‹ Gottschalk moine d'Orbais, ou, Le commencement de la controverse sur la prédestination au IXe siècleChapitre 2 sur 7 · AU COUVENT DE FULDA · texte numérisé non relu

AU COUVENT DE FULDA

La plus grande obscurité règne sur la première partie de la vie de Gottschalk. Si Ton s'adresse aux différents écrivains qui ont eu l'occasion de parler de ce moine, l'on ne saurait avoir rien de précis sur le lieu ou sur la date de sa naissance. Suivant les uns, il serait originaire des Gaules (1); d'autres, au contraire, ont prétendu qu'il était Belge (2) ou même Écossais (3).

En présence de la diversité de ces témoignages, il serait difficile de se prononcer. Néanmoins si l'on examine les raisons politiques que Gottschalk fit valoir au synode de Mayence de 829, pour faire annuler ses vœux monastiques, raisons qui furent reconnues valables par le synode, on peut tout au moins supposer que notre moine était d'origine germanique. Son surnom de « Gottschalk » (servus Dei) semble nous révéler une telle origine. « Schalk » est une vieille expression germanique qui a le même sens que « Knecht » (4). Le janséniste Mauguin, qui nous a laissé une his-

(1) Migne, Pair, lat.^ t. CVII, Vita Rabani, librl III Cette vie de l'archevêque de Mayence a été écrite par Trithemius.

(2) Nona Centuria Ecclesiasticse historiœ, Magdeb., 1564, chap. v, page 120.

(3) Baronius, Ann. 855, § 1, Godescalcum Scotum fuisse.

(4) Ph. Schaff, History of the Christian church, tome IV, page 523, note 1.

toire des auteurs du neuvième siècle qui ont écrit sur la prédestination, se fonde sur ce nom de « Gottschalk » pour affirmer l'origine germanique de notre moine (1). Le témoignage de l'écrivain des Annales Bénédicti7ies vient ajouter une réelle valeur à ce dernier point de vue. Mabillon nous dit en effet (2) que Gottschalk descendait d'une famille noble saxonne; son père était le comte Bernus; que d'autres historiens appellent le comte « Bren » (3). Le tempérament si vif et si impérieux de notre moine semble bien nous montrer qu'il était de race saxonne.

On ne peut que fixer approximativement l'année de sa naissance; il doit être né dans les premières années du neuvième siècle, vers 807 ou 808 (4). Walafrid Strabo qui, nous le verrons plus tard, fut Tun des plus fidèles amis de Gottschalk était né lui-même en 809, et cette liaison si intime, qui ne devait se terminer qu'à la mort du moine, nous laisse supposer que tous deux avaient à peu près le même âge : ainsi s'explique cette communauté de pensées et d'idées qui régna entre les deux jeunes gens qui étudièrent ensemble à Fulda.

Comment la première jeunesse de Gottschalk s'est-elle écoulée, et quel motif poussa ses parents à lui faire embrasser la vie monacale? Les documents se taisent, et ne peuvent nous fournir aucun renseignement.

Que Gottschalk soit entré dans un couvent, il n'y a pas lieu pour nous de nous en étonner. Les couvents étaient à cette époque les seuls lieux oii un jeune homme de race noble pût acquérir l'instruction qui convenait à son rang. La Saxe encore tout ébranlée par les terribles expéditions de Charlemagne n^'était point un milieu favorable pour acquérir l'instruction que devait posséder tout enfant de famille noble. Quelles raisons poussèrent le comte Bernus à faire embrasser à son fils la vie monacale? Toutes les hypothèses sont permises. Peut-être Gottschalk n'était-il pas le seul fils du comte Bernus ; et dans les familles nombreuses, il n'est pas rare de voir un fils embrasser la vie ecclésiastique alors si en honneur au neuvième siècle.

(1) Veterum auctorum qui in sœc. IX de Prœdest. scripserunt, tome II, page 45.

(2) Mabillon, Ann. ord. S. Benedicti, tome II, page 487.

