AU SYNODE DE MAYENCE
Gottschalk ne se présenta point devant les évêques rassemblés à Mayence dans la tenue d'un accusé, mais il vint en accusateur et déposa un écrit dirigé contre Raban ; il fit d'autre part une courte profession de foi où il déclarait nettement sa croyance à une double prédestination. Ces deux écrits ne nous sont point parvenus, il ne nous en reste que les fragments cités par Hinkmar dans son grand ouvrage sur la Prédestination (1).
Quatre points sont successivement traités dans le libelle de Gottschalk contre Raban :
I. De gemina prœdestînatione. Le moine affirme sa croyance à une double prédestination : celle des bons et des réprouvés.
IL De libero arbitrio. Gottschalk partage l'opinion exprimée par Saint Augustin dans sa controverse contre les Pélagiens et les « Célestiens ». Il ne peut comprendre que Raban préfère aux doctrines d'un Augustin, les opinions erronées d'un Gennadius de Marseille, disciple de Cassien.
III. De Voluntafe Del. La volonté de Dieu est toute puissante et parfaitement libre, car « Deus noster omnia quœcumque voluit, fecit. » Ceux-là seuls sont sauvés, que Dieu veut sauver.
(1) Hinkmar, De Prœdest., chap. v, page 25 ; xxi, page 118; xxiv, page 149; XXVII, page 211, — Ces fragments sont réunis dans Migne, tome CXXI, page 366.
IV. De inof'te Christi. Le fils de Dieu n'est mort que pour les seuls élus. « Pro eis (scilicet 7'eprobis) idlo modo crucifixus fuit. »
Gottschalk remit en outre une courte confession qui n'est qu'un résumé précis de ses idées sur la double prédestination; elle renferme sous une forme plus brève, ce que les deux autres confessions de Gottschalk contiendront plus tard : les mêmes idées y sont exprimées.
La sentence prononcée par le sj-node ne pouvait être douteuse, l'archevêque de Mayence présidant l'Assemblée. Les détails des débats seraient intéressants à connaître, mais ils ne nous sont point parvenus. Nous n'avons pas même la lettre synodale de cette assemblée, car dans la lettre de Raban à Hinkmar de Reims, l'Archevêque de Mayence y parle en son nom privé (1).
Cette lettre cependant est du plus grand intérêt. Raban informe Hinkmar du résultat du concile. La doctrine de Gottschalk avait été condamnée par les prélats réunis à Mayence (2), et le moine renvoyé pour être jugé par son méiropilitain, Hinkmar. La missive de Raban se terminait par ces mots : « Vous ferez bien de l'enfermer « dans votre province d'oii il n'est sorti qu'en transgressant la « règle monastique, afin qu'il ne puisse plus répandre son erreur, « ni séduire les peuples. Nous savons qu'il s'est fait déjà beaucoup « d'adhérents, dans lesquels il a détruit tout souci de leur salut. « Nous vous écrivons seulement ces quelques lignes sur sa doctrine, « telle qu'il l'a soutenue devant nous ; vous pourrez vous en ins- « truire plus au long par vous-même, en Tinterrogeant, et décider « ce qu'il conviendra de faire... :^ Hinkmar devait suivre à la lettre les instructions de l'archevêque de Mayence.
En prenant sur lui de juger et de condamner Gottschalk, l'archêque de Reims commettait une infraction à la règle monastique. Si elle eût été strictement observée en effet, notre moine aurait dû être jugé par l'évêque de Soissons. Rothad, dont la juridiction s'é-
(1) Histoire littéraire de la France. 2^ édit., Paris, 1866, tome V, page 353. — La lettre de Raban se trouve dans Migne, tome CXII, pages 1574-76.
(2) Gallia Christiania, tome Y, page 448 : Aliam quoque synoduni Moguntiœ tenuit an. 848 in qua congregati prœsuks, Gothescalcurn Orbacensem monachum, de prsedestinatione Dei prave sentire, ut plurimis visurn est, convictum, inquinnt Annales Fuldenses, ad proprium episcopum îngunvi.rum (Hincmarum) Rernos transmiserunt.
tendait sur le couvent d'Orbais. Plus tard, les ennemis d'Hinkmar lui reprocheront cette liberté qu'il crut devoir prendre, et l'archevêque se verra obligé de légitimer sa conduite dans sa lettre au pape Nicolas.
