‹ GounodChapitre 11 sur 42 · PIANO · texte numérisé non relu

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LES ANNE.EjS ROMAINES

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Il existe plusieurs portraits de Gounod à cette époque. Ingres l'a dessiné d'un trait pur et précis. La sœur de Mendelssohn, Fanny Hensel, qui passa l'hiver etle printemps de 1840 à Rome, l'a dépeint en son journal, etle portrait littéraire n'est pas le moins vivant.

On y voit l'homme et l'artiste, animés, brûlants d'une flamme juvénile, que plus tard ni la maturité ni la vieillesse même n'éteindra.

Hôtes assidus de la villa Médicis, Fanny Hensel et son mari n'avaient pas de meilleurs compagnons que les jeunes pensionnaires, surtout les musiciens : « nos Français », comme elle les appelle. Entre autres, ou plus que les autres,

Gounod lui plaît, sinon par son talent, qu'elle trouve « peu mùr encore », au moins par son entrain et sa verve exaltée. Il est de toutes les promenades et de toutes les fêtes. « Peu de personnes savent plus sincèrement et plus follement s'amuser que lui. » On court ensemble la ville et les environs. On déjeûne en voiture de quelques oranges, sous un ciel sans nuage, à l'ombre du mausolée de Gécilia Metella.

Jamais de fatigue et jamais de repos, même la nuit. S'il fait clair de lune, on part, toujours en bande, soit pour le « bosco » de la villa Médicis, où « Gounod s'épanche » en dithyrambes, soit pour le Forum et le Colisée. « Gounod, grimpé sur un acacia, nous jette tant de branches fleuries, que nous ressemblons, en nous remettant en marche, à la forêt de Dunsinane... Il prend fantaisie à l'un de nous de chanter le concerto de Bach, nous l'entonnons en chœur, marchons en cadence en parcourant une partie de Rome, comme une troupe d'écervelés... Vers deux heures du matin, nous étions de retour chez nous ; nous désapprenons de dormir. »

Leur jeunesse leur faisait du bruit, ou plutôt elle leur donnait de perpétuels concerts. Fanny Hensel en était l'âme. Pianiste admirable, le soir et fort avant dans la nuit, dans le salon de son appartement ou dans le jardin de l'Académie, à

la clarté des étoiles, elle jouait pour « les Français. » Elle leur jouait les Allemands, etGounod même, Gounod surtout, qui pourtant croyait les connaître, en recevait par elle comme une révélation foudroyante.

Il lui redemandait jusqu'à dix fois le concerto de Bach, lui serrant, lui baisant les mains avec transport. « Un pareil auditeur est une bonne fortune... Il se trouve toujours à court d'expressions quand il veut me faire comprendre quelle influence j'exerce sur lui et combien ma présence le rend heureux. »

Le i3 mai : « Je joue tout Fidelio et bien d'autres choses encore. Pour la clôture, j'exécute la sonate en ut majeur de Beethoven. Gounod en était comme fou d'enthousiasme et finit par crier : « Beethoven est un polisson ! » Sur quoi ses amis, jugeant qu'il était temps de le mettre au lit, l'emmenèrent. Il était minuit et demie. »

Le 3o mai, dans la tristesse du départ prochain : « Nous ne sommes rentrés chez nous qu'à l'heure des vers luisants. A neuf heures arrivèrent D.., B... et Gounod. Je me sentais très lasse et découragée. Pour ne pas fondre en larmes, je me suis assise au piano et j'ai joué Y allegro de la sonate en la majeur de Beethoven... Puis je promis à B... Y allegro de la sonate en fa mineur... E... et H... survinrent au moment où Gounod implo-

rait à genoux la faveur d'entendre Y adagio de la même sonate ».

Enfin, comme résumé des impressions de Gounod : « Notre musique produit sur lui l'effet d'une bombe qui éclaterait dans une maison. Jugez du désarroi. »

Le désarroi — si même le mot n'est pas trop fort — n'était qu'apparent et tout extérieur. Aussi bien il ne devait pas durer, et c'est l'ordre au contraire, c'est la discipline, avec la tenue et la dignité du style, que l'influence des Allemands, celle de Bach et de Mozart, celle de Beethoven et de Mendelssohn aussi, devait établir ou fortifier un jour dans l'art de Gounod.

