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Mémoires d'un artiste

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Mêlées aux études classiques, les études musicales de l'enfant risquaient fort de les compromettre, et Mme Gounod, que de telles dispositions réjouissaient, en concevait aussi quelque inquiétude. Malgré les signes multipliés d'une vocation pressante, elle hésita longtemps à s'y rendre. Cependant l'écolier, puis le collégien redoublait ses assauts. Le Freischutz, Otello, chantaient toujours plus haut à son oreille et dans son cœur. Elève du lycée Saint-Louis, âgé de treize ans, voici la supplique — pour ne pas dire la sommation — qu'il adressait à sa mère :

« Il est un âge où, sans manquer à la règle de soumission, d'obéissance, on commence à penser par soi-même et à ne pas laisser aux parents, par une indécision cruelle, tout le soin de l'avenir d'un fils. Telle est en ce moment ma position. Je ne saurais juger parmi les diverses carrières Futilité et les désavantages de chacune d'elles : l'inexpérience de mon âge ne me le permet pas. Mais je dirai qu'un goût très prononcé s'est déclaré chez moi pour la carrière des arts.

« Je crois que dans cette carrière il existe un bonheur réel, constant, une consolation intime, qui doit compenser ce qui arriverait de moins heureux. Pour moi, l'homme qui, seul avec son art, sa science et sa pensée, peut être heureux, celui-là est l'homme dont le sort est à envier.

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Ainsi il y a plusieurs sortes de bonheur. Un homme est riche: il a des équipages, des biens, il possède tout ce dont la fortune peut combler ses plus grands favoris. Que cet homme perde ses places, ses honneurs, ses dignités, adieu le bonheur... Mais quand un homme s'est acquis des talents supérieurs, une science dont il a approfondi l'étude, c'est une fortune qu'il est sur de conserver; elle est son ouvrage, elle ne dépend de personne que de lui... Je crois bien que de grands changements dans un Etat peuvent avoir quelque influence sur les arts ; mais je crois aussi qu'un homme qui se mettra hors de ligne sera toujours admiré quels que soient les témoins de son talent. Quand je parle ainsi, ce n'est pas, qu'on le croie bien, que je veuille me prêter la belle position d'un homme entièrement né pour les arts et qui doit risquer cette carrière à tout prix. Non certes, je ne prétends pas à un tel honneur ; mais je crois qu'un homme qui ne saura pas préférer au simple bonheur de l'aisance le bonheur d'un savoir qui peut ensuite lui procurer l'aisance, je crois, dis-je, que celui-là ne serait pas fait pour embrasser la carrière des arts. Nous voyons qu'Achille préférait la gloire à une longue vie passée sans se couvrir d un nom glorieux. Pourquoi ne pourrait-on pas préférer la gloire des arts à une posi-

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tion que l'argent seul rendrait brillante ?...

« Quelqu'un a dit que la musique peut calmer les cœurs les plus farouches, toucher les plus insensibles; je n'en suis pas étonné. A mes yeux, un homme qui ne sent pas les charmes de la musique perd sous le rapport des sentiments, du cœur ; non pas que pour cela il ne puisse pas être bon ; non sans doute, l'un n'entraîne pas l'autre. Mais un homme qui se laisse toucher par une belle mélodie qui lui parle dans le fond de l'âme, ne gagne pas peu à mes yeux. Car je ne vois rien de plus touchant qu'une belle création musicale. Pour moi la musique est une compagne si douce, qu'on me retirerait un bien grand bonheur si on m'empêchait de la sentir. Oh ! qu'on est heureux de comprendre ce langage divin ! C'est un trésor que je ne donnerais pas pour bien d'autres ; c'est une jouissance qui, je l'espère, remplira tous les moments de ma vie. »

Mme Gounod crut devoir communiquer ce manifeste au proviseur de Saint-Louis. L'excellent homme était musicien. Il fit venir le petit mélomane et, pour éprouver ses talents, le pria de mettre en musique, séance tenante, les paroles de Joseph : A peine au sortir de l'enfance. En moins d'une heure, l'écolier, qui ne connaissait pas la romance de Méhul, avait composé la

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sienne. Elle était si jolie, qu'à l'entendre, le proviseur non seulement s'étonna, mais s'émut jusqu'aux larmes, et prenant dans ses mains le jeune front prédestiné : « Va mon enfant, dit-il, et fais de la musique. »

