pierre le Cruel. Mahomet le Vieux on le Farad j, délivré de son compétiteur, remonta sans aucun obstacle sur le trdne, et fut , jusqu'à la mort du roi de Castille , le seul allié qui resta fidèle à ce taionstre. Pierre n'en succomba pas moins : son frère bâtard , Henri de Transtamare , lui ôta la couronne et la vie ej. c. 1 36g. Hég. 771=. Mahomet fit sa paix avec

(i) Urbain VI et Clément VII.

(a) Louis de Bavière et Frédéric le Beaa.

SUR LES MAURE& ixi

le Tainquear s j. c. 1379. Hég. 78a -::, la conseira plusieurs années , et laissa ses Écats florissans à son fils Mahomet YIII Âbouhadjad , que les historiens espagnols appellent Mahomet Guadix.

Règne de Mahomet YIII Ahouhadjad.

Ce prince fut le meilleur et le plus sage des rois qui gouTemèrent les Maures. Uniquement occupé du bonheur de ses sujets , il voulut les maintenir dans cette paix dont ils ayaient' si rarement joui. Pour se l'assurer, il commença par £)rtifier ses places , par lever une forte armée , par s'allier avec le roi de Tunis , dont il épousa la fille Gadige. Prêt à la guerre,' il envoja des ambassadeurs au roi de Gastille loi demander son amitié. Don Juan, fils et successeur de Henri de Transtamare, occupé de ses querelles avec le Portugal et l'Angleterr* , signa volontiers le traité. Abouhad jad n* j man<) qua jamais. Tranquille du c6té des Chrétiens , H s'occupa de faire fleurir l'agriculture et le commerce , il diminua les impôts , et s'en trouva bientôt plus riche. Adoré d'un peuple qu'il rendait heureux, respecté des Chrétiens , qu'il ne craignait pas, possesseur d'une épouse aimable, qui seule fixa son coeur, il employait aux beaux-arts , à la poésie , à rarchitecture ,

t28 PRÉCIS HISTORK^UE

tux embellissemens de sa capitale , le temps ' et les trésors qui lui restaient : il éleva pin» sieurs monumens à Grenade , à Guadix , tille qu'il aima toujours de prédilection , et fit de ta cour Tasiie des talens et de la politesse.

' Sciences cultivées à Grenade.

Les Maures possédaient encore des universités , des académies , des poètes , des médecins, des peintres et des sculpteurs. Âbouhadjad les encouragea, les récompensa magnifiquement. La plupart des ouvrages de ces auteurs grenadins périrent dans le temps de la conquête 7; mais quelques-uns ont été sauvés , et sont dans la bibliothèque de l'Escurial. Le plus grand nombre traite de la grammaire , de l'astrologie , alors fort respectée , surtout de la théologie , science dans laquelle les Arabes ont eiceifé (i). Ce peuple, doué d'un esprit fin et d'une imagination ardente , devait produire de grands théologiens ; aussi je pense que ce sont leurs <écolei qui ont introduit dans l'Europe ce malheureux goût de scolastique , de disputai , de questions subtiles , qui rendit autrefois si ce-

(t) Voyez là IJI3J.IOTECA AHABICO-HWFAHA, d»

Catlri.

SVK LES MAyUES. 139

l^res des hommes aujourd'hui ai ohccurs. Les préteodns secrets de la. cahale , de l'akhimie , de l'astrologie judiciaire, de la haguette divinatoire ; toutes ces histoires , jadis si communes , de sorciers , de magiciens , d^nchanteurs , nous sont Tenues des Arahes : de tout temps ils furent superstitieux; et je serais tenté de croire que c est leur séjour en Espagne, leurs longues habitudes ayec les Espagnols , qui ont imprimé à ces derniers cet amour pour le merveilleux, ce caractère de piété crédule qui peut ressembler à la su» perstition , et que le philosophe reproche à cette nation vive , sensible , spirituelle , à qui la aatore a dconé le germe de toutes les grandes qualités.

littérature et galanterie 'des Maures.

Un genre de littérature qui fut commun chez les Maures , et que les Espagnols ont pris d'eux, c'est celui des nouvelles et des romances. Les Arahes furent toujours et sont encore de grands conteurs. Au milieu des déserts d'Asie et d'Afrique , sous les tentes des Bédouins , on se rassemble tous les soirs pour entendre une histoire d'amour : on l'écoute dans le silence , on la suit avec intérêt , et l'on pleure pour les deux amant dont on rapporte les ayentures.

i3o PRÉCIS HISTORIQUE

A Grenade, il se joignait à ce goût naturel pour les 'contes le goût de la musique et da chant. Les poètes mettaient en vers des récits de guerre ou d'amour , les musiciens faisaient des airs , les jeunes Maures les chantaient : de là nous vient cette foule de romances espagnoles , traduites ou imitées de Tarabe ^i), qui , dans un stjle simple et quelquefois tou" chant, racontent des combats ayec les Chrétiens, des querelles entre les rivaux, des conversations entre deux amans. Tout s'y trouve décrit avec exactitude : leurs fête», leurs jeux de bague , de cannes (2) , et leurs courses de taureaux qu'ils avaient prise» des Espagnols ; leurs armes , qui consistaient dans an large cimeterre, une lance très mince, une cotte de mailles courte , un léger bouclier de cuir; leurs chevaux, dont les Housses traînantes étaient brodées de pierreries; leurs devises, qui presque toujours étaient un cœur percé de flèches, pu bien une étoile guidant un vaisseau , ou la première lettre du nom de la beauté qu'ils aimaient ; leurs couleurs enfin,

(i) Le recueil que j'en possède en contient plni de mille.

(2) Ces jeux sont décrits dans le second livre dt mou ouvrage.

SUR LES MAQIIES. i'3i

dont cliacane ayait sa significatioi) : le jaune et le noir exprimaient la douleur ; le yert , l'espérance; le bleu, la jalousie; le yiol^ et la couleur de feu , l'amour passionné. Un seul de fees petits ouyrages , traduit ici en l'abrégeant, les fera mieux! connaître <|ue ce que j'en puis dire.