Son âme, cependant, subissait une autre influence. Rome le confirmait dans sa foi, pour jamais. Ce trait essentiel de l'homme et de l'artiste, le goût, la passion même du divin, nous ne pouvons le saisir ici directement, la correspondance de Gounod à cette époque n'ayant malheureusement pas été retrouvée. Mais d'autres lettres, à lui adressées et précieuses entre toutes, en ont gardé la marque profonde. Inédites et bien dignes d'être publiées, les lettres de Mme Gounod sont comme un bréviaire de tendresse et de sagesse maternelle. Plus d'une est une réponse, un reflet. Ainsi, derrière la fine écriture et dans le filigrane des feuilles légères,

LES ANNÉES ROMAINES a5

la mère et le fils apparaissent ensemble, formant un groupe religieux.

A peine esquissé dans les Mémoires d'un artiste, le portrait de Alme Gounod mériterait d'être achevé. Il faudrait lui donner l'expression de la simplicité, même de la modestie, avec un air grave, mais très doux aussi, de dignité bourgeoise, d'énergie laborieuse, de courage et de souriante vertu. Consacrant à ses leçons toutes ses journées, Mme Gounod prenait sur ses nuits et sur son repos le temps d'écrire à son fils de longues, belles et bonnes lettres, pleines de sens et pleines de cœur, signées de ces deux mots : « Ta mère amie », et les justifiant tous les deux; lettres familiales et familières, où les récits, les nouvelles de la vie quotidienne prennent place , mais dont la « direction » maternelle, les conseils et les préceptes de conduite, les pensées morales et chrétiennes, font plus souvent encore et l'objet et le prix.

Un de nos confrères, publiant une brève correspondance du maître, écrivait l'an dernier : « La mère de Charles Gounod... était très pieuse et développa certainement en lui les tendances mystiques qui l'ont mené toute sa jeunesse, au delà même. » C'est le contraire, ou du moins l'inverse, qui est la vérité. Entre la mère et le

fils, le courant mystique, au lieu de descendre, remonta.

Religieuse, ou croyante, Mme Gounod l'avait toujours été sans doute, mais à sa manière : une manière assez vague, très libre, où le sentiment intervenait encore, mais d'où la pratique, alors, et depuis longtemps, s'était retirée. Elle priait cependant, elle priait de loin pour son fils et avec lui.

« Je te remercie de tes prières, mon cher fils. J'espère que le ciel les entend ; moi aussi, je prie, et bien que je n'en fasse guère parade, j'espère que Dieu ne rejeté (sic) pas tous mes vœux, parce qu'ils sont sincères et que je compte sur sa bonté infinie. J'espère qu'il aura pitié de moi parce qu'il m'a fait la grâce de remplir la tâche qu'il m'a donnée en ce monde, de supporter bien des douleurs. Un travail au-dessus de mes forces m'a seul contrainte à l'emploi de mon temps souventaux dépens du repos qu'on attend des nuits; le désir de votre bonheur et l'accomplissement du devoir m'a soutenue, mais il m'était impossible d'allier à tant de choses commandées pour vous, l'absence du logis pour des pratiques que j'ai longtemps suivies, quoiqu'à des intervalles éloignés. J'y pourrai revenir, j'espère, non fréquemment, mais sincèrement. La prière m'est douce ; je n'ai pas besoin d'y être conviée. »

La prière ne suffisait déjà plus à l'âme filiale. Le 20 mars 1840, dans la chapelle de la Vierge de l'église du Gesù, le jeune pensionnaire de la villa Médicis était revenu, pour la première fois depuis son enfance, aux pratiques dont sa mère vivait éloignée. Chaque jour augmentait sa ferveur. Il subissait, que dis-je, il recherchait de saintes influences : d'abord celles de Charles Gay, son ancien condisciple à Saint-Louis, qui maintenant faisait à Rome ses études de théologie et se préparait au sacerdoce. Après l'avoir eu pour compagnon de son adolescence, Gounod devait trouver et garder en lui l'ami peutêtre le plus fidèle et le plus secourable de sa vie tout entière.