L'enfant en fit désormais, sans toutefois cesser encore de faire autre chose. Mme Gounod exigea qu'il poursuivît ses études classiques. Sage deux fois, elle voulait bien céder, mais pied à pied, se ménageant toujours des garanties et, s'il était possible, des recours, ou des retours. Le confiait-elle à des maîtres, dont le premier fut Reicha, elle ne leur demandait pas moins de l'éprouver que de l'instruire. Mais elle le menait aux Italiens entendre, après Otello, Don Giovanni, ce Don Giovanni dont il fera toute sa vie ses plus chères amours, et l'enfant, l'ouverture à peine achevée, laissait tomber sa tête sur l'épaule maternelle, en murmurant : « Ah ! maman, quelle musique ! Cela c'est vraiment La musique ! »

Enfin, reçu bachelier es lettres, il se vit accorder pleine licence de suivre son goût, ou sa passion. Conduit par sa mère à Cherubini, le directeur du Conservatoire le fit entrer dans la classe d'Halévy, pour le contre-point et la fugue, et, pour la composition lyrique, dans celle de Berton d'abord, puis de Lesueur. Gounod ne

concourut pas moins de trois fois pour le prix de Rome. En 1837, ^ obtint la seconde récompense ; il échoua l'année suivante, mais en 1839 le grand prix lui fut décerné. Il venait d'avoir vingt et un ans.

Avant de partir pour Rome, il trouva l'occasion d'écrire une messe, à grand orchestre, pour l'église Saint-Eustache, et de l'y diriger. Au dire de Gounod lui-même, elle avait peu de valeur. Elle ne passa pourtant point inaperçue. Gomme il revenait de l'église avec sa mère, on lui remit ce billet : « Bravo, cher homme que j'ai connu enfant ! Honneur au Gloria, au Credo, au Sanctus ! C'est beau; c'est vraiment religieux! Bravo et merci ; vous m'avez rendu bien heureux. »

Le compliment était signé de l'ancien proviseur de Saint-Louis, devenu celui de Charlemagne. Proviseur et jadis un peu prophète, sa prophétie : « Va et fais de la musique ! » allait de plus en plus s'accomplir.

Le 5 décembre 1839, avec son camarade Lefuel, Gounod prenait le chemin de Rome. En y arrivant, il commença par ne la point comprendre. Dans ses Mémoires il s'en accuse et s'en repent avec d'autant plus de contrition, qu'ensuite, presque tout de suite, il la devait aimer avec plus de ferveur.

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« J'étais trop jeune alors, non seulement d'âge, mais encore et surtout de caractère ; j'étais trop enfant pour saisir et comprendre au premier coup d'œil le sens profond de cette ville grave, austère, qui ne me parut que froide, sèche, triste et maussade, et qui parle si bas, qu'on ne l'entend qu'avec des oreilles préparées par le silence et initiées par le recueillement. Rome peut dire ce que la Sainte-Ecriture fait dire à Dieu par rapporta l'âme : «Je la conduirai dans la solitude et là je parlerai à son cœur. »

Il suffit de quelques semaines pour que Rome parlât à son cœur et qu'il l'entendît. A son cœur, à son âme, autant qu'à son esprit. C est à Rome que nous allons voir Gounod, sinon se former, du moins s'annoncer tout entier. Rome le marquera du signe du génie et du sceau de la foi.

Ingres, alors directeur de l'Académie de France, avait plus dune raison d'accueillir favorablement son nouveau pensionnaire. Il conservait du père de Gounod, de l'artiste et de l'homme, un souvenir charmé. Le fils gagna promptement ses bonnes grâces. Nul don ne manquait à Gounod, même celui du dessin. Sa mère lavait fait musicien ; son père l'aurait peutêtre fait peintre. Quelques esquisses de sa façon lui méritèrent, avec l'attention et les éloges du maître, l'honneur même de devenir un peu son

collaborateur. Ingres le pria d'exécuter des calques d'après des gravures anciennes. Souvent le soir, à la clarté de la lampe, dans le salon de la villa Médicis, Gounod dessinait près d'Ingres, et pour lui. Plus souvent encore, et plus longtemps, quelquefois jusqu'à deux heures du matin, il lui jouait ou lui chantait les chefsd'œuvre qu'ils aimaient tous les deux. Ils avaient les mêmes préférences : les symphonies de Beethoven, les opéras de Gluck et surtout Don Juan, que déjà Gounod savait par cœur. Et déjà sans doute, avec peu de moyens, je veux dire peu de voix, Gounod commençait d'être le chanteur sans pareil qu'il est resté jusqu'à la fin. « Je te fais mon compliment », lui écrivait sa mère (février 1840) «jeté fais mon compliment, en ce qui te concerne, qu'une grande voix ne te soit pas utile pour satisfaire votre habile directeur. Je suis bien de l'avis que le goût et l'expression font un bien plus grand plaisir que les tours de gosier ou les éclats de voix. »