ZANGUL' ET ZÊLINDE.

KOMANGE MAURE. (l)

Dass un transport de jalousie, Zéiinde avait banni l'amant Qui la chérit plus que sa vie, Et fuit loin d'elle en gémissant.

Bientôt Zâinde, mieux instruite, Se reproche sa cruauté :

Gonmie un enfant l'amour s'irrite, Et pleure de s'être irrité.

Ov vient de lui dire que le Maure, En proie à ses vives douleurs.

En quittant l'objet qu'il adore, A changé ses tendres couleurs ; Le vert, embl&me d'espérance, A fait place au triste souci ;

(i) ROMAXCSiO ^tSEBAi^ édit. de Madrid, i6o4f

i3a PRÉCIS HISTORIQUE

Un erépe est au fer de sa lance ; Son bras porte un écu noirci.

Zéliude aussitât est partie, Lui portant d*autres ornement, OÙ le bleu de la jalousie Se mêle au pourpre des amans.

Le blanc, symbole d'innocence , Se distingue à chaque ruban y Le violet , de la constance , Brille sur le riche turban.

En arrivant à la retraite Où Ganzul attend son destin, Zélinde, craintive, inquiète.

Se repose sous un jasmin.

Elle envoie ua fidèle page Chercher le malheureux amant Ganzul croit à peine au message f L'infortune rend méfiant.

Il vole , il revoit son amante; L'amour, l'espoir, trouble ses sens.

Zëlinde , interdite et tremblante, Rougit en offrant ses prëseos.

Tous deux pleurent dans le silence; Mais leur r^ard, plein de douleur.

Rappelle et pardonne l'offense Dont a g^mi leur tendre cœur.

SUR LES MAURES. x33

GANZUL Y CELINDA.

ROMANCE Mono.

Eh el éempo que Gelinda

Cerro a jrada la yeDlana

A la disculpa , a los zeloft

Que el Bforo Ganzul le dava ,

Coofusa j arrepeotida

Ce averse fiogido ayrada

Por verle y desagiaviarlc,

£1 ooraçon se le aLrasa ;

Çne en el vilIaDo de amor

Es maj cîerta esta mudanza, etc.

T COMo supo que el Moro Rompio ftuioso la lança, etc.

Y que la librea verde Aria trocado en leonada ; Saco laego nna marlota De tafetan roxo j plata »

Cn bizanx» capellat

De tela de oro morada , etc, Con un bonete cubieito De saphires j esmeraklat} Que publkan selos mnertosy

Y vivas las esperanças, Con nna nevada toca, • • • •

Que el oolor de la veleta Tambien publica bonança, c«iu1t«T té,

i34 PRÉCIS HISTORIQUE

iDfonnandose primero A donde Ganzal estava, . • • • A ana casa de plazer A queUa tarde le llama ;

Y en diziebdole a Ganvul Que Celinda le agaardava , Al page le preguntô

Très vexes , si se burlaTa ; Que son malas de créer Las nuevas mny desseadas , etc.

Hallola en un jardin , • • • • Entre mosqueu y jasmin, etc.

ViEKDOSE Moro con ella « A penas los ojos alça ; Celinda le asio la mano, Un poco roxa y turbada ;

Y al6n de infinitas quexas

Que en taies passos se passan, . . ••

Vistiose alfin las preseas

Con las manos de su dama , etc.

Mélange étonnant de galanterie et de fe'rocitë.

Cette galanterie délicate et recherchée , qui rendit' les Maares de Grenade fameux dani toute l*£urope, forme un contraste singulier arec la férocité naturelle à tous les peuplei Tenus de TAiGrique. Ces Musulmans, qui , dani les combats,mettaient leur gloire, leur adresse,

SUR LES MAURES. i35

keouper habilement des têtes qu'ils attachaient à l'arçon de lenr selle , qu'ils exposaient en- }. suite sanglanteiS sun les créneaux de leurs 1 TÎlIes , sur les portes de leurs palais ;' ces guer* [j riers inquiets , indociles , toujours prêts à se j ïévolter contre leurs rois , à les déposer , à les I égorger , étaient les amans les plus tendres , , les plus soumis, les plus passionnés. Leurs femmes, quoiqu'elles fussent à peu près esda^es, devenaient, lorsqu'elles étaient aimées , des souyeraines absolues , de$ dieux èuprêmes pour celui dont elles possédaient le cœur., C'était pour leur plaire qu'ils cherchaient la gloire; c'était pour briller à leurs jeux qu'ils prodiguaient leurs trésors , leur yie , qu'ils s'efforçaient mutuellement de s 'effacer «par leurs exploits , par les fêtes les plus magnifiques. Ce mélange extraordinaire «de douceur et de cmauté , de délicatesse et de barbarie , cette passion de se montrer le plus braye et le plus constant, yenaient-îls aux Maures des Espagnols? ou les EIspagnols les ont- ils pris dea Maures ? Je l'ignore ; mais en remarquant que ce caractère n'exista jamais en Asie , première patrie de ces' Arabes; qu'on le trouye encore moins en Afrique , ou leur conquête les naturalisa; et que, depuis leur sortie d'Espagne, il» ont perdu jusqu'à la trace de ces mœurs

x36 PRÉCIS HISTORIQUE

aimables et cheyaleresqaes ; j'ai^piei^jue raison de penser qu'ils les devaient aux Espagnols. En effet , ayant rinvasion des Maures , la cour des rois goths en oSre déjà des exemples. Apràs cette époque, nous yojons les princes, les chevaliers de Léon , de Navarre, de Castille, aussi renommés parleurs amours que par leurs exploits. Le seul nom du Gid rappelle à la fois des idées de tendresse et de courage ; et depuis l'expulsion des Maures , les Espagnol» ont long-temps conservé une réputation de galaor terie £>rt supérieure à celle des Français , et dont le germe , détruit à présent chez toutes les nations modernes, subsiste toujours en Espagne.