Plusieurs motifs expliquent, sans toutefois la légitimer, l'attitude d'Hinkmar en cette circonstance. Il se méfiait de Rothad, évéque de Soissons, et l'accusait d'être favorable aux idées nouvelles (1). L'archevêque de Reims qui jouissait de la faveur de Charles le Chauve, dont il était le plus ferme soutien, se considérait en quelque sorte comme le chef spirituel de l'Église franque ; et d'après le portrait que les savants historiens de Histoire littéraire de la France (2) nom ont laissé de l'éminent archevêque, on ne peut douter, qu'avec son caractère hautain et dominateur, Hinkmar n'eût un certain plaisir à diriger ;un concile où les plus célèbres d'entre les ecclésiastiques francs devaient siéger, et que Charles le Chauve avait lui-même convoqué. Mais cependant, disoDS-le pour atténuer ce jugement, Hinkmar comprenant toute l'importance de la situation : nous avons déjà vu que les questions futiles, mais dangereuses, soulevées par les moines, ne le laissaient point indifférent ; il veillait avec un soin scrupuleux à ce que les doctrines fondamentales de l'Église ne fussent point ébranlées ; Gottschalk le premier attaquait ouvertement l'Eglise en niant le salut universel par Christ et le mérite des bonnes œuvres ; on peut plaindre le sort de Gottschalk et regretter qu'Hinkmar se soit montré impitoyable envers lui ; mais, en tant qu'archevêque, il était obligé de sévir ; et malheureusement avec ce caractère dominateur qu'il possédait, il le fit avec une violence qui devait lui aliéner une partie de l'Église franque.
Le concile de Quiersy se réunit au palais de Quiersy au commen-
(1) Voyez la lettre d'Hinkmar au pape Nicolas dans Flodoard, livre III, chap. xipxiv. — Le livre de Flodoard, Historia Ecclesix Remensis, se trouve dans le tome CXXXV de la patrologie de Migne. A propos de l'évêque de Soissons, on y lit la phrase suivante : ... in nostra parodda, quoniam Rothadus, de cujus parochia erat, illi nesciebat resistere et novitates amans timehaiur a nobis...
(2; Histoire littéraire de la France, tome V, page 587. « D'abord on aperçoit en « lui un esprit vif, subtil, pénétrant, étendu... ; mais on y découvre en même « temps un caractère altier, inflexible, impérieux, rusé, partial, enveloppé, ar- « tificieux, entreprenant ; une politique qui lui faisait adroitement mettre tout « en usage pour venir à bout de ses desseins et de ses entreprises. »
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cernent de l'année 849. Sur les canons édités par ce concile nous ne possédons plus rien ; car les quatre canons cités dans les Sacro- ^ancta concilia de Ph. Labbe et G. Cossart, tome VIII, p. 56 et 57 se rapportent, comme le disent les auteurs de V Histoire littéraire (1), à un second concile qui fut tenu dans la même ville de Quiersy en 853.
Pour savoir ce qui fut décidé dans ce concile, nous sommes obligé de glaner parmi les écrivains qui ont parlés des démêlés de Gottschalk avec rarohevêque de Reims (2).
D'après ces quelques indications nous pouvons reconstituer les faits à peu près comme ils se sont passés. Ce fut Gharles-le-Chauve qui convoqua le concile au palais de Quersy. Douze évêques s'y trouvaient : parmi eux, Hinkmar de Reims, Wénilon de Sens, Rothad de Soissons et Pardulus de Laon ; on y remarquait Ratbert abbé de Corbie, Bavon, abbé d'Orbais et supérieur de Gottschalk et Halduin, abbé d'Hautvilliers.
Gottschalk, refusant do se rétracter, fut battu de verges (3), et obligé de brûler ses écrits : on déclare illégale l'ordination qu'il avait reçue du chorévêque Rigbold ; et pour empêcher dorénavant notre moine de répandre ses erreurs, on lui interdit de parler, et on l'enferma dans les prisons du couvent d'Hautvilliers, situé sur les bords de la Marne. Les membres du concile résumèrent leurs décisions prises contre Gottschalk, dans une lettre qu'ils adressèrent à ce moine, lettre fort brève, mais très précise (4).
(1) Histoire littéraire de la Fra ice, tome V, page 361.
(2) Parmi les auteurs où nous avons trouvé des renseignements sur ce concile, citons :
1° Hinkm. De Prœdestinatione, chap. ii.
2° Lettre d'Hiukmar au pape Nicolas, déjà citée.
3° Scvicti Remigii lugdunensis episcopi liber de îll epistoHs, chap. xxiv. (Migne tome CXXI, page 1026.
(3) On a blâmé Hinkmar de ces rigueurs ; mais on peut faire observer que Gottschalk était moine, et que la peine lui fut infligée conformément aux lois monastiques alors en rigueur.