(3) Histoire littéraire de la France, tome Y, page 352.

(4) Hauréau, Nouvelle biographie générale, tome XXI, Paris,. 1837, page 340.

Quoi qu'il en soit, à un moment donné, alors qu'il était encoie tout jeune (a lorimisannis, comme dit Mabillon), (1) Gottschalk fut mis au couvent de Falda, en qualité d' « oblat » et fut tonsuré.

Une difficulté vient surgir ici. Dans quel couvent Gottschalk fut-il placé ? — Deux opinions se trouvent en présence. Les uns veulent que Gottschalk soit d'abord entré au couvent de Reichenau, et ses premières études terminées, il aurait été à Fulda.

M. V. Borrasch (2), dans sa thèse sur Gottschalk, soutient cette dernière opinion. On peut réduire a deux les arguments qu'il invoque en faveur de sa thèse :

r Une citation de Maugin : Godescalcus.., in monasterio Augiœ divitis sub Tatone himianioribus lit cris apprimè eruditiis, etc. ;

2" La fréquence avec laquelle on changeait de couvent à cette époque : témoin Walafrid Strabo, l'ami fidèle de Gottschalk, qui fit ses premières années d'études au couvent de Reichenau, et vint ensuite à Fulda, attiré par la renommée des maîtres qui y enseignaient.

Il y a évidemment un certain attrait â faire remonter aussi loin que possible la date de cette amitié si sincère qui unissait Gottschalk et W. Strabon ; mais, néanmoins, aucun document ne prouve cette hypothèse. La citation de l'historien de l'ordre de Saint-Benoît, paraît concluante « Gotlescalcum a primis annis in monasterio (Fuldensi) secimdum regulam oblatum et tonsum... » Cette expression « primis annis » nous permet de supposer qu'il s'agit bien ici de l'époque oii Gottschalk « enfant » fut offert comme « oblatus » par ses parents, et comme Mabillon parle du monastère de Fulda, c'est donc à Fulda, et non au couvent de Reichenau, qu'entra notre moine.

Quant à cet autre argument, qu'on invoque à l'appui de cette thèse, savoir que l'on changeait fréquemment de couvent pour profiter de l'enseignement des maîtres célèbres, il est à remarquer que Gottschalk serait entré à Fulda au moment oîi ce couvent n'avait

(1) Mabillon, Ann. ord. S. Denedicti, tome II, livre xxx, pages 522-523 : Certè. Gotteschalcum aprimis annu in monasterio secundum regulam oblatum et tonsum fuissci testis est Hinhmarus.

(2) V. Borrasch, Dev Momh Goltachalk von Orbais, sein Leben iind seine Lehre, page 6.

point encore la brillante réputation que devait lui donner l'enseignement de Raban. En effet, lorsque Gottschalk entra au couvent de Fulda, Raban n'en était point encore l'abbé : c'était Eigil qui dirigeait la communauté. Ce fut à la mort de ce prélat (822) (1), que Raban fut élevé au grade d'abbé du couvent de Fulda ; et c'est surtout de cette époque que date la célébrité de l'école de Fulda.

Gottschalk fut donc mis par ses parents au couvent de Fulda; il serait difficile de fixer une date précise ; mais, un point cependant nous est acquis de la façon la plus absolue, c'est que notre moine y entra alors qu'Eigil était abbé. Ce dernier ayant été supérieur de Fulda de 817 à 822 (2), si Ton admet que Gottschalk soit né en 808, c'est donc vers l'âge de dix à onze ans qu'il fut placé par ses parents au couvent, en qualité d'oblat. Un second point reste acquis, c'est que ce fut sous le successeur d'Eigil, Raban, que Gottschalk fut consacré à la vie monastique (3).