Quoi qu'il en soit, les femmes de Grenade méritaient d'inspirer tant d*amour : elles étaient et sont encpre peut-être les plus séduisantes de l'univers. On lit dans un historien arabe (i),^qui écrivait à Grenade en 13^8 ^« uotre ère , sous le règne de Mahomet le Yieux, ce portrait des femmes de son pajrs t

(i) Abî-AbdiilIe-hen-Alkabillû Absaneni, Histor. Gran. , manuscrit arabe de l'Escurial .

SVK LES IfAURBS. «$7

Portrait Bes fismmes tïe Grenade.

m Elles sont toutes belles ; mais cette beauté , « qui frappe d'abord, reçoit ensuite son prin- « cipal charme de leurs grâces , de leur gentil- « lesse. Leur taille est au-dessus delà moyenne , a et nulle part on n'en voit de mieux prise , de c plus STelte. Leurs longs cheyeux noirs des- « cendent jusqu'aux talons ; leurs dents , « blanches comme l'albâtre , embellissent une tt bouche vermeille qui sourit toujours d'un « air caressant. Le grand usage qu'elles font « des parfiuns les plus exquis donne une <c ifraicheur, un éclat à leur peau, que n'ont « point les autres Musulmanes. Leur dé- « jnarche , leur danse , tous leurs mouyemens « ont une mollesse gracieuse , une noncha- « lance légère, qui l'emporte sur tous leurs a attraits. Leur conversation est yiye , pi- « quante\ et leur esprit , fin , pénétrant, s'ex- << pnme sans cesse par des saillies ou par des « mots' pleins de sens.. »

Bâbâts 'des femmes et des bommep.

L'babit de ces femmes était composé , comme 1 est encore celui des Turques et des Persanes,' d'une longue tunique de lin , serrée par une ceinture , d'un ^âloliman à manches étroites ^

l .la..

!l38 PRÉCIS HISTORIQUE

de grands caleçons , et de pantoufles de maroquin. Toutes ces étoffes, extrêmement fines, ordmairement rajées , étaient brochées' d or , d'argent , et semées de pierreries. Leurs cheveux' tressés flottaient sur leurs épaules. Un petit bonnet fort riche soutenait sur l*»ur tête un Yoile brodé qui leur tombait )usqu*aux jgenoux. Lies hommes étaient yêtus à peu prés de même : à leur ceinture étaient leur bourse , leur mouchoir et leur poignard; un turban blanc ou de couleur couvrait leur tête '; et pardessus le doliman ils portaient en été une robe blanche , large et volante ; en hiver , Vaibornes, ou manteau africain. Le seul changement qu'ils fusaient à cet habit , lorsqu'ils allaient à la guerre, c'était d'j ajouter une cotte de mailles , et de doubler avec du fer la coiffe de leurs turbans.

Coutumes des Maures.

L*usage était à Grenade de se rassembler tous les ans , pendant l'automne , dans les charmantes maisons de campagne dont la ville était entourée. Là, on ne s'occupait que de plaisirs i la chasse , la musique , la danse , remplissaient les jours et les nuits. Ces danses étaient fort libres , ainsi que les chansons , le* rondes, les ballades qu'on y chantait.

SUB LES MAURES. rSg

Si les contradictions de lesprit hnmain pou* Taient surprendre , on serait encore étonné de ce dé£int de pudeur chez un peuple qui con« naissait l'amour : mais en général les Orientaux •ont peu sensibles à cette pudeur si aimable ; ils sont plus passionnés* qu'aimans , plus jaloux que délicats , et ne savent ni attendre , ni cacher ies plaisirs qu'ils achètent ou qu'ils arrachent.

J'ai profité , pour placer ,ces détails , peutêtre trop longs , du calme dont jouit Grenade sous le règne d'Âhouhadjad. Ce bon roi, après ayoïr occupé le trône pendant [treize années , laissa ses États florissans à son fils Joseph , qui loi succéda sans contradiction sj. c. i3oa 'n^g.*

Règne de.Iosegh It

Joseph II imita son père , et youlut conseis Ter la trèye jurée avec les Chrétiens. Un ermite la troubla : ce £uiatique vînt à bout de persuader au grand-maitre d'Alcantara , Martin de Barbuda , Portugais , que le ciel l'avait choisi pour chasser les Musulmans d*£spagne : il lui promit , an nom de Dieu\ qu'il serait vainqueur des Maures , qu'il prendrait Grenade d'aisaut sans perdre seulement un soldat.

,dbyG00glç.

i4o^ PRÉCIS HISTORIQUE

Folie du grand-maitre d*Alcantani«

Le crédule grand-maitre , convainca de la certitude de cette promesse , enyoja sui-le- ; champ des ambassadeurs à Joseph pour loi déclarer de sa part que , la religion de Mahomet étant fausse et détestable , et celle de Jésus- Christ la seule que dût croire le genre humain ^ lui , Martin de Barbuda , défiait le roi de Grenade à un combat de deux cents Maures contre cent Chrétiens , à condition que la nation vaincue adopterait sur-le-^^amp la crojance de la nation victorieuse.

On peut juger de la réceptjion qui fut faite à ces ambassadeurs. Joseph eut de la peine n contenir son peuple. Les envoyés , chasiéi honteusement , retournèrent auprès du grandmaître , qui , surpris de n'avoir point de réponse y rassemble aussitôt mille fantassins , lïrois cents cavaliers , et part pour aller conquérir Grenade, guidé par le prophète ermite.

Il est puni de sa démence.

