AU COUVENT D^ORBAIS
Ce fut en rannée 829 que Gottschalk reprit l'habit monacal et entra au couvent d'Or bais.
On peut aisément se faire une idée des sentiments qui durent agiter le jeune moine alors dans toute l'ardeur de la jeunesse. Avoir cru un moment ressaisir cette indépendance qu'il ambitionnait et, au moment où il semblait devoir réaliser ses plus chères espérances, se voir contraint de reprendre cet habit de moine qu'il haïssait ! — Il se soumit cependant, mais longtemps encore il devait ressentir l'injure qui lui avait été faite.
Le séjour d'Orbais marque pour Gottschalk un moment décisif dans sa vie : une crise intérieure profonde change ce caractère si exubérant et si passionné. L'effondrement subit de cet espoir qu'il avait nourri au fond de son cœur, fut pour Gottschalk ce que l'apparition de Jésus sur le chemin de Damas fut pour l'apôtre des Gentils. Notre moine se vit contraint de reconnaître qu'il n'appartient point à l'homme de disposer de sa vie ; qu'un être supérieur la dirige dans ses moindres détails et en règle la destinée.
Néanmoins, chez un homme d'un caractère si vif et si emporté, cette éducation morale devait se faire peu à peu. En effet, dans les premières années que notre moine passa à Orbais, on peut remarquer
encore des traces de son esprit inquiet et agité dans les questions utiles qui le préoccupent. Une, particulièrement, ne laissait point de le tourmenter, au point de demander à l'abbé de Ferrières de le renseigner à cet égard. La solution qu'il réclamait du savant abbé, était assez difficile à trouver: on en jugera par l'énoncé même du problème en question :
Quelle sera la nature de /ws yeux après la résurrection (1) ?
De pareilles questions nous étonnent aujourd'hui : mais au neuvième siècle, elles étaient longuement discutées par les moines ; si les avis étaient partagés sur la solution qu'on devait leur donner, on s'adressait à un théologien en renom, en le priant de donner son avis sur le problème qui passionnait les esprits.
Cette tendance à rechercher les questions les plus extraordinaires n'était point particulière aux moines d'Orbais : elle existait dans tous les couvents de l'empire franc ; ainsi voyons-nous un certain Candidus, moine de Fulda, écrire maintes pages pour répondre à cette question : « Num Christus corporels oculis Deurn videre potuit (2). » La manière d'argumenter était absolument arbitraire : on procédait par affirmations qui n'avaient entre elles aucun lien logique : témoin ce même Candidus qui, au début de sa lettre, émet comme indiscutable la proposition suivante : « De anima autem Christi^ utrùm illo modo Deurn videat, nullo modo dubitandum est. »
De pareilles discussions auraient pu porter le plus grand préjudice à l'Église qui se constituait ; heureusement, le haut clergé franc et les grands théologiens étaient plus éclairés ; ils voyaient avec peine les moines s'occuper de telles futilités (3) ; mais comme ces questions n'avaient qu'une importance secondaire et n'attaquaient point
(1) S>erc. Lu pi opéra y éd. Baluze, epist. 30, page 57.
(2) Patrologie latine de Migne, tome CYI, page 103, Dans ce même volume, on trouve le » Liber manualis » écrit par Dodana, duchesse de Septimanie, pour l'instruction de ses enfants. Au chapitre lxv de ce hvre, on lit tout une psychologie du premier Adam et des dons merveilleux qu'il possédait. — Le livre de Pierre Lombard : <( Libri quatuor sententiarum », si célèbre chez les scolastiques, n'est pas sans contenir des questions de ce genre.
(3) Hinkmar, De prsedest., chap. xxxi,{Opp., I, 232). Swii et ali a quœ vocum novitatihus délectantes... dicunt. Videlicet quod... angeli noturd smt corporales, quod anima hominis non sit in corpore,quod non alise pœnœ sint infernales, nisi tormentalis memoria comdentidd peccatorum... et plura alia quse orihodoxos ecclesise catholicœ rectores necesse erit sollerti studio vigilare*
or.
les dogmes mêmes de l'Église, ils laissaient dire, se réservant d'intervenir énergiquement lorsque l'occasion s'en présenterait : elle devait bientôt apparaître, et c'était Gottschalk qui devait inaugurer la lutte en soulevant la grave question de la Prédestination.