Une autre voix encore, et de quelle éloquence ! attirait Gounod etfaillit l'entraîner. Fanny Hensel en éprouva quelque inquiétude: «B...nousaconfié ses craintes au sujet de l'exaltation religieuse de Gounod, depuis qu'il subit l'ascendant du PèreLacordaire.Ce dernier, sonnoviciat terminé à Viterbe, s'est fait ordonner prêtre et séjourne depuis quelque temps à Rome, 011 il travaille à la fondation d'un nouvel ordre religieux en France. Déjà son éloquence avait groupé l'hiver dernier autour de lui une partie de la jeunesse. Gounod, d'un caractère faible et d'une nature impressionnable, fut gagné dès l'abord par la

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parole vibrante de Lacordaire. Il vient de s'enrôler dans l'association dite de Jean l'Évangéliste, exclusivement composée déjeunes artistes qui poursuivent la régénération de l'humanité par le moyen de l'art. L'association s'est accrue d'un grand nombre de jeunes gens des premières familles romaines. Plusieurs d'entre eux ont renoncé à leur carrière pour entrer dans les ordres. B... a Timpression que Gounod, lui aussi, est sur le point d'échanger la musique contre le froc. » Mme Gounod elle-même s'alarmait. Elle était encore loin de « cette ardeur parfaite » que souhaite Néarque àPolyeucte, au héros que Gounod devait tant aimer un jour. Et puis elle connaissait la vie, et surtout elle connaissait son fils. Tout en le louant de sa foi, de sa piété même, elle redoute l'exagération que peut-être il ne saurait pas contenir. Sans être jamais conseillère de respect humain ni de fausse honte, elle lest constamment de modération, de discrétion surtout et de prudence. Elle regrette que Charles Gay ait écrit sur un livre offert à Gounod une dédicace trop mystique. Elle aurait préféré celleci : « Unissons-nous dans l'amour du Seigneur. Je le prierai pour que tes chants soient toujours beaux. Prie-le pour que ma parole soit toujours fidèle. » Et la formule d'ailleurs n'était pas déjà sans beauté.

L'abbé Gerbet du moins inspire à Àlmc Gounod pleine confiance : « Il doit comprendre votre situation à l'Académie. Il devinera bien aussi que votre carrière ne saurait s'accorder avec de fréquentes pratiques ; que, lorsqu'elles auront lieu, ce doit être entre Dieu et vous, et non ostensiblement. Si vous agissez autrement, vous risquez d'entraver votre carrière. »

Lacordaire était plus dangereux : « Je sais que jM. Lacordère (sic) est un homme de grand talent et de grande instruction. Mais je dois te manifester mes craintes sur l'influence qu'il cherche à exercer sur les jeunes gens dont il prend la direction... A moins que tu n'aies décidé dans ta tête et dans ton cœur de te faire dominiquin (sic) (ce que je ne crois guère propre à ta nature passionnée) tiens-toi sur tes gardes et déclaretoi bien franchement artiste qui a des sentiments peligieux, mais non Religieux, de pratiques multipliées, qui veut se réserver d'être artiste... »

Ainsi la prudence humaine et maternelle continuait de retenir et de disputer quelque chose du téméraire enfant qui voulait se donner tout entier. Elle obtenait certains sacrifices, tels que le renoncement au dessein d'entrer dans la « Confrérie de Saint-Jean ». La grâce n'en avait pas moins ses revanches, et dans la correspondance de Mme Gounod on suit, comme dans un miroir,

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le progrès — jusqu'au triomphe — du juvénile et filial apostolat.