Le roi de Castille , Henri III, qui désirait conserver la paix avec les Maures dans un commencement de règne où ses propres États étaient peu tranquilles , fut à peine instruit de lentreprise du grand-maitre , qu'il lui envoya des ordres positif de ne poi£t passer la fron-

SVR LES MAUBEa i^i

cière; mais Barboda répondit qu'il devait obéir à Dieu, et continua son chemin. Les gouyer^ mewcs des villes qu'il traversait essayaient vaiaement de l'arrêter; les peuples^, au contraire, lai prodigBaient les hommages , et s'empressaient de ^ossir son armée. Elle était déjà. forte de six mille hommes lorsqu'il mit le pied sur eette terre ennemie , que sa folle crédulité lui £aâsait regarder comme sa conquête. 11 attaqua le premier château ; il perdit trois hommes et fet blessé. Surpris au-delà de ce qu'on peut croire de voir couler son sang et tomber trois f oidats , il appela son ermite , lui demanda froidement ce que cela signifiait, d'après sa parole expresse qu'il ne perdrait pas un guerrier. L'ermite lui répondit qu'il n'avait ^tendu parler que des batailles rangées. Barbuda ne te plaignit plus , et ne tarda pas à voir arriver ane armée de cinquante mille Maures. Le combat auAÙt6t s'engagea =: J. c. 1 394- Hég- 798 = : le grasd^maitre et ses trois cents chevaliers périrent après avoir fait des prodiges de valenr. Le reste de ses troupes fut pris ou mis en âiite^ et Je silence des historiens sur l'ermite donne lien de croire qu'il ne fut pas des derniers à «'échapper» (i)

(i)Ferrçcas,Compend. Hist. toiii.yin,Cardcmne, Bitt d'Afrique , tome III , «te.

L4a PAÊGIS HISTORIQUE

Cette entreprise insensée ne troubla point la paix des deux nations. Le roi de Gastille 'désayoua le grand-maître ; et Joseph continua Sie régner avec gloire et tranquillité ; mais il fut empoisonné , dit-on , par un vêtement magnifique que le roi de Fez , son ennemi secret , lui envoja par ses ambassadeurs. Les historiens assurent que cette robe , imprégnée d^in poison terrible , fit périr le malheureux Joseph dans des tourmens épouvantables sj.c. iSptf. Béç, 799= : sa chair se \létachaît de ses os, et ce supplice dura trente jours.

Règne de Mahomet IX.

Mahomet IX, le second de ses fils, quf, même éfi vivant de son père , avait tenté d'exfeîter des troubles , usurpa la couronne sur son frère aine Joseph , qu'il fit renfermer dans une prison. Mahomet avait de! la valeur eC quelques talens guerriers. Allié du roi de Tunis , qui joignit sa flotte à celle de Grenade , il rompit la trêve avec la Gastille , et remporta d'abord quelques avantages : mais d'infant don Ferdinand , oncle et tuteur du jeune roi Jean II , ne tarda pas à venger les Espagnols. Mahomet IX mourut alors sj. G. i4o8.H^g. 8ii=. Avant d'expirer , voulant assurer la couronne il son fils , il envojra l'un de ses principaux of-

SUR LES MAURES. l^^

ficlers à la prison de son firère Joseph , atec ordre de lui couper la tète. L'officier trouva Joseph faisant une partie dechecs ayec un iman. Il lui annonce ayec douleur la funeste commission dont il est chargé. Joseph , sans se troubler , lui demande le temps d'acheyer sa partie ; l'officier n'ose refuser cette £ûble grâce. Tandis que le prince continue , un nouveau messager arrive , apportant la nouvelle de la mort de Mahomet , et de la proclamation de Joseph pour son successeur au trône.

Régne de Joseph III.

' Ce Joseph III fut un bon monarque; le peuple fot heureux sous son règne. Loin de se venger des séditieux qui avaient aidé "Mahomet à le priver de la couronne , il leur prodigua les emplois , les grâces ; il éleva les fils de son frère comme ses propres enfans ; et lors<que ses conseillers le blâmaient de tant d'indulgence, qu'ils regardaient comme dangereuse. Permettez , leur répondait -il , tjuô fête à mes ennemis toute excuse de m'avo'w pré' féré mon frire cadet.

Cet excellent prince fiit souvent obligé de prendre les armes contre les Chrétiens. Il perdit desvill^; mais il conserva le respect, l'amour^ set injetf , et mourut , après quinze

Il44 PaÉCiS BJSTOHIQUE

ans de règ^e , pleuré par t<mt son re^aum*

■a J. C. i4«3. fih'9'il^

Troubles k Grenade. Règne de Mahomet X , de Mahomet XI, de Joseph IV AlLamar, de Maho-^ met XII Osmio.

Après sa mort , l'État fut déchiré par det guerres intestines. Le fils et le successeur da Joseph , Mahomet X ; Abénazar ou le Gaucher^ iîit chassé du trône par Mahomet XI , eiZagah ou ie Petit, qui régna pendant deux ans. Les 'Ahencerrages * , tribu puissante à Grenade , rétablirent Mahomet le Gaucher =j. c. 14^7. Hig. 83 1=.. Son compétiteur périt sur l'écha* laud. Les Espagnols attaquèrent les Maxu^s , et portèrent le fer et la flamme jusqu'aux glacis de leur capitale. Toutes les campagnes furent dévastées y les moissons brûlées , les villages détruits ; et J^ean II , qui régniait alors en Castîllc , Youla'nt ajouter aux malheurs qu'il causait aux Grenadins le malheur plus grand de la guerre civile , fit proclamer roi de Grenade un certain Joseph Alhamar ,' petit -fils de ce Mahomet le Rouge, si indignement assassiné par Pierre le Cruel à Séville.

Tous les mécontens vinrent se ranger auprès de Joseph Alhamar. Les Zégris, tribu fameuse, ennemis des Ahencerrages, prirent

le parti de lusurpateur. Mahomet le Gaucher fat encore chassé de sa capitales/, c. 141a.'' Hég. 830=, et Joseph ly Alhamar occupa le trône six mois. Au hout de ce temps il mott« rat. Mahomet le Gauclier reprit sa place. Après treize ans de malheurs , il fut déposé pour la troisième fois = j. c. 1448. u^g. 849 s » pris et renfermé dans une prison par un de ses neveux nommé Mahomet XII Osmin, qui lui-^néme sévit ensuite détrôné par son propre frère Ismad s j. c. 1453. Hég. 849 » , et finit ses jours dans le même ca<^ot où lanjguissait leur oncle Mahomet le Gaucher.