Gottschalk resta quelques années à Fulda ; il put voir le développement immense que prit cette école, sous la direction de Raban. Le nombre des jeunes gens, qui venaient y étudier, devint si grand, qu'on sépara les ohlati des externes ; une seconde école fut élevée en dehors des murs du couvent (4). L'enseignement si clair et en même temps si profond de Raban, attirait à Fulda un grand nombre des jeunes gens qui embrassaient la vie monastique ; on venait même des couvents éloignés, pour profiter de l'enseignement du célèbre abbé : c'est ainsi que Walafrid Strabo quitta Reichenau, et vint à Fulda, vers l'année 827 (5).

C'est donc dans cette période qui s'étend entre l'arrivée de Walafrid Strabo et le concile de Mayence (829), que se forma, entre Gottschalk et le nouveau moine de Fulda, cette amitié qui ne devait jamais se démentir, et ne se termina qu'à la mort même de Gottschalk.

La vie si stricte et si austère de Fulda, peut-être aussi les

(1) Mullinger, The schools of Charles the Great, chap. m, page 142.

(2) Schaff, History of the Christ, church^ vol. IV, page 715.

(3) Voir Mabillon, Ann. ord. S. Benedicti, tome II, page 523.

(4) Mullinger, pages 142 et 150.

(5) Ebert, Geschichte der Literatur des Mittelalters, tome II, page 147.

privations qu'amène nécessairement un état peu fortuné, arrivèrentelles à dégoûter Gottschalk de la vie monacale (1). Doué de cette ardeur qui est bien le caractère propre de la race saxonne, notre moine supportait difRcilement cette vie si réglée du couvent. Peutêtre même essaya-t-il de s'enfuir,: et entretint-il des relations secrètes avec ses parents (2). Toujours est-il qu'en 829, au concile de Mayence (3), tenu au mois de juin de la même année, il demanda solennellement à être relevé des vœux monastiques qu'il avait contractés. A l'appui de sa demandi», il faisait valoir deux raisons :

1° C'était cantre son gré qu'il avait été fait moine;

2° L'engagement que ses parents avaient pris pour lui n'avait aucune valeur ; car les témoins qui avaient été emplovés à cette occasion étaient Francs, et le droit saxon, disait-il, ne permettait point qu'un homme d'une autre nationalité que la nationalité saxonne, pût tester dans une affaire qui intéressait un noble saxon (4).

Le concile était présidé par Otgar, archevêque de Mayence, on y comptait quatre autres archevêques, parmi lesquels Hetto, archevêque de Troyes, et Bernuin, archevêque de Besançon, vingt-quatre évêques, quatre chorevêques et six abbés, parmi lesquels Raban, abbé de Fulda.

Les décisions du concile de Mayence ne nous sont point connues (5) ; il ne nous reste en fait de document qui puisse nous renseigner sur ce synode, que le fragment des Centuries de Magdebourg. Nous y apprenons, que Gottschalk fat relevé de ses vœux, et remis en liberté ; il y eut, cependant, une restriction pour

(1) Dummler, Poetde œvi Carolini, tome II, page 363. Dans cette lettre que W. Strabon adresse à Gottschalk, l'auteur se plaît à rappeler à son ami les privations de leur jeunesse « Atque in pauperle, passa est qucirn nostra juventus ! )>

(2) Rab. ep. ad otgarium, I. c. : fugitivus monachus.

(3) NonaCenturiaeccl. histori35, M3i.gdeb., 1564, page 404. Nous y trouvons les noms des prélats qui assistaient à ce concile.

(4) C'est en vue de réfuter ces deux raisons invoquées par Gottschalk, que Raban écrivit son traité : « De oblatione puerorum » ou « Opusculum Rabani contra eos qui répugnant institulis{S . Benedicti ». Ce traité se trouve dans Mabillon, Ann, ordi S. Benedicti, tome II, page 677.

(5) Mabillon, Ann. ori. S. Benedicti, tome II, page 487. « Etsi Moguntini concilii acta exciderunt... )> Hefele, Conciliengesch.y tome IV, 2^ édit.,p. 57.

mèuagor la siisceplibiiuù de Raban : ce dernier pouvait exiger de Gottschalk et de ses parents, de certifier par serment que « Toblation » n'avait eu aucune valeur (1).

