LA LUTTE ENTRE LES THEOLOGIENS LA LUTTE ENTRE LES SYNODES
La confession de Gottschalk contredisait absolument les doctrines d'Hinkmar ; on comprend tout le dëpit que dut ressentir l'archevêque : le moine qu'il avait essayé de convertir restait inflexible ; le prisonnier d'Hautvilliers le bravait encore du fond de sa prison.
Les conséquences de la confession de Gottschalk sont importantes à noter : pour notre moine, elles ne firent que rendre sa prison plus étroite. La sentence portée contre lui par les évêques rassemblés à Quiersy fut exécutée avec la plus grande rigueur ; on lui enleva tout moyen de correspondre avec ses amis, et depuis ce moment on n'entendit plus sortir du couvent d'Hautvilliers une parole sur la Prédestination. Ce moment marque donc pour l'infortuné moine le commencement de cette agonie lente qui devait durer plus de vingt années.
Néanmoins, disons-le, avant la publication de sa confession, Gottschalk jouissait d'une certaine liberté ; il put encore correspondre avec quelques-uns de ses amis ; Hinkmar nous cite (1) le titre
(1) Hinkm. opp., tome I, 305. « Pittacium ad quemdam monachum ».
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d'un écrit (plttacium) que Gottschalk adressa à un de ses partisans ; la rédaction de ces deux confessions nous laisse supposer d'autre part qu'on lui permettait encore d'écrire. Mais, après ce nouveau défi jeté à l'archevêque, il semble que l'abbé d'Hautvilliers, Halduin, redoubla de sévérité à l'égard de l'infortuné moine qui, depuis ce moment, disparaît de la scène de l'histoire.
Mais une autre conséquence, et assurément à laquelle Hinkmar était loiû de s'attendre, suivit la publication de ces confessions. Jusqu'ici la lutte, quelque violente qu'elle eût été, avait été circonscrite : c'était ua simple moine qui luttait contre un puissant archevêque, et l'issue de cette querelle ne pouvait être douteuse. Après l'apparition des confessions de Gottschalk, la querelle s'envenime ; la cruauté montrée au concile de Quiersy à l'égard du moine d'Hautvilliers soulève une réprobation universelle : dès que l'occasion se présentera, la lutte éclatera plus violente que jamais, et menacera même à un moment de jeter la discorde et la division dans l'église franque.
Ce fut Hinkmar qui devait mettre le feu aux poudres. Pour combattre les doctrines predestinatiennes deGottschalk, l'archevêque adressa à ses « paroissiens », après le concile de Quiersy, le bref: Ad recluaos et simplices (1). Dans cette lettre paroissiale, il cherchait à faire prévaloir ses idées sur la « question de la Prédestination » comme étant celles d'Augustin et de Fulgence.
Deux partis se forment aussitôt dans l'église : chacun comptera les noms les plus éminents. Parmi les adversaires d'Hinkmar citons : l'évêque deTroyes, Prudence ; Ratramne, moine de Corbie et plus tard l'illustre évêque de Lyon, Rémi. Hinkmar chercha aussitôt des partisans et des défenseurs. Il demanda d'abord à Raban, de lui prêter son appui ; il lui envoya même les confessions de Gottschalk et son écrit Ad reclusos et simplices. Mais l'archevêque de Mayence prétexta ce mauvais état de sa santé, pour ne point prendre part à la lutte. « Son grand âge et sa faiblesse » dit-il « devraient lui permettre de goûter le repos ».
Rebuté, Hinkmar s'adresse alors à Scot Erigène, qui écrivit son fameux livre De divinâ prœdestinatione (2). Cet écrit, loin de servir à
(1) J. Sirmondi opéra varia. Venetiis, 1729, tome II, page 989.
(2) Migne, tome CXXII, pages 355-440.
la cause d'Hiiikmar, ne fit que lui nuire. Les idées panthéistiques qui y étaient contenues, augmentèrent le nombre des adversaires de l'archevêque; de nombreux écrivains prirent la plume pour en faire des réfutations; parmi eux citons Wénilon, de Sens; Prudence deTroyes(l); il y eut un autre écrit dont l'auteur est anonyme, mais dont le titre est bien significatif, et qui montre toute l'ardeur et la passion des partis dans cette querelle (2).