Règne d'Ismaèl IL

Tant de révolutions n'empêchaient point les gouverneurs chrétiens ou maures qui commandaient SUT les ' frontières de faire sans ceise des irruptions dans le pajs ennemi : tantôt c'était une petite troupe de cavalerie ou d'infanterie qui venait surprendre un village , massacrer les habitans , piller les maisons , enlever les troupeaux ; tantôt c'était une armée qui tout à coup paraissait dans la plaine , dévastait les campagnes , arrachait les vignes, coapait les arbres , assiégeait , emportait quelque place , et se retirait avec son butin» Cette manière de faire la guerre étsdt la plu# r*»»»

GoQXâlvc I* >'-

neuse de toutes pour le 'malheureux cultif»teur î et, sous le règne d'Ismaël II , le pajs de Grenade avait tellement souffert , que ce roi ïut obligé de faire défricher de grandies forêts pour nourrir sa capitale , qui ne recueillait presque plus rien de cette vaste et fertile vega, tant de fois désolée par les Espagnols.

Bègue de Mulei-Hassem.

Ismael II laissa la couronne à son fils MulcI- Hassem = j. c. i465. nég. 870 =, jeune prince plein de courage , qui , profitant des troubles de la Castille, sous le règne déplorable de Henri IV , dit Vlmpuissant , porta ses armes jusqu'au centre de TAndalousie. Les succès qu'il eut d'abord , ses talens , son ardeur guerrière , firent concevoir aux Maures l'espoir de reprendre leur ancienne puissance ; mais uo grand événement vint anèter leurs victoires , et prépara leur mine totale..

Ferdinand et Isabelle. Leurs caractères.

Isabelle de Castille, sœur de Henri l'Impuissant , malgré le roi son frère , malgré les obb^cles qui paraissaient insurmontables.

' épousa le roi de Sicile , Ferdinand , dit le Car ihoUque , héritier présomptif de l' Aragon ?

-stj..c. 1409. H^g. 874;=. Ce mariage, en véw^

SUR LES MAUA£S. 147

«issaot les deux plus puissantes monarchies de l'Espagne , portait un coup mortel aux Maures , qni jusqu'alors ne s'étaient soutenus que par les divisions des Chrétiens. Un seul des deux ennemis qu'ils allaient avoir à combattre eût suffi pour les accabler. Ferdinand , politique habile , adroit , souple et ferme à la fois , prudent jusqu'à la méfiance , fin jusqu'à la fausseté , possédait le talent suprême de ▼oir de loin et d'un coup d'œil tous les che- 'rnins qui menaient à son but. Isabelle , plus noble , plus fière , douée d'un, courage héroïque, d'une constance à toute épreuve , savait poursuivre une entreprise , et savait surtout l'achever. Le caractère de l'un enno* bh'ssait l'esprit de l'autre* L'époux jouait souvent le rôle d'une femme faible et perfide (pd négocie pour tromper ; l'épouse était toujours un grand roi qui marche au combat et triomphe.

Aussitôt que ces d^ux monarques eurent dissipé les factions , vaincu les eni;iemis étrangers , pacifié les troubles intérieurs , et recueilli la succession immense qui leur fiit long-temps ^putée , ils s'occupèrent uniquement de chasser tout-à-fait les Maures. Ce siècle sem^ ^lait marqué pour la gloire dés Espagnols. Indépendamment du prodigieux avantage que

'i4S PRÉCIS HISTORIQUB

. leur donnait la réunion de leurs forcei , Isa* belle et Ferdinand étaient entourés d'hommes supérieurs. Le célèbre Ximenés , simple eordeiier , depuis eardlnal , était à la tête de leui-s conseils ; et cet habile ministre menait, comme il le disait lui-même , toute f Espagne avec son cordon. Les guerres civiles avaient formé une Ibuft de guerriers, de généraux excellens, parmi lesquels se distinguaient le comte de Cabra , le marquis de Cadix , et ce fameux Gonzalre de Cordoue , à qui l'Europe et l'histoire ont confirmé le surnom de grand capitaint que sa patrie lui donna. Le trésor pubb'c , épuisé par les folles prodigalités de Henri, t'était tout à coup rempli par la séyère économie d'Isabelle , et par les bulles obtenues du pape pour toucher aux biens ecclésiastiques. Les troupes étaient aguerries et nombreuses ; rénnilation des Castillans et des Aragonais devait doubler leur valeur ; tout annonçait la chute certaine du dernier trône des Musulmans.

La guerre se déclare.

Mulei-Hassem ^ qui l'occupait , ne fut point efirajé de tant de périls ; il rompit le premier la trêve, en s*emparant de Zahras j. c. x48i. ■ég. 886. sr. Ferdinand s'en plaignit par des

ambassadeurs , ^i . demandèrent en mèmk temps lancien ttû^int pajé par les rois de Grenade aux souverains de Castille. Jesais/léuk répondit Muler^ que quelques-uns^ de mes prédécesseurs vous ont donne des pièces d'or ; mais on ne bat plus monnaie sous mon règne , et Toici le seul métal que je puisse offrir aux Espagnols. En disant ces mots, il leur pr^ tenta le bout de sa lance.

Prise d'Alliama.

L'armée de Ferdinand marcha bientôt vers AJbama, place très forte, voisine de Grenade , et renommée par les bains magnifiques dont les rois maures l'avaient embelÛe. Alhama fut surprise par les Chrétiens, et la guerre allumée pour ne plus s'éteindre.

Les succès en furent d'abord balancés.

Mulei avait des troupes nombreuses , un grand trésor , de l'artillerie. Il aurait pu long-temps se défendre ; mais une imprudence de sa part le précipita pour jamais dans un abime de maux.