Néanmoins, le fait que Gottschalk s'intéressait à de telles questions prouve déjà le changement qui s'était opéré dans le caractère de notre moine. Au couvent de Fulda, si toutefois on ajoute foi aux paroles mêmes de Gottschalk, son esprit inquiet et agité ne s'était guère attaché aux questions théologiques. Raban n'avait été son maître qu'une année à peine (1) ; il n'avait pu profiter de son enseignement. Maints doutes restaient encore dans son esprit ; forcé de se faire son instruction à lui-même, il se heurtait à nombre de questions qu'il n'arrivait point à éclaircir. En un mot, il sentait lui-même toute l'insuffisance de ses connaissances : de là, ses hésitations, ses doutes, ses luttes (2).
Mais avec un esprit aussi vif et aussi pénétrant que le sien, Gottschalk devait arriver à surmonter ces premières difficultés ; il se mit alors à des études plus sérieuses et en particulier à celle de saint Augustin. Les idées prédestinatiennes de ce Père trouvèrent un terrain tout préparé chez notre moine. Ne découvrait-il pas, en effet, dans cette théorie la solution de ce problème qui tourmentait son esprit? S'il lui avait fallu, malgré lui^ reprendre l'habit de moine, c'est que Dieu l'avait ainsi ordonné ; sa vie, il ne pouvait en disposer comme il l'aurait désiré ; elle était réglée à l'avance; une puissance supérieure la dirigeait où bon lui semblait, et, à un certain moment, le lui avait montré d'une façon éclatante en brisant son orgueil et sa vanité.
On comprend facilement le soulagement que dut éprouver Gottschalk en lisant Augustin; désormais, sa vie lui était expliquée ; les doutes, qui avaient un moment obscurci son esprit, avaient dis-
(1) Migne, P. L., tome CXXI, page 370, A. Epistola Gotteschaki ad Ratramnum :
Namque magisterio vix uno subditus anno,
(2) Même lettre, page 370 :
,.,Dubiis ambagibus anccps Nemo fuit mihi dux, ideo minime patuit lux. , . .Inscientiœ plenus, muUoque errore volutus, Sermone incultus, veteri quoquejuresGÎutus*
paru. De là, l'enthousiasme qu'il professa pour ce père. Il en apprenait des passages entiers par cœur et les récitait à haute voix (1). Ce n'était point une marque d'orgueil ou d'ostentation de sa part, comme l'en accuseront plus tard ses ennemis et en particulier Hinkmar, mais la marque du profond enthousiasme qu'avait excité chez lui la lecture des œuvres d'Augustin.
Malheureusement, avec son caractère ardent et entier, Gottschalk fit ce que font ordinairement les disciples; il exagéra les idées de son maître. Augustin, en effet, en parlant des élus, se sert ordinairement du mot «p7^œdestlnatiy> ; en parlant des réprouvés, il aime mieux emploj^er l'expression « relicti ». Dans de rares passages, il emploie le mot de «prœdcstinati-^ à l'égard des réprouvés. Gottschalk enseignera la prédestination des bons et des méchants, sans toutefois enseigner la prédestination des réprouvés au mal; c'est à tort que ses ennemis plus tard lui feront ce reproche.
Mais ce que Gottschalk retira d'Augustin, et ce qu^on a pas fait assez remarquer, ce fut une conscience profonde de son indignité. Tout lui a été donné par Dieu et il n'a pas lieu de se glorifier des dons qu'il a reçus. Cette idée se présente, pour ainsi dire, à chaque ligne de ses confessions, et même dans son épître à Ratramne de Corbie, on la voit percer en chaque endroit (2). C'est ce qui donne aux quelques écrits laissés par Gottschalk ce ton de profonde piété qu'on ne peut pas ne pas y admirer. Mais, en même temps, cette ferme assurance qu'il a d'être prédestiné, lui communique une énergie indomptable; notre moine est tellement convaincu de la doctrine qu'il enseigne, qu'il ne reculera point devant un jugement de Dieu pour en prouver la vérité ; il se fera l'apôtre de ses idées, et les répandra autour de lui, quels que soient les obstacles qu'il ait à surmonter, car son salut y est engagé (3).
Ce sentiment profond de son indignité et la certitude qu'il a d'être
(1) Mabillon, Ann. ord. sanct Benedicti, tome II, page 636 : .. .Augustmi, cujus sententiaSf Hincmaro teste, totas dies memorid proferre consueverat.