Raban fut profondément blesse des décisions prises au synode de Mayence : avec l'assentiment de son métropolitain, il en appela au roi Louis le Pieux, et pour éclairer ce prince sur cette question, il lui envoya son traité « VJt' oblatione jnie^vriDn ». Ce livre nous donne une idée de la façon curieuse dont on interprétait les Écritures au neuvième siècle.

« Les vœux que les parents prononcent en lieu et place de leurs « enfants, ne peuvent être cassés ; le péché que l'on commet en « enfreignant cette loi est fort grave : TÉcriture, en effet, prouve « par de nombreux exemples, que les parents ont toujours disposé « de leurs enfants; ainsi, Abraham sacrifie son fils Isaac(2); Jephté, « fait vœu de sacrifier à Dieu la première personne qu'il rencon- « trera (3) ; Anne consacre Samuel à Dieu ; et Jésus, lui-même, a « voulu » être porté au temple par ses parents, pour que ceux-ci « offrissent pour lui une victime à Dieu (4). »

L'Écriture établit donc formellement le droit des parents sur leurs enfants. — Quant à la raison politique que Gottschalk avait fait valoir, savoir que « seuls » les témoignages de Saxons pouvaient avoir de la valeur, Raban la réfute par de nombreux passages tirés des Écritures. « Ce n'est point perdre sa liberté que d'entrer au « service de Dieu: bien au contraire, c'est échapper au péché qui « nous rend esclaves (5). »

A la fin du traité, il s'indigne de ce que les témoignages de personnes de race franque soient méprisés par les Saxons, qui ne sont qu'une nation conquise. « Chez les Romains, » dit-il, même parmi les nations soumises, le titre de citoyen romain était entouré de respect et de considération. »

(1) Le fragment des « Centuries de Magdeb. » est peu clair : Paternse restitiUus est liheriati : Ed tamcn ratione ut, si abbali lia placeret, controversix eorum finis inter cos istius ac propinquorum suonim... [esset) juramentum.,., etc.

(2) MabiUon, Ann, orcl. S. Be)icdicli,iomQ II, page 078.

(3) Id., page 679.

(4) Id., page 630.

(5) Id., page 682.

Ces arguments firent grand effet sur Louis le Pieux ; la décision du concile de Mayence fut rapportée, et Gottschalk réintégré de force dans cette vie monacale qu'il haïssait. Il semble, cependant, qu'on apporta un certain adoucissement à la sentence. Au lieu de rentrer à Fulda, Gottschalk obtint la permission de changer de couvent; il entra à Orbais, qui dépendait du diocèse de Soissons.

On peut être étonné de la dureté et de l'acharnement que l'abbé de Fulda montra en cette circonstance. Il n'y a pas lieu d'être surpris de la conduite de Raban. La situation de l'Eglise franquo imposait une pareille conduite. La vie monacale venait en effet de prendre un nouvel essor, grâce aux réformes de Benoît d'Aniano" Si Raban se fût soumis, sans protester, aux décisions du concile de Mayence, il eût, par le ftiit, porté un coup sensible au prestige de cette vie monacale ; et l'avenir de l'Eglise franque aurait pu être gravement compromis, s'il se fût trouvé des abbés complaisants qui n'eussent point maintenu énergiquement la discipline ecclésiastique. Aussi Raban, dans son traité, insiste-t-il sur les conséquences que pourrait avoir une pareille décision (1). « Ceux qui ont pu prendre « une telle décision », dit-il, sont dignes de la mort éternelle ; « non seulement eux, mais encore ceux qui y donnent leur consen- « tement : ils luttent avec l'intention perverse de diminuer et de « détruire de fond en comble la vie monastique. »

En tant que supérieur du couvent de Fulda, Raban ne pouvait garder le silence : il était de son devoir de protester,

(1) Mabillon, Ann. ord. Sancti Benedicti, tome II, page 683.

GOTTSGHALK

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