^^oeire dvile chez les Maures. Boabdil est proclame roi.

Hulei était l'époux d'une Maure nommée Aixa , d'une des premières tribus de Grenade.

i5o IPRÉCIS HISTORIQUE

0 éa avait un fils l appelé Boabdil , qui devait régner après lui. £^pris d'une cscIato chrétienne qui le gouvernait à son gré ^ Mulei ré- .pudia sa femme Aixa. Ce ait le signal de la guerre civile. L'épouse outragée, d'accord avec le coupable Boabdil , souleva ses parens, ses amis, et la moitié de Grenade. Mulei- Hassem fut chassé de sa capitale , Boabdil prit le titre de roi ; et le père et le fils se disputèrent les armes à la main une couronne que Ferdinand allait ravir à tous deux.

Boabdil jest pris par les Espagnols.

Pour comble de malheur, un frère de "Mulei , nommé Zagal, se mit à la tête de quelques troupes, et remporta sur les Espagnols un avantage considérable dans les défilés de Malaga = j. c. i483. nég. 883 =. Cette victoire valut à Zagal l'amour et 1 estime des Maures ; il conçut aussitôt l'espoir de détrôner son frère et son neveu. L'Etat se vit déchiré par Qo troisième parti. Boabdil trembla dans Grenade j et , voulant tenter une action d'éclat qui ranimât sa faction déjà prête à l'abandonner, il sortit, à la tête d'une petite armée, pour aller surprendre Lucène , ville appartenant aux Castillans. L'infortuné Boabdil fat pris dans cette expédition. C'était le premier

SUR LES MAURES. tSt

roi maure captif chez les Espagnol: FtvâL oand loi prodigua les égarcb dus aif maUieur , et le fit garder à Gordoue.

Boabdil est reiois en liberté.

Mulei-Hassem saisit ce moment pour repreadre la couronne qu'un fils rebelle Itii avait enlevée. Malgré le parti de Zagal, il rentra dans sa capitale ; mais il ne put qu'opposer une faible résistance aux progrès des Castillans, qui de toutes parts soumettaient les villes et s'avançaient toujours vers Grenade, ou les malheureux Musulmans se livraient entre eux des combats: Pour augmenter ces divisions sanglantes , qui déjà présageaient leur ruine , l'habile Ferdinand rendit à Boabdil ia liberté ; il devint même l'allié de son captif, promit de l'aider contre son père , à condition ^ne Boabdil lui paierait un tribut de douze BÛUe écus d'or; qu'il se reconnsntrait son vassal, et lui livrerait certaines piaces. Le lâche Boabdil signa tout; et, soutenu par Ferdinand , il courut faire la guerre à Mulei-

Les Maures se détruisent eux-mêmes.

Le rojaume de Grenade devint alors un champ de carnage où Mulei-Hasscm , Boahdilj Zr^9\ , se poursuivaient le fer k la main , en

i5a PRÉCIS HISTOftIQUË

âfspatanf d« triste» débri».. Les Espagnols , pendant <^ temps , marchaient de conquête en conquête , tantôt sous le prétexte de secourir leur allié Boabdi] , tantôt réclamant le traité qu'ils avaient fait avec ce monarque , toujours attisant le feu des discordes , dépouillant éga^ lement les trois partis , et laissant aux vaincus leurs lois , leurs usages et le libre- exercice de leur religion.

Au milieu de tant de troubles , d^crimes , de calamités, le vieux Mulei-Hassem mourut de douleur, ou par les coups de son frère; =j. c. z485. Hég. Bgo =. Ferdinand se rendit maître de toute la partie occidentale du royaume; et Boabdil convint avec Zagal de partager le peu qui restait de cet Etat désolé. Grenade appartint à Boabdil;^ Guadix et Almérie furent cédées à Zagal. La guerre n'en continua pas moins; et le coupable Zagal , désespérant de conserver ce qu'il avait, vendit ses places à Ferdinand pour une pension annuelle. Le traité fut signé; les rois catholiques prirent possession de ces villes = j. c. 1490. Heg. 896 =. Le traître Zagal ne rougit pas d'accepter un emploi dans Tannée chrétienne ^ pour porter les derniers coups à sa patrie et à

S4n neveu.

SUB'LES MAURES* i5a

Boabdil règne seul k Greoade.

JSnfin il ne restait plus aux Musulmans qoe la seule cité de Grenade. Boabdil j régnait encore; et ce prince malheureux, aigri par ses infortunes, tournait sa rage contre ses lajets, qu'il gouyemait en tjran. Les rois de Castille et d'Aragon , malgré leur prétendue alliance avec ce faible monarque , renvoyèrent sommer de remettre en leurs mains sa capitale , selon le traité secret qu'ils disaient être fait entre eux. Boabdil éclata contre tant de per~ fidie. Mads il n'était plus temps de se plaindre ; il fallait combattre , ou cesser de régner. Le roi maure prit au moins le parti le plus généreux : il résolut de se défendre. Ferdinand , à la tête d'une armée de soixante mille hommes « l'élite des deux royaumes , vint mettre le siège deyant Grenade, le 9 mai 1491 = '• c. 1491. Béft. 891 =,

Siège de Grenade.

Cette grande ville , comme je l'ai dit , était défendue par de forts remparts , flanqués de mille trente tours , et par une foule d'ouvrages entassés les uns sur les autres. Malgré les guerres civiles qui l'avaient inondée de sang , elle renfermait encore plus de deux cent mille babitans. Tcut ce qui restait de bravct

i54 BRÉCIS HISTORIQUE

guerriers attachés à leur patrie , à leur religion , à leurs lois , s'était réuni dans ses murs. Le désespoir doublait leurs forces; et, sous un autre chef que Boabdil, ce désespoir aurait pu les sauver ; mais ce roi , faible et féroce , sur un soupçon , sut le moindre indice, faisait périr par le fer des bourreaux ses pins fidèles défenseurs : il était l'objet de la haine et du' mépris des Grenadins , qui l'avaient surnomme Zogoyli, c'est-à-dire, te petit roi. Toutes les tribus de Grenade, surtout celle des Abencerrages , étaient mécontentes et découragées. Les alfaquis, les imans, prédisaient à haute voix la fin de l'empire des Maures ; et la s«ule horreur qu'on avait encore pour le joug des Espagnols soutenait un peuple indigné contre ses ennemis et con,tre son roi.