Au mois de mai 1840, Charles Gay revient à Paris. « Ton bon ange m'a consacré deux heures (de huit à dix) et pendant ces heureux instants il m'a donné l'occasion de juger de la douceur et de la paix de son âme si dévouée. Il faut apprécier la sincérité du sentiment pour comprendre combien la pureté du cœur inspire la confiance. Je sens que cet excellent Charles aura toute la mienne et, s'il comptait plus d'années, je lui demanderais d'être le consolateur de ma vie passée, comme le directeur de mes vieux jours. »

Il fut du moins le gardien et le jeune tuteur dune foi revenue et confirmée. Mme Gounod s'était mise à prendre avec lui des leçons de théologie élémentaire ou de catéchisme supérieur. Auprès d'un autre guide, celui-ci déjà prêtre, et depuis longtemps, elle trouvait les mêmes secours, avec plus d'expérience : je veux parler de l'abbé Dumarsais, curé des Missions étrangères, dont Mme Gounod était devenue depuis peu la paroissienne et la pénitente. Il paraît avoir aidé singulièrement au progrès de cette âme de plus en plus chrétienne : progrès dans la foi et dans la charité, dont témoigne chaque lettre, chaque tendre et pieux bonsoir, que la

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mère laborieuse, après sa rude journée, envoie à son enfant.

« Adieu, je te quitte pour aller prier pour toi et pour ton frère, si bon. Après, je demande aussi à Dieu qu'il me fortifie et me fasse miséricorde. »

Un autre soir, elle écrit :

« Je suis souvent seule, et je ne m'en plains pas/C'est alors que je me sens le plus en la puissance du Maître. Je m'en trouve bien. Je l'écoute et le prie de me rendre digne de sa grâce, de veiller sur toi, sur ton bon frère,* de nous faire vivre tous sous sa sainte loi, de nous rendre indulgents les uns pour les autres et remplis de confiance en sa bonté. »

Un soir encore :

« Je te donne un saint rendez-vous pour le jour de l'Assomption, i5 août, à huit heures du matin. Je serai aux Missions... Nous prierons les uns pour les autres et nous serons réunis dans le Seigneur. »

Le Dieu que l'excellente femme aimait et servait toujours davantage, elle l'aimait et le servait aussi dans les pauvres. Elle consacrait un aprèsmidi par semaine à les visiter et à les secourir Le soir, ayant donné des leçons tout le jour, elle travaillait encore pour eux, gagnant leur vie après la sienne et même un peu comme la sienne, composant de petits cantiques qu'elle

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tâchait de vendre à leur profit. Avec une touchante modestie, elle les envoyait à son fils, et le priait de les corriger : a Aide-moi beaucoup à remplacer le commun par du distingué. » Au besoin même, elle l'engageait à lui répondre simplement : « Déchirez, bonne mère, déchirez. » La mère avait élevé le fils, plus haut qu'ellemême. Voilà comment il l'attirait à son tour ; voilà comment, de si loin, il se Tétait rendue aussi prochaine. Son ami Charles Gay s'en réjouit et l'en félicite saintement. Revenu le premier en France, il écrit de Paris à Gounod. Après lui avoir rappelé la cérémonie romaine de l'année précédente, les sacrés mystères célébrés dans l'église du Gesù, sa ferveur, son émotion de néophyte et ses larmes, le pieux correspondant ajoute : « Une seule chose alors faisait ombre à ta joie : tu pensais que ta mère n'était pas chrétienne encore et qu'elle ne connaissait pas ce bonheur qui venait de t'inonder. Aussi tu priais ardemment pour elle. Et maintenant tu sais que ta prière est montée jusqu'à Dieu et qu'elle est redescendue sur ta mère en rosée de grâce et de bénédictions ; tu sais... qu'elle a établi sa demeure dans le cœur même de Dieu, à coté de toi. Oh ! oui, mon bon Charles, le Bon Dieu t'a exaucé, et au delà peut-être de ce que tu pouvais même demander. Car ta mère est non

seulement une chrétienne à l'heure qu'il est; mais elle est édifiante, et forte, et généreuse comme une sainte. Nous parlons d'elle souvent comme d'une merveille de la grâce et comme d'un des plus insignes exemples de la toute-puissante miséricorde de Dieu. Bénis donc, mon cher enfant; bénis pour toi, bénis pour elle, bénis sans cesse... »