' (2) Epistota ad Ratramnum. Migne, Patr. lat., tome CXXI, p. 367 : ...Datur ut mihi maligno
P. 370 : ...Septopeccatis, quantum pie las nisi gratis
Cœlesti tribuit, oui virtus, gloria, laus sit.
(3) Migne, tome CXXI, page 349 : Confessio prolixior : Nunc quoque veracicer atque simpliciter ore confitear ad salutem.
un élu de Dieu, semblent, à notre avis, jeter un jour lumineux sur la vie de Gottschalk, et expliquent cette témérité et cette violence qu'il montra dans toutes ces luttes.
Nous n'avons aucun document qui puisse nous renseigner sur les années que Gottschalk passa au couvent d'Orbais ; mais, nul doute que notre moine n'ait employé ces années à parfaire son instruction si rudimentaire et à se pénétrer de plus en plus des idées d'Augustin,
Cependant de nombreuses questions tourmentaient encore son esprit avide de vérité. Dans Augustin plusieurs passages lui paraissaient obscurs ; et, comme il se méfiait de lui-même, il s'adressait à des théologiens en vogue pour être éclairé sur leur explication. Nous avons un écho de ces luttes et de cette éducation morale qui se faisait insensiblement en notre moine, dans cette lettre qu'il adresse à Ratramne de Corbie. Il lui donne à entendre que plusieurs questions sont encore pour lui sans solution et que, pour être éclairé, il s'est adressé à trois hommes éminents de l'Église. Il a écrit, dit-il, à Jonas d'Orléans, à Markward de Priim et à Servatus Lupus de Ferrières; le dernier seulement lui a répondu ; quant aux deux autres, ajoute-t-il ironiquement, il ne doute pas qu'ils ne se hâtent de lui répondre (1).
C'est pendant le séjour de Gottschalk à Orbais que se placent les deux voyages successifs que ce moine fit en Italie. La lettre de Walafrid Strabo à Gottschalk ne semble laisser aucun doute à cet égard (2). Cette expression « tandem quœre suo locoreductum» laisse sous-entendre que Gottschalk était de retour au couvent d'Orbais et avait repris sa vie de moine ; une pareille lettre ne pourrait faire allusion au second voyage de Gottschalk en Italie, puisque notre moine, après ce second voyage, ne devait plus rentrer au couvent d'Orbais.
(1) Migne, Vatr. lat., tome CXXI, page 370, C :
Nempe tribus horum studui proprium indere sensum Matcaudo, Jonœ atque Lupo rutilantibus oris,
Poscens obnixè satagant ut vera re ferre
Et plus loin :
Unde iibi recitanda hxc utraque duxi Respondere alii properant dum mente sagaci.
(2) Dummler : Poetœ latini œvi Carolini, tome II, page 363.
Peut-OQ fixer approximativement la date de ce premier voyage de Gottschalk en Italie ? Le contenu même de la lettre de Walafrid Strabo nous permettra peut-être de tenter la chose.
Dans cette lettre, Walafrid Strabo se plaint amèrement de Tétat de dénûment dans lequel il se trouve ; il accuse Gottschalk d'avarice et lui demande de se montrer plus généreux envers lui (1). Il le remercie d'autre part de cette lettre, qui a été pour lui ce que la pluie est aux champs desséchés, un rayon de lumière au prisonnier... Cette lettre a chassé pour un moment les nehulœ palatinœ qui l'enveloppaient.
Cette expression poétique assez obscure, nous semble se rapporter, comme le dit d'ailleurs M. Borrasch (2), à l'élection de Strabo comme abbé du couvent de Reichenau. Et ce qui semblerait, selon nous, confirmer pleinement cette opinion, c'est la description navrante que W. Strabo nous fait de l'état de ce couvent. On sait en effet que, malgré toutes les qualités littéraires qu'il put avoir, son administration en tant que supérieur de Reichenau fut détestable, elle amena la ruine de ce couvent. Il nous reste même, une lettre fort curieuse de Strabo à Raban, oiï le supérieur de Reichenau va jusqu'à demander une paire de souliers (3).
En admettant qu'il ait fallu, à un lettré comme Strabo, une période de deux ans pour ruiner le couvent, puisque c'est en l'année 838 qu'il fut élu abbé de la communauté, c'est donc de 837 ou 838 qu'on peut dater le premier voyage que Gottschalk fit en Italie (4).