Il n'entre point dans le cadre de notre étude d'examiner en détail chacun des ouvrages précédents ; mais, disons-le toutefois, on cherche, soit dans un parti, soit dans l'autre, à reproduire plus ou moins exactement la doctrine de saint Augustin; pour donner plus depoids à son argumentation, on l'appuie sur de longues citations, souvent fastidieuses, tirées soit de la Bible, soit des Pères. Les partisans d'Hinkmar (excepté toutefois Scot Erigène qui se place au point de vue philosophique), Servatus Lupus, Pardulus de Laon, cherchent à montrer qu'Augustin n'a point enseigné une prédestination des méchants ; Prudence (3), Ratramne (4) au contraire tireront des œuvres d'Augustin des thèses prouvant plus ou moins clairement la prédestination des réprouvés : ils s'appuiront sur l'identité déjà formulée par Gottschalk, de la Prescience et de la Prédestination.
Le livre fameux De tribus epistoUs liber (b) qui émanait de la province de Lyon, et dont on a très vraisemblablement attribué la rédaction à révêque de Lyon, Rémi, devait ouvrir une nouvelle phase dans la con-
(1) Migne,tome CXV (pages \009-\376), De prœdestinatione contra Joannem Scotum, slve liber Scoti correclus.
{2)u Adversus cujusdam vanissimi hominis qui cognominatur Joannes, ineptias et er' rares de prœdestinatione et prœscîentd divinâ et de verâ humani arbitrii lihertate. » Migne, tome CXIX, pages 101-250.
(3) Migne,torae CXV, pages71-1010. — L'évêque de Troyes, après unéloge pompeux d'Augustin dans lequel il dit que s'opposer à la doctrine de ce père, c'est se mettre en opposition avec TÉglise tout entière, pose trois thèses qu'il tire d'Augustin :
1° Il y a une double prescience et prédestination ; 2« Le Rédempteur n'est mort que pour les seuls élus ; 3° Dieu ne veut sauver que ceux qu'il sauve réellement.
(4) Migne, tome CXXl, pages 13-80, « Be Prœdestinatione Bei libri duo ». — Ce livre fut écrit sur l'invitation de Charles le Chauve, auquel il est dédié. - La doctrine d'Augustin y est formulée en 21 thèses.
(5) (( S'inti Remigil Liigdunensis episcopi, subnomine eccîestœ lugiunensis, de tribus épis- ^olis.liber. » Migne, tome CXXl, pages 985-1068. — L'auteur résume en sept thèses
troverse. Alalutte des théologiens va succéder la lutte, beaucoup plus grave, des synodes: l'unité de l'Église franque parut un moment sur le point de sombrer.
L'écrit de Tévéque de Lyon, attaquant si manifestement les idées d'Hinkmar et émanant d'un homme si universellement respecté, ne pouvait rester sans réponse. Hinkmar y répondit en convoquant le second concile de Quiersy en 853, dans ce même palais où Gottschalk quatre ans auparavant avait été obligé de brûler ses écrits. Le roi de France intervint lui-même dans la lutte, et se rangea du côté d'Hinkmar: il prit lui-même une part très active dans ce concile: son intérêt l'y poussait; ayant besoin de l'Église, il désirait éteindre cette querelle naissante qui menaçait de l'afifaiblir; et comme l'archevêque de Reims était à ses yeux le médiateur désigné entre la Royauté et l'Eglise, il n'y a pas lieu de nous étonner qu'il se soit rangé du côté où son intérêt semblait devoir trouver le plus grand profit. Les canons (1) du concile de Quiersy, si pleins de contradictions étaient un défi jeté à l'église de Lyon.
Rémi y répondit par son livre De tenenda immobiliter ScHpturœ
la doctrine de l'ÉgUse sur la prédestination; voici les principales, qui sont dirigées contre Hinkmar.
L La prescience et la prédestination de Dieu sont éternelles et invariables.