Isabelle «e rend an camp.

Les troupes de Ferdinand, au contraire, ivres de leurs succès passés , se regardant comme invincibles , croyaient marcher à une conquête certaine. Elles se voyaient guidées par des chefs qu'elles adoraient : Ponce de Léon, marquis de Cadix; Henri de Gusman, duc de Médina Sidonia; Mendoze, Aguilar, Villena , surtout Gonzalve de Cordoue , beaucoup d'autres fameux capitaines , suivaient un

SUR LES MAURES. loS

toi yictorietix. Isabelle , dont les vertus commandaient la vénération , dont la grâce , l'affabilité, savaient attirer Tamour, s'était rendue ao camp de son époux avec l'infant , les infantes, avec la plus brillante cour qui fût alors dans toute l'Europe. Cette grande reine faisait plier aux eirconstances son humeur naturellement sévère : elle mêlait aux travaux guerriers les fêtes et les plaisirs. Les tournois délassaient des combats ; le» illuminations , les danses, les jeux remplissaient les nuits d'été , si belles dans ces climats. Issfbelle présidait à tout ; un seul mot de sa bouche était une récompense ; un de ses regards faisait un kéros du dernier de ses soldats. L'abondance régnait dans le campj la joie, l'espoir, animaient tous les coeurs ; tandis que , chez les Grenadins , la défiance mutuelle , la consternation générale , la certitude de manquer de ▼ivre», avaient glacé tous les courages.

Isabelle bâtit une ville.

Le siège dura cependant près de neuf mois. Ferdinand ne tenta point d'assaut contre une pl^ si bien fortifiée : après avoir dévasté les '«Tirons , il attendit patiemment que la faim l'y Unât Grenade. Content de foudroyer les '*niparts , de repousser les fréquente* sorties

i56 PRECIS HISTORIQUE

àei Maures , il n'engagea point d'action déci> lire , et resserra chaque jour dayantage len* nemi , qui ne pouyait lui échapper. Un accident pendant la nuit mit le feu aux tentes d'Isabelle ; l'incendie consuma tout le camp. Boabdil n'en profita point. La reine youlut qu'à la place de ce camp brûlé les Espagnols bâtissent une yille (i) , afin de faire yoir aux Musulmans que le siège ne serait jamais leyé. Cette idée grande, extraordinaire, àigae du génie d'Isabelle, fiit exécutée en quatre-yingts jours. Les Espagnols s'établirent dans la nonyelle cité, qui fiit feimée de murailles. Elle subsiste encore aujourd'hui , et porte le nom de Santa-Fé, que lui donna la pieuse reine.

Grenade capitule.

Enfin, pressés par la famine, battus le plus souyent dans^les petits combats qui se li*' yraient sansi cesse sous leurs murs , abandonnés I par l'Afrique , qui ne tenta aucun effort pour les sauyer , les Maures sentirent la nécessité de se rendre. Gonzalye de Cordoue fat chargé par les rois de régler les articles de la capitulation. Elle portait que les Grenadins

(i) Histoire de Ferdinand et dlsdbcUe» Markma, Garibai, Feireras, etc.

Dt;R LES MAURES. ij^7

reconnaîtraient pour leurs rois Ferdinand et Isabelle , ainsi que leurs successeurs à la cou> ronoe de CastiUe ; qu'ils* rendraient sans ranç<m tous les prisonniers chrétiens; que les Maures , toujours gouvernés selon leurs lois , conseryeraieift leurs coutumes, leurs juges, la moitié de leurs mosquées , et le libre exercice de leur culte; qu'ils pourraient garder ou Tendre leurs biens, et se retirer en Afrique ou dans tel antre pajs qu'ils choisiraient, sans (|ue jamais les Castillans pussent les forcer de ({uitter l'Espagne ; que Boabdil jouiiait, dans les AJpuxares , d'un riche et yaste domaine dont il dispoiserait k son gré.

Boabdil sort de Grenade.

Telle iat la capitulation , que les Espagiiolsobseryèrent mal. Boabdil l'exécuta quelipies jour» ayant le terme conyenu , parce i{a'il apprit que son peuple , souleyé par les ùaans, yonlait rompre la négociation et s'en* terelir sous les ruines de Grenade. Le mal- Wemi roi se hâta de liyrer aux Castillans l'Albtjzin et l'Alhambra; il alla ensuite porter ^ ^k& k Ferdinand , et ne rentra plus dans avilie =j. c. i4oa. még. 898 s. Bientôt, suivi de la famille et d'un petit nt^obre de seryi- ^itti, il prit le chemin du triste domaine

ftwsaWe. t. 4

l58 PRÉCIS HISTORIQUE

qu'on lui donnait pour un royaume. Arrivé sur le mont Palud , d'où l'on découvre Grenade , il jeta sur elle un dernier regard , et les larmes baignèrent son visage. Mon fiU, lai dit sa mère Aîxa, vous avez raison de pleurer comme une femme le trône que vous navez pas su défendre comme un homme. Cet infortuné ne put vivre sujet dans un pays où il avait régné : il passa peu de temps après en Afrique , et ftit tué dans un combat.

Les Espagnols entrent dans Grenade.

Isabelle et Ferdinand firent leur entrée à Grenade le 2 janvier 14912, au bruit de leur artillerie, au milieu d'une double haie de sol« dats. La ville semblait déserte ; les Maures , retirés dans leurs maisons , fuyaient la présence de leurs vainqueurs, cachaient leurs larmes et leur désespoir. Les rois allèrent d'abord à la grande mosquée , qui fut transformée en église, et où ils rendirent grâces à Dieo de tant de succès. Tandis qu'ils remplissaient ce pieux devoir, le comte de Tendilla, nouteau gouverneur de Grenade , arborait It croit triomphante, l'étendard de Gastille et celui de Saint-Jacques sur la plus haute tour de TAlhambra.