(1) Dummler, Toetse latini œvi Carolini, Tom. II, pages 363 et sq.:
Solus m accepta recubes nonprodigus aura Commissumque premant sudaria ncxla talentum. Sur le plaisir qu'il a éprouvé de la lettre de Gottschalk, Strabo s'exprime ainsi :
Ut quies lasso, sitientiut dulcis aquœ fons Lac maternum agnis, pluvia ut squaleniibus arvis. Sic optata palatinas mihi metra tuapte^ Scripta manu nebulas vero pepulere nilore.
(2) Voyez V. Borrasch, Ber Monch Gottschalk v. Orbais, page 15.
(3) Mullinger, The schools of Charles theGreat^ page 152.
(4) M. Borrasch met ce premier voyage en Italie en 844. Pour appuyer son hypothèse, il se fonde aussi sur Félection de Strabo comme abbé de Reichenau, qu'il place en 842. Or, c'est en 838 et non en 842 (Sc/ta/f, lY, p. 729) que cette élection fut faite, grâcp à la protection que Strabo trouva eh Louis le Pieuii.
Quelles furent les raisons qui firent entreprendre à Gottschalk ce voyage? Nous n'en savons absolument rien. Mais il n'y a pas lieu de nous étonner de la chose : les pèlerinages à cette époque étaient très fréquents surtout parmi les moines ; peut-être Gottschalk avaitil été chargé de quelque mission par son supérieur. Cependant on pourrait peut-être, dans cette même lettre que Gottschalk adresse à Ratramne, trouver la véritable raison qui détermina le moine à ce premier voyage. Il confesse que les idées qu'il avait émis sur la prédestination, ont causé déjà un certain scandale : aussi a-t-il résolu de garder dorénavant le silence (1). Peut-être Tabbé d'Orbais fut-il heureux de se débarrasser pendant quelques temps de ce moine encombrant, qui commençait déjà à répandre ses idées hérétiques ; peut-être proflta-t-il d'une occasion quelconque qui nous est inconnue, pour envoyer Gottschalk en Italie.
Au retour de ce premier voyage, Gottschalk reçut la lettre de W. Strabo, et dans les années qui survirent, il fut consacré prêtre par le chorévêque Rigbold, consécration qui donnera plus tard aux ennemis de Gottschalk des raisons pour l'attaquer et le condamner (2).
On peut fixer avec beaucoup plus de précision le second voyage de Gottschalk en Italie. Le synode de Mayence, ayant été tenu le 1" octobre 848, au moment même oii Gottschalk arrivait en cette ville venant d'Italie, c'est en 8/i7 ou peut être même 848 que l'on peut placer le second voyage de notre moine.
Même incertitude pour découvrir les motifs, qui poussèrent Gottschalk à entreprendre ce second voyage. Peut-être, désirait-il accomplir un second pèlerinage à la ville sainte pour remercier Dieu, d'avoir été ordonné prêtre ; mais tout donne lieu aussi de croire qu'il se sentait désigné par Dieu pour répandre les nouvelles idées qu'il avait puisées dans saint Augustin. Les doutes qui jusque-là avait troublé son esprit, s'étaient dissipés ; il croyait fermement que
(1) Migne, Pair, lat., tome CXXI, page 370 B :
Hoc equidcm attendcns, atquerevolvens...
.... institui hactenus indè silere.
(2) Hinkmar, parlant de Fordination de Gottschalk, s'exprimera ainsi : « Qui {Gottescalcus) a Remorum chorcmscopo, qui tune crat, contra régulas presbyter ordlnatus est. » Ilinkmari 0;;^;., tome II, page 262.
l'Eglise avait dévié de la doctrine du Père de l'Eglise ; la netteté et la liberté avec laquelle il exprimera ses croyances, la violence avec laquelle il attaquera ceux qui lui résisteront, semblent justifier cette hypothèse: les menaces ne pourront l'obliger au silence : il a une mission à remplir, et il la remplira coûte que coûte ; c'est un nouvel apôtre, une sorte de prédicateur itinérant qui a reçu de Dieu la mission de remettre en honneur une doctrine abandonnée par l'Eglise.