Alors comme aujourd'hui, la musique à Rome était rare et médiocre. Le théâtre ne représentait guère — et comment ! — que les opéras de Bellini, de Donizetti et de Mercadante. Les concerts n'existaient pas. Dans le genre sacré seulement, quelque chose, et quelque chose de grand, subsistait encore : la chapelle Sixtine. Gounod,

dès qu'il en passa le seuil, y trouva la révélation d'un ordre ou d'une catégorie, nouvelle pour lui, de la beauté sonore. Il s'en éprit très vite, passionnément, et pour toujours. Revenant plus tard, beaucoup plus tard, dans les Mémoires dun artiste, sur ses premières impressions sixtines, il trouvera des mots heureux pour définir et pour analyser la musique palestrinienne : « Cette musique sévère, ascétique, horizontale et calme comme la ligne de l'Océan, monotone à force de sérénité, anti-sensuelle, et néanmoins d'une intensité de contemplation qui va parfois jusqu'à l'extase. » En quelques pages d'esthétique comparée il rapprochera même, d'une manière originale, les deux arts, musique et peinture, que la Sixtine a réunis sous sa voûte.

Hôte assidu de la chapelle pontificale, ayant pris pour bréviaire les œuvres polyphoniques du xvie siècle, avec cela très croyant, Gounod devait naturellement écrire à Rome de la musique religieuse. Il n'y manqua pas. Outre une messe, exécutée à Saint-Louis des Français en 184 1, il s'occupe alors d'un oratorio, d'une symphonie sacrée, d'un Te Deum et d'un Requiem [a cappella). Nous savons même — et c'est le premier signe du sentiment qui dominera son œuvre, — que Gounod voulait donner à ce /?e-

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quiem le caractère ou l'expression de l'amour plutôt que de la terreur. Un de ses amis, dont nous reparlerons, Charles Gay, le prêtre et l'évêque futur, l'y encourageait en ces termes : « Oui, cher ami, la vérité se trouve toujours dans la charité, parce que Dieu est ces deux choses. Laisse donc l'effroi et les impressions d'épouvante. L'Apôtre nous dit : « Vous n'avez pas reçu l'esprit de la servitude qui fait que Ton craint, mais l'esprit d'adoption qui fait que Ton aime et que Ton crie : Mon père ! Mon père ! » Chante donc avec espérance et d'une manière consolante. La consolation et la confiance des créatures sont la meilleure gloire de Dieu. »

Ne voilà-t-il pas, tracée à l'avance, l'épigraphe de toute la musique sacrée de Gounod, de ses prières et de ses cantiques, de ses messes et de ses oratorios ! « Avec espérance et d'une manière consolante », c'est toujours ainsi qu'il chantera.

Déjà pourtant, son idéal est partagé, comme il le sera toujours aussi. Rome elle-même ne lui paraît pas contraire à ce partage. « Il est possible, écrit-il, de faire à Rome de la belle musique religieuse, d'un style sévère, en même temps que d'y peindre d'une autre palette la fougue effrénée de la passion humaine, parce

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que c'est là que notre souvenir et nos yeux encore aujourd'hui nous montrent le centre du drame catholique parmi les hommes, et que, d'un autre côté, nous y comprenons et nous y sentons tout autour de nous Ja puissance des passions. » Rien cependant n'est passionné, moins encore effréné, mais tout est noble, tout est serein, en deux mélodies profanes, composées par Gounod à Rome, et qui survivent à ses essais religieux de la même époque. Je veux parler du Soir et du Vallon. Gounod faisait alors ses lectures favorites du Faust de Goethe et des poésies de Lamartine. Lamartine l'inspira le premier. Si brèves que soient Tune et l'autre page, elles ont, en leurs dimensions restreintes, une valeur exemplaire ou typique. Le début du Vallon, mêlé de récitatif et de chant ; la justesse, la gravité, la grandeur même de la déclamation lyrique dans les deux pièces ; dans le Soir, en particulier, la pureté delà mélodie et son ampleur, sa reproduction, ou son report, dans la ritournelle, à des niveaux et comme à des étages différents, son développement et surtout sa chute ; le galbe classique de la forme et la tendresse intime du sentiment, à vingt et un ans voilà Gounod luimême, et lui seul, sinon tout entier. Le reste de son œuvre pourrait périr, il suffirait du Soir et du Vallon pour marquer dans l'histoire de la

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musique française Fapparition d'un style personnel et d'un idéal nouveau.

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