(4) Voyez les Sacromnot. Concilia, de Labbe et G. Cossart, tome VIII, page 57. La souscription de la lettre est conçue en ces termes « Ecclesiastica senfentia in pertinacissimum Gottescalcum propter incorrigihilem obstinationem illius in synodo apud Carisiacum habita a XII episcopis eoclesiastico vigore prolata. »
GOTTSGHALK
AU COUVENT D'HAUTVILLIERS
L'archevêque de Reims avait atteint le but qu'il se proposait ; le couvent d'Hautvilliers dépendant du diocèse de Reims, il pouvait surveiller notre moine et sévir contre lui, lorsque l'occasion se présenterait.
Néanmoins, il essaya d'abord, non de le prendre par la douceur, mais de chercher à le convaincre et lui faire abjurer ses erreurs. Dans ce but, il lui adressa une lettre (1) oii il lui expliquait à sa manière des passages tirés des pères, soit de Prosper, soit surtout d'Augustin. D'après cette lettre, il montrait que Dieu prévoit le bien et le mal, mais ne prédestine que le bien. Il affirmait qu'une prescience sans prédestination était possible ; et qu'une simple « prescience » du mal n'engageait point le libre arbitre de l'homme.
Avec un autre adversaire que Gottschalk, l'archevêque de Reims eût pu peut-être réussir, et remporter une victoire qui aurait flatté son amour-propre ; mais notre moine, qui était le disciple enthousiaste d'Augustin, n'était point homme à accepter aussi facilement les idées d'Hinkmar et surtout l'interprétation qu'il faisait des passages d'Augustin.
Du couvent d'Hautvilliers, Gottschalk, soit pour répondre à Hinkmar, soit pour intéresser l'Église franque à son sort, publia deux confessions de sa foi ; l'une très courte, résumé succinct de
(1) Flodoard, tome III, chap. xxviii, page 553.
ses croyances ; l'autre plus développée : aussi la désigne-t-on sous le nom de Gottcschalci confessio proHxior (1). Cette dernière n'est au point de vue des idées que la répétition plus détaillée de la première Kous allons chercher à donner une idée des croyances de Oottschalk d'après ces deux confessions.
La confessio prolixior débute par une invocation magnifique à Dieu, dont Gottschalk implore le secours pour l'aider à développer ses Idées. Toute la confession est écrite sous l'influence de Romains X, 10. « La foi du cœur conduit à la justice, et la confession de bouche au salut. » Nous ne saurions trop insister sur ce point • car il nous explique toute la personne de Gottschalk, et jette uii ]our lumineux sur sa vie. Il a cru par la grâce gratuite de Dieu et pour nous servir d'une comparaison qu'il emploie : Il est un sarment et Dieu est la vigne qui porte ce sarment. Séparé de la vigne dont Il reçoit toute sa vie, le sarment se dessèche, et ne peut porter de fruits.
Tout de même dans l'homme élu vient de Dieu : par lui-même relu n'est rien [indigentissimo dignanter largiarii] ; par la vertu invincible de sa grâce (per gratiœ tuœ invictissimam virtutem) Dieu peut lui accorder certaines faveurs : c'est ainsi que Gottschalk a « obtenu » ae Dieu certaines vues sur sa prédestination et sa prescience divines ; ces idées, il va les exposer dans la confession de foi qui va suivre. Notre moine n'a point de raisons pour s'enorgueillir : c'est Dieu qui a tout fait; Gottschalk aurait pu être un de ces sarments, séparés du tronc de la vigne, et destinés à être jetés au feu. — Une conséquence naturelle découle de là : la nécessité pour notre moine de répandre ces vérités qui lui ont été révélées par Dieu ; son salut en dépend [nunc quoque veraciter atque simphciter ore confifear ad salutem); se taire serait encourir la condamnation divine, Avec une telle conception, l'on peut aisément prévoir que Gottschalk exprimera ses idées sans détours, et avec une hardiesse inconnue jusqu'alors : car c'est une vérité divine qu'il a reçue et dont il se fait l'apôtre. - Il n'y a pas lieu de nous étonner non plus que les adversaires de Gottschalk, et en particulier l'archevêque de Mayence, l'aient accusé d'orgueil « incorrigible » ;
(1) Ces deux confessions se trouvent dans Migne, tome CXXI, pages 347-366.
ils étaient irrités de voir en lui une telle ténacité, et une telle hardiesse : ils ne comprenaient point la source d'oti elles provenaient. Cette accusation, portée par ses adversaires, tombe d'ellemême, quand on lit le premier paragraphe de cette confession : la toute-puissance de Dieu et le néant de l'homme y sont dans un perpétuel contra'^te et l'on est forcé d'admirer le ton de profonde humilité et de fervente piété qui s'en dégage.