Ce ne fut cependant qu'à son retour de la ville sainte, que la véritable lutte devait s'engager. Gottschalk en effet s'arrêta pendant quelque temps chez le comte Ebrard de Frioul : c'était un de ces riches, dont la maison était ouverte aux pauvres pèlerins. Il rencontra Noting, évéque de Vérone, qui profilait lui aussi de la large hospitalité du comte. Avec un esprit aussi avide de problèmes théologiques qu'était celui de Gottschalk, et surtout avec cette croyance inébranlable à une double prédestination, les discussions les plus vives devaient nécessairement s'élever entre le moine et le représentant de l'Eglise catholique. Gottschalk lui exposa ses vues sur la double prédestination, et la prouva par des citations tirées d'Augustin. Les écrivains de cette époque ne nous parlent point des paroles, qui furent échangées en cette occasion ; mais il est permis de supposer que Gottschalk soutint brillamment ses idées : dès lors Tévéque de Vérone le regarda comme un homme dangereux. Quelques jours après, Noting quitta la maison hospitalière du comte Ebrard, et se rendit à la cour de Louis le Germanique ; le prince se trouvait « in pago Loganœ » (aux bords de la Lahn), en train de rassembler une armée pour marcher contre les Bohémiens (1).
L'évêque de Vérone y rencontre Raban qui venait d'être nommé tout récemment archevêque de Mayence (847) (2). Noting dut mettre Raban au courant de ce qui s'était passé entre Gottschalk et lui, et pria en même temps le savant archevêque de lui donner un résumé des principaux arguments qu'on pouvait invoquer pour combattre les idées de Gottschalk. Nous pouvons déduire de là que probablement, dans la discussion qu'il avait eue avec notre moine, l'évêque
(1) V. Borrasch, Der Monch Gottschalk von OrhaiSy page 19.
(2) Voyez MuUinger, page 156.
de Vérone n'avait pas toujours su réfuter les arguments pressés de Gottschalk; ce dernier devait avoir acquis une grande habileté dans la discussion, les précautions prises plus tard par l'archevêque de Reims à l'égard du moine, prouvent que Ton considérait Gottschalk comme un adversaire dangereux et capable de séduire les multitudes (1).
La lettre de Raban à Tévêque de Vérone (2) est de toute importance non point tant au point de vue des idées qu'elle renferme (3), que parce qu'elle ouvre l'ère des discussions sur la grave question de la prédestination auxquelles vont prendre part tous les théologiens de renom.
Raban dans cette lettre envisage simplement le côté pratique de la question : il montre les dangers d'une pareille doctrine pour l'avenir de l'Eglise : chez les fidèles, elle engendre le désœuvrement; le sacrifice de Jésus-Christ, devient inutile ainsi que sa mort sur la croix; le baptême perd toute son efficace. — A la fin de sa lettre, il s'emporte contre ceux qui disent que les bonnes œuvres sont inutiles à ceux « qui sont prédestinés à la vie éternelle» — Quant aux questions principales, savoir celles de la « grâce et du libre arbitre », elles ne sont qu'effleurées; Raban se contente d'affirmer la miséricorde de Dieu ; et soutient que l'homme possède toujours une volonté libre, bien que la pureté originelle en ait été perdue».
Raban ne s'en tint pas là: il ajouta les actes aux paroles. Le comte Ebrard hébergeait encore notre moine : il lui écrivit une lettre où sous les dehors d'une feinte humilité, il donne au comte un sérieux avertissement (4).
« Nous avons appris, « dit-il, » que vons avez chez vous je ne sais « quel demi-savant qui enseigne que la prédestination de Dieu im- « pose une telle nécessité que, quand cet homme voudrait se sauver
(1) Hinkmariopp.^ tome II, pages '^90-298. Hinkmar, dans sa lettre à Wenilo, archevêque de Sens, représente Gottschalk comme un homme dangereux, qui, remis en Uberté, peut causer un mal incalculable à l'Eglise.
(2) Migne, tome CXll, pages 1530-1533.
(3j Migne, tome CKIl, page 1519. Dans salettre à Hinkmar, Raban avoue avoir écrit cette lettre un peu vite.
(4) Cette lettre se trouve dans la patrologie de Migne, tome CXII, pages 1553-1562 La dédicace en est curieuse : Uevcrentissimo atque probatissimo viro Reberardo comiti Rabanus vUissimus servorum in Chiisto salutem.