Ainsi tomba cette ville fameude ; ainai finit

la puissance des Maures en Espagne, après avoir duré sept cent quatre-vingt-deux ans , depuis la conquête de Tarik.

Causes de la ruine des Maures.

On a du remarquer dans ce court précis les principales causes de leur perte. La première était dans leur caractère , dans cet esprit d'inconstance , cet amour de nouveautés, cette inquiétude étemelle qui leur fit si souvent changer de rois , qui multiplia chez eux les hctioDSf déchira leur empire par la discorde, et finit par les livrer à leurs ennemis, dénaés des forces qu'ils avaient employées contre eux-mêmes. Ils avaient de plus à se reprocher leur goût pour la magnificence , pour les fête» , pour les monumens , qui épuisait le trésor public , tandis <jue leurs guerres continuelles laissaient à peine à la terre la plus fertile du monde le temps de reproduire des moissons toujours ravagées par les Espagnols. D'ailleurs ils manquaient de lois , seule base •olide de la prospérité des nations; et leur gouTernement despotique , sous lequel les hommes n'ont point de patrie, feùsait.regarfler h. chaque individu ses vertus ou ses lu- ■u'ères comme des mojen# de consid^ratioa

i6o PRÉCIS HISTORIQUE

personnelle , et non. comme le patrimoine de l'État.

Qualités de cette nation.

Ces défauts si dangereux , et qui causèrent leur ruine , étaient rachetés par des qualités que les Chrétiens eux-mêmes leur reconnaissaient. Aussi brayes , aussi sobres c[ue les Espagnols / moins disciplinés , moins habiles : ils leur étaient supérieurs dans l'attaque. I/adTcrsité ne les abattait pas long-temps ; ils y Tojaîent la volonté du ciel , et se soumettaient sans murmure. Le dogme de la fatalité contribuait sans doute à leur donner cette vertu. Observateurs fervens de la loi de Mahomet, ils pratiquaient exactement le beau précepte de l'aumône '° : ils donnaient aux pauvres non-seulement du pain , de l'argent , mais une portion de Iburs grains, de leurs fruits, de leurs troupeaux, de toutes leurs marchandises. Dans les villes, dans les campagnes , les malades étaient recueillis , soignés, secourus avec une attentive piété. L'hospitalité , de tout temps si sacrée chez les Arabes , ne Tétait pas moins à Grrenade; ils se plaisaient à l'exercer ; et l'on ne peut lire sans attendrissement le trait de ce vieillard grenadin à qui un inconnu teint de sang et pour-

SVR LES MAUfiES. * 161

suivi par la, justice , vint demander un asile. Le yieillard le cache dans sa maison. Dans rinstant même la garde arrive en demandant le meurtrier et rapportant au yieillard le eorps de son fils , que cet inconnu vient d'assassiner. Le malheureux père ne livra point son hôte ; et quand la garde feit partie : Sors de chez moi, dit-il k l'assassin , pour qail me sqU permis de te poursuivre.

Révoltes des Maures.

Tels fiirentces Maures célèbres , peu connus des historiens , qui les ont souvent calomniés. Après leur défaite, beaucoup d'entre eux se retirèrent en ùifrique. Ceux qui restèrent à Grenade eurent à souffîrir des persécutions. L'article du dernier traité , qui leur assurait formellement la liberté de leur culte , fut violé par les Espagnols : on les forçait d'abjurer leur croyance par la gêne , parla crainte , par toutes sortes d'indignes mojens. Irrités de ce manque de foi, les Maures tentèrent de se soulever. Leurs efforts -furent iliutilds : Ferdinand luimême marcha contre eux , fit passer au fil de l'épéc ceux qu'il ^pelait des rebelles , et , le glâlye à la main , donaa le baptême à plus de ctoqnante mille vaincus =j. c. i 5eo. =.

[i6a PRÉCIS HISTORIQUE

Leur expulsion totale.

Les successenrs de FerdÛMBtd , Charles- Quint, et surtout Philippe II , tourmentèrent de nouveau les Maures ■'. L'inquisition fat établie à Grenade : la terreur , la désolation , les supplices , furent employés pour les conrertir; on leur arrachait leurs enfans pour les éleyer dans la foi d'un Dieu qui détesta toujours la violence , qui ne prêcha que la paix; on les dépouillait de leurs biens ; on les accusait sur le moindre prétexte. Réduits au désespoir , ils prirent les armes ; et la plus terrible vengeance fut exercée par eux contre les prêtres chrétiens = J. c. i569=. Le nouveau roi qu'ils avaient choisi, nommé Mahomet-ben-Ommiah, qui se disait du sang des Ommiades , livra plusieurs combats dans les Alpuxares , et s'y soutint deux ans malgré ses revers. Il fet asfassiné par les siens. Son successeur eut le même sort ; et les Maures forent forcés de reprendre un joug que leur révolte rendit plus pesant. £n6n le roi Philippe III les chassa toutà-fait d'Espagne =j. c. 1609=; et la dépopulation causée par ce £uneuz éditât à cette grande monarchie une plaie qui saigne encore. Plus de cent cinquante mille de ces infortunés passèrent par la France , où notre bon Henri I^

SUR LES MAURES. i6a

les fit traiter avec humanité. Quelques autres , en petit nombre , restèrent et sont encore caciiés dans les ^oi^itagnes des Alpuxares ; mais la plupart allèrent se fixer en Afrique , où ce peuple malheureux traine aujourd'hui sa triste existence sous le despotisme des rois de Maroc , et demande tous les vendredis à son Dieu de le ramener à Grenade.

riM DV PBECIS HISTOBIQUB.

DU

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