Enfin, lui traçant à lui-même un glorieux et saint avenir, ce parfait ami de Gounod, cet ami, non seulement de son art, mais de son âme, lui disait :

« J'ai bien joui de tes succès, j'en ai remercié Dieu et l'ai prié de te conserver toujours dans la vérité et dans la charité, afin que tu chantes dignement ses miséricordes et que ta parole musicale prêche à beaucoup de cœurs de le bien aimer. Je compte si bien sur toi pour cette œuvre ! Je te redis cela souvent, mon bon Charles, parce que je comprends toute la sublimité d'une pareille vocation... Je bénis Notre* Seigneur de tout ce qu'il fait en toi et par toi, pour préparer cet avenir d'artiste chrétien. Le passé et le présent me donnent une immense confiance. Demeure seulement l'enfant de Dieu et laisse-le faire... »

Autre lettre, à peu près de la même époque :

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« Du fond du cœur, je remercie Dieu de ce qu'il daigne te communiquer la vérité de ton art. J'ai confiance qu'il t'en inspirera aussi la vertu, car il faut l'un et l'autre. Le service de la vérité en ce monde ne se fait pas sans sacrifice, tu le sais...

« D'ailleurs, je te l'avoue, j'ai une confiance immense, j'ai une certitude réelle, si j ose le dire, que Dieu te conduira par la main, pourvu que tu ne retires pas la tienne de la sienne. Ton âme est capable de recevoir l'inspiration, Dieu l'a faite ainsi ; maintenant c'est à toi de la tenir ouverte toujours parla pureté intérieure et de la dilater chaque jour davantage par la prière. Je. te parle là un langage qui ferait hausser les épaules au grand nombre de tes confrères ; mais je sais que tu peux l'entendre et que les paroles de la vie trouvent de l'écho en toi. »

Parmi les confrères de Gounod, passés et futurs, j'entends parmi les jeunes musiciens qui le précédèrent ou le suivirent à la villa Médicis, on ne voit guère en effet lequel, fût-ce Berlioz ou Bizet, aurait entendu ce langage. Gounod l'entendit et le garda dans son cœur. Rome, encore une fois, Rome, qu'il était alors au moment de quitter, l'avait fait sien tout entier et pour toujours.

Il la quitta, pleurant, et reprit le chemin de

Paris : celui que suivent d'ordinaire, en rentrant, les pensionnaires musiciens de la villa Médicis, et qui passe par l'Allemagne. A Vienne, sur la demande flatteuse delà Société Philharmonique , Gounod fit exécuter la messe qu'il avait composée à Rome, plus un Requiem improvisé en six semaines et une autre messe a cappella. Par Prague et Dresde, il gagna Berlin, où ses amis Hensel lui firent fête. « Gounod, écrit Fanny (avril i843), passe toutes ses journées avec nous. Il a été accueilli par la famille avec la plus grande cordialité, mais en somme, il ne voit de Berlin que notre maison et n'entend, en fait de musique, que ce que je lui joue. Le temps passe très agréablement dans sa société, son talent s'est bien développé depuis notre séjour à Rome. Supérieurement doué, il joint à une rectitude de jugement et à un sens musical étonnant, la plus grande délicatesse et une faculté d'assimilation extraordinaire. Cette dernière, il la possède dans tous les domaines, je lui ai entendu lire des scènes à'Antigone d'une manière remarquable, il saisissait d'instinct le génie de la langue. Son affection, je dirai plus, son adoration pour nous, contribue, je l'avoue, à me le rendre sympathique. Son voyage à Berlin est une preuve de grande amitié, il ne l'a entrepris que pour nous revoir.

« La présence de Gounod m'a été un puissant stimulant; non seulement j'ai joué devant lui, mais nous avons discuté musique à perte de vue. Il passait ses après-midi, en général, seul avec moi. Nous avons aussi parlé de son avenir et je ne crois pas m'être trompée en lui prédisant que les oratorios auraient grande chance de succès en France. Il a été facile à convaincre et se propose de travailler en vue de cette éventualité. Il est dès à présent préoccupé d'un sujet, qui sera Judith. Bref, il nous a marqué la plus grande confiance en réponse à notre accueil affectueux. L'impression qu'il a laissée dans l'esprit de tous est des plus favorables. »

Après la sœur, le frère. Gounod, qui ne connaissait pas encore Mendelssohn, alla passer, à Leipzig, quelques jours auprès de lui.