«et s'efforcerait tropèrer son salut par de bonnes œuvres et par une «foi orthodoxe, tous ses efforts seraient inutiles, s'il n'était prédes- « tiné à la vie... etc. »
Après avoir prouvé qu'Augustin n'a point enseigné une double prédestination, et que Gottscluilk ne peut invoquer ce grand docteur à l'appui de ses opinions, l'archevêque de Mayence termine sa lettre par cet avis qu'il donne au comte : « Confido enim ie^ rir venerandc, beneesse christ iafium, nec allquid te Jiabere telle in tua mamiorie quod evangelio Christi adver^setur : sed hoc magis quod placent Deo, et ad salutempevtinet anUnarmn. Jn qua voluntate et in quo studio divinitas Domininostri J. Christi incolumem inœternum te conservare dignetur. »
Ebrard saivit le conseil de Raban, et chassa Gottschalk de sa maison. Nous ne croyons point que ce fut parce qu'il était « fort bon catholique (1) » qu'il agit ainsi ; mais il redoutait de se faire des ennemis du puissant archevêque de Mayence et de l'évêque de Vérone.
Il semble même, d'après \esA7înales de Prudence (2), que Gottschalk ait été chassé « honteusement » de l'Italie et qu'il ait traversé la Dalmatie, la Pannonie, la Norique, avant de paraître au concile de Mayence. Ces Annales ajoutent :
In prœsentiâ Hludovici, Germanorum régis, episcopali concilio detectus atque convictus, tandem ad diœceseos suœ m^bem metrojoolim... redire coynpellitur^ qiiatenus illic dignu?n suœ perfldiœ judicium subir et.
Cette citation a été vivement discutée. Le rédacteur de ces A7i^ nales, Prudence, dit-on (3), ayant été plutôt favorable à Gottschalk, il est impossible qu'il ait pu écrire ces lignes : elles sont donc de la main d'un faussaire, et l'on a aussitôt accusé Hinkmar de les avoir falsifiées. — C'est là une opinion que l'on peut soutenir, mais aucun texte ne vient en donner une justification (4).
D'autre part, sur ces mots « detectus atque convictus » l'on a fait les plus étranges suppositions. Gottschalk, à son retour de l'Italie,
(1) Guettée, Histoire de l'Eglise de France, tome III, page 392.
(2) Prudentii Aiinales^ année 849, tome I, page 443.
(3) Borrasch, page 22.
(4) Voyez Schrurs, Hinkmar von Reims, page 101, note 55.
se serait caché dans Mayence ; trouvé par les émissaires des évêques, il aurait été amené devant le synode des prélats alors rassemblés dans cette ville.
Nous ferons remarquer que ces mots « detectus atque convictus » ne se rapportent point à la personne même de Gottschalk, mais aux idées et aux opinions exprimées par notre moine.
La locution française « atteint et convaincu d'hérésie » donnerait une traduction assez exacte de ces mots.
Une raison de sentiment d'ailleurs vient à Tappui de cette opinion. La conduite qu'on voudrait faire tenir à Gottschalk, serait en contradiction flagrante avec tout ce que nous savons de notre moine. Gottschalk, en effet, n'était pas homme à cacher ses opinions, et surtout à redouter de les exposer devant un synode d'évêques. Nous avons déjà eu l'occasion de voir la liberté avec laquelle il s'exprime devant Noting de Vérone ; avec cette persuasion intime que lui seul possède la vérité, et que toute l'Église est dans l'erreur, il se fait l'apôtre de sa doctrine, et répand ses idées avec une violence inouïe. — Nous acceptons donc pleinement les données des Annales de Prudence.
Gottschalk, chassé d'Italie, parcourut donc la Dalmatie, la Pannonie, la Norique, préchant partout sa nouvelle doctrine. Nul doute que ces paroles ne fussent accueillies avec empressement par des populations éprouvées si souvent par la guerre, la famine et mille autres calamités. Tant il est vrai que l'homme, même le plus ignorant, accepte avec joie une doctrine qui lui donne Texplication de ses souffrances et de ses misères ! Pendant longtemps encore les prédications enflammées de Gottschalk devaient trouver un écho en Italie. Maints évêques se plaindront dans les conciles, que nombre de prédicateurs itinérants répandent des idées hérétiques, et enseignent aux populations de funestes et inutiles doctrines (1). Comment Gottschalk arriva-t-il à Mayence, nous ne saurions le dire : mais en l'année 848, nous le trouvons en cette ville au moment du Synode de Mayence qui s'ouvrit le 1" octobre 848.
(1) Voyez Mansi, tome XIV, page 938. Quidam dericorum vel monachorum, peregrinantes... rrmltiplices spargunt errores et inutiles quacstioncs disséminant. Synod. Ticm., an 850, canon 23.
GOTTSGHALK