LIVRE VI. l
Gonzalye s élance sur lui , et le coursier indompté craint de bondir sous Gonzalve. Il sent tout le poids du héros , contient l'ardeur qui le transporte, et mord son frein blanchi d'écume»
Zéir , Omar et Vélid , ne tardent pas à paraître sur des chevaux andalous dont les longes housses traînantes sont couvertes de pierreries. La devise des Abencerrages se distingue sur leurs boucliers. Un cimeterre tranchant , qu'attache à leur ceinture une chaîne d'or , retombe sur les plis nombreux de l'étoffe riche et brillante qui và"~se perdre dans leurs brodequins. Un large turbantdéfend leur tête, et leur main droite tient une lance souvent teinte du sang espagnol. Tous trois s'avancent vers Gonzalve, paraissent surpris de le voir avec l'armure des Chrétiens; mais, sans en demander la cause , ils partent à l'instant même.
Pendant la route , les quatre guerriers gardent long-temps le silence.. Gênés par cet inconnu , qu'ils croient préféré de Zuléma , les Abencerrages n^osent s'entretenir du sentiment qui remplit leurs âmes ; et Gonzalve , occupé de celle qu'il aime , oublie ses compagnons. Mais , après deux heures de marche , . ils arrivent dans un vaste bois ,' pu le chemin
128 GONZAtVE DE CORDOUE.
divisé présente différentes routes. Là, ils s'arrêtent ; et Zéir prenant la parole :
Étranger, dit- il, tu nous as promis de nous faire trouver Gonzalve , de nous mettre aux mains avec lui : ta promesse sera-t-elle vaine? Sais-tu la marche du Castillan? Faut-il aller toujours ensemble ? faut-il nous séparer ici?
Il faut te préparer au combat, répond l'Espagnol d'une voix terrible. J'ai promis de te livrer Gonzalve : j'acquitte ma parole, il est devant toi.
A ces mots , les Abencerrages jettent uff cri de surprise. Oui, c'est moi , poursuit le héros, c'est moi qui suis votre ennemi, qui suis de plus votre rival. Je brûle pour Zuléma : nul de voua , nul dans l'univers ne peut espérer d'obtenir sa main qu'après m'avoir arraché la vie. Vous même l'avei mise k ce prix. Venez donc la mériter; venez, réunis ou divisés, vous éprouver contre ce Gonzalve que vous cherchiez avec tant d'impatience , que vooi trouvez pour votre malheur.
Chrétien , lui répond Zéir , je reconnais à ton orgueil et le superbe Gonzalve et son arrogante nation ; mais tu connais bien mal h nôtre, si tu peux croire que troi» Ahenctrrages se réuniront contre un Castillan. Mon
LÏVBE VI. 119
bras suffira peut-être pour délivrer Zuléma de l'amour d'un infidèle , fléau de son père et de son pajs.
Aussitôt, baissant leurs lances, les deux guerriers fondent l'un sur l'autre. Le coup du yaiUant Zéir ébranle à peine le béros; celui de Gonzalve blesse le Maure , et le renverse sur la poussière. Gonzalye s'arrête, et d'une voix tranquille : Brave Omar , dit-il , je t'attends.
Omar furieux, jette sa lance , tire son large cimeterre, et, maniant avec adresse un coursier plus léger que les vents , iï vole , attaque l'Espagnol , tourne rapidement autour de lui, et fait tomber sur ses armes une grêle de coups redoublés. Gonzalve surpris ne peut que parer. Sa longue lance devient inutile contre un ennemi qui le serre de près. 11 fait de vains efibrts pour atteindre Omar ; Omar le frappe «t l'évite. Indigné d'être long-temps à vaincre, le béros jette sa lance , court sur le Maure les bras ouverts, le saisit, l'enlève des arçons, êe précipite à terre avec lui, le renverse, et pose son glaive an défaut de la cuirasse : Ta vie est à moi , dit-il , mais je ne veux que la victoire. Je n'exige pas même de toi que tu cesses d'aimer Zuléma : va , je sais trop qu'un tel oubli serait plus affreux que la mort.
Gomme il parlait, le jeune Yélid, qui vient
i3o GONZALVE DE CORDOUE. de secourir Zéir , 8*ayance à pied vers Goncalve le cimeterre à la main. Gonzalye tira •on épée. Tous deux , couverts de leurs bon* cliers, s'approchent, s'attaquent, se frappent.' parent et redoublent leurs coups. L*adress9 guide la force , la légèreté trompe la yaleurg Le fi^ tranchant de Yélid menace toujours U tête de Gonzalye , la pointe du Castillan voltige sans cesse sur le sein de Yélid. Enfin le héros , du fort de son glaiye , donne une violente atteinte au sabre de son ennemi , le &it voler de sa main , s'élance après, s'en empare; et le présentant à Vélid : Crois-moi, dit-il, ne me force pas k verser le sang d'un Abencerrage ; tu dois savoir que ce sang me fut toujours précieux. Allez , frères aimables et vaillans , retournez vers Mulei-Hassem; diteslui que je me reproche l'erreur où je l'ai laissé , que mes intentions étaient pures , qua je vais auprès de mes rois solliciter une paix heureuse; assurez -le que dans ce Gonzalva qu'il regarde comme son ennemi Mulei tronv vera désormais le respect , la vive tendresse que tout cœur sensible doit à ses vertus.
Après avoir dit ces paroles , le héros remonte sur son coursier, salue les Abencerrages, et prend la route du camp espagnol.
rm DU SIXIÈME tlVBE.