La confession proprement dite suit aussitôt cette invocation. Suivant notre moine, les êtres se divisent en deux catégories bien distinctes : Dans l'une se trouvent les saints et les élus qui ont à leur tête Jésus-Christ, qui les a rachetés ; dans l'autre, les démons et les réprouvés dont Satan est le chef (l). — Les premiers seuls sont prédestinés, car Dieu ne prédestine que le bien ; quant aux seconds (et l'on voit ici l'insistance que Gottschalk met à ne pas faire de Dieu l'auteur du mal). Dieu leur prédestine le châtiment en « prévision » des péchés qu'ils commettraient ; mais il ne prédestine pas les méchants au châtiment.
Jusqu'ici la doctrine du moine n'attaque en rien les dogmes de l'Église ; il semble même faire une concession à ses adversaires qui l'avaient accusé d'enseigner une double prédestination ; mais, si Ton va plus au fond des choses, on voit que cette concession est purement illusoire.
Qu'est-ce que Gottschalk en effet entend par le bien ?
Par ce terme, notre moine comprend soit la grâce de l'élection, soit la justice du châtiment ; il s'appuie sur ce verset du psaume 23, v. 5 : Diligis miser icordiam videlicet etjudicium. Cela revient, somme toute, à enseigner une double prédestination ; et ce qui semble justifier cette opinion, c'est l'argumentation qui suit cette définition du « bien. »
Cette distinction que l'on faisait généralement : « le châtiment « est prédestiné aux méchants, mais non les méchants au châtiment », lui paraît être purement illusoire; car prescience et prédestination ne peuvent être séparées en Dieu : elles ne constituent point deux actes distincts en sa personne ; les séparer serait
(1) Migne, tome CXXI, page 34 D (1'^ confession).
introduire un changement en Dieu qui est « imrnutabilis, » Clianger pour Dieu, ce serait mourir (1).
L'immutabilité de Dieu est prouvée par de nombreux passages des Écritures. Ex. III, v. 4. « Tu soins es qui es. » — Ps. CI, v. 28. « Tusemper idem ipse es. » ~- Malach. III, I. « Tues, Domine et non mutaris. »
Après avoir établi l'immutabilité de Dieu par des passages bibliques ou tirés des Pères (saint Augustin, Grégoire-le-Grand), et s'être appuj^é sur cet attribut de divin pour montrer l'égalité absolue de ces deux termes « prœdestinare et prœscisse », Gottschalk aborde hardiment la grave question de la prédestination des réprouvés ; il cherche moins à exposer sa propre théorie qu'à montrer que ses idées sont celles qui ont été formulées ou enseignées par les plus grands docteurs de l'Église. On comprend sans peine qu'en premier lieu, notre moine cite Augustin dont il était le disciple enthousiaste. Il a la ferme assurance que pour ce père «prœscientia prœdestinatio'». Augustin, dit-il, emploie indifféremment (2) l'un ou l'autre de ces termes, et à l'appui il donne plusieurs extraits des œuvres de ce Père.
Gottschalk en conclut que les réprouvés sont condamnés tant par la prescience de Dieu que par sa prédestination. Pour donner encore plus de clarté à sa pensée, il propose d'expliquer cette expression «prœscientia damnatos » par une métalepse. Les deux actes de Dieu «prœscire et prœdestinare » sont tellement indissolubles qu'on peut comprendre le premier dans le second, et attribuer au premier les effets du second (3).
L'équivalence de ces deux termes étant prouvée, Gottschalk cite de nombreux passages prouvant la prédestination des réprouvés et tirés des œuvres d'Augustin (4), de Fulgence (5), de Grégoire le
(1) Voir Migne, tome CXXI, page 353 A. c Etita deinceps in sempiternum viutatas, id est, mortuus esse {quod absit) proberis.
(2) Idem, page 355 C. « Interdum prœscientia pro prœdestinationeponitur. »
(3) Confessio proUxior. Migne, tome CXXI, page 356 A.
(4) De la « Cité de Dieu » et de 1' « Enchiridion ».
(5) Gottschalk avait été surnommé « Fulgentius » à cause de l'admiration qu'il professait pour les œuvres de ce prélat. W. Strabo, dans sa lettre à Gottschalk, appelle ce dernier « le second Fulgentius » :
Addita sunt fastis Fulgentii dona secundi. Diimmler , Proiae œvi carolini (tome II, page 363).
Grand et d'Isidore. Ces passages ne nous arrêteront point ; nous ferons observer toutefois, qu'en citant des extraits d'Isidore, notre moine donne une indication qui éclaire singulièrement sa doctrine. Il n'enseigne point « deux » prédestinations : ce serait porter atteinte à l'immutabilité divine ; mais une prédestination double ; il emprunte à Isidore son expression de « gemma, bispartita prœdestinatio ». — La doctrine de notre moine est une prédestination à « double face. » Pour illustrer sa pensée, il a encore recours à saint Augustin. A propos de la faculté que l'homme a d'aimer, « l'amour », saint Augustin emploie le terme de « dilectio gemina » (l) en parlant de l'amour que l'homme a, soit pour Dieu, soit pour son prochain ; et Thomme cependant n'a qu'une seule faculté d'aimer.
L'exposé des croyances de Gottschalk se terniine en cet endroit. On peut voir, par cette rapide analyse, que la préoccupation dominante de notre moine dans cette confession est de montrer que ses idées, bien loin d'être hérétiques, sont conformes aux doctrines de l'ancienne Église.
Le reste de la confession est une sorte de conversation sublime entre Dieu et Gottschalk; on y voit éclater, en maints endroits, l'exaltation du martyre ; le style lui-même s'élève, et nulle part l'expression ne revêt plus de force et plus de majesté. Assuré qu'il est en possession de la vraie doctrine, dans une invocatioa magnifique à Dieu, il s'écrie : « C'est dans ton livre, c'est dans les livres « de tes « ministres » qni ont écrit sous l'influence de ta grâce, « que je trouve ces doctrines clairement énoncées ; je ne puis « contredire ce qui est la vérité (2). » A Tidée qu'il pourrait faiblir et renier sa foi, son esprit lui fait entrevoir le Seigneur Jésus, « vérité invincible », auquel il doit tout. Cette vision lui donne une nouvelle force, il jure de ne se laisser détourner de la vérité, ni par le désir de plaire aux hommes, ni par la préocupation des souffrances qui l'attendent.
Redescendant alors sur la terre, il prend à partie ses adversaires : ce reproche d'hérésie lancé contre lui, il le retourne contre eux ; mais, à la vue de leurs erreurs, toute animosité semble l'abandon-
(1) Confessio prolixior. Migne, tome CXXI, page 357 D.
(2) Confessio prolixior. Migne, tome CXXI, page 358 C. ; pour les citations suivantes voyez les pages 360 et 361-
ner ; il supplie Dieu de les éclairer et de protéger son Église. — Pour convaincre enfin de la vérité de ses doctrines les personnes « inexpérimentées », et qui peuvent se laisser enlacer dans les « filets » de ses adversaires, il demande qu'on lui permette d'en appeler à un jugement de Dieu :
« Qu'on remplisse quatre tonneaux d'eau, de graisse, d'huile ou « de poix, qu'on allume dessous un grand feu, et qu'on me permette, « pour prouver ma foi catholique, après avoir invoqué ton nom « glorieux, de me plonger dans chacun de ces tonneaux. J'y mettrai « la seule condition que, si j'en sors sain et sauf, mes adversaires « embrasseront la vérité et détesteront l'erreur. Si j'hésite à subir « cette épreuve, qu'on me jette au feu et qu'on m'y laisse périr. »
Il ne faut point voir dans cet appel au jugement de Dieu, une marque d'orgueil chez notre moine (1) ; Gottschalk est absolument persuadé du succès de cette épreuve, tant il est persuadé de la justice de sa cause (2).
Les derniers mots de la confession respirent la plus grande humilité ; le moine prie le lecteur, quel qu'il soit, de se souvenir de lui dans ses prières et d'implorer Dieu pour que « le pécheur « Gottschalk » n'abandonne point la vraie foi catholique ; sa dernière parole est un élan de son âme à Dieu, qu'il supplie de donner la vraie foi à ceux qui liront cette confession, et de pousser ceux-ci à répandre cette vérité pour « leur salut ».
(1) Voyez, dans le tome II, des J. Sirmondi Opéra varia, Venetiis, 1728, page 998, la façon dont Raban parle de ce « jugement do Dieu » demandé par Gottschalk. Il y voit une preuve de l'orgueil (( incorrigible » de notre moine. « Les trois (c jeunes gens dont parle le livre de Daniel, dit-il, n'ont pas demandé l'épreuve « du feu avec une opiniâtreté semblable.
(2) Migne, tome CXXI, page 362 : « Valerem sospes exire... »