« Mendelssohn, a raconté Gounod, me reçut admirablement. J'emploie ce mot à dessein pour qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur accueillait un enfant qui ne pouvait être à ses yeux qu'un écolier. Pendant les quatre jours que je passai à Leipzig, je puis dire que Mendelssohn ne s'occupa que de moi. Il me questionna sur mes études et sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincère intérêt. Il voulut entendre au piano mes der-

niers essais, et je reçus de lui les paroles les plus précieuses d'approbation et d'encouragement. Je n'en mentionnerai qu'une seule, dont j'ai été trop fier pour jamais l'oublier. Je venais de lui faire entendre le Dies irae de mon Requiem de Vienne. Il mit la main sur un morceau à cinq voix seules, sans accompagnement, et me dit : « Mon ami, ce morceau-là pourrait être signé Gherubini. »

« Mendelssohn était directeur de la Société Philharmonique Gewandhaus... Il eut la délicate prévenance de la convoquer pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite « Ecossaise », en la mineur, de la partition de laquelle il me fit présent avec un mot de souvenir amical écrit de sa main...

« Mendelssohn ne borna pas ses attentions à cette convocation de la Société Philharmonique. Il était organiste de premier ordre et il voulut me faire connaître plusieurs des nombreuses et admirables compositions que le grand Sébastien Bach a écrites pour l'instrument sur lequel il régna en souverain. Il fit. à cette intention, visiter et remettre en état le vieil orgue de Saint- Thomas que Bach avait joué jadis, et là, pendant plus de deux heures, me révéla des merveilles que je ne soupçonnais pas...

« Telle fut pour moi l'obligeance parfaite de

cet homme charmant, de ce grand artiste, de cet immense musicien...1 »

Si brève qu'ait été cette rencontre unique, elle ne devait pas être vaine. Elle révéla de secrètes sympathies et prépara des analogies futures. Elle établit, pour la première fois peutêtre, le contact, ou ]e courant, entre la musique allemande et la nôtre. Autant que du Mozart, sinon davantage, nous trouverons un jour du Mendelssohn en Gounod, dans le Gounod profane et dans le Gounod religieux.

i. Mémoires d'un artiste.

Le 17 avril 1842, Mme Gounod mère écrivait à son fils : « Je ne sais de quel côté tu désireras loger lorsque tu reviendras. Sera-ce près des Missions, ou près de l'Opéra? »

Cette phrase, qui n'a l'air de rien, pourrait servir d'épigraphe à l'histoire de Gounod. Elle résume son génie et sa destinée. Toute sa vie, il habita tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, si ce n'est des deux côtés à la fois.

En réalité, quand il revint à Paris, le 25 mai i843, il trouva sa mère « du côté » des Missions, dans un appartement de la rue Vaneau. Le voisinage de l'abbé Dumarsais, curé de la paroisse, l'y avait, nous le savons, attirée. Et puis l'excellent prêtre s'était promis de faire de Gounod plus que son paroissien, son maître de chapelle. Gounod accepta le poste offert, mais sous conditions, et lesquelles! Indépendant, n'ayant à rece-

voir d'ordres, ou de conseils seulement, de personne, il serait, en un mot, « le curé de la musique ». Et, si nous l'en croyons, il finit par le devenir en effet. Mais, toujours à l'en croire, il ne le devint pas sans peine. Alors déjà la musique d'église n'était guère celle de l'église, et quand elle venait parmi les siens, les siens la recevaient assez mal. La bonne Mme Gounod la première lui marquait peu de sympathie. Son fils n'avait pu la convertir à la religion palestinienne. C'est en vain que, de Rome, il priait sa mère d'acheter quelques messes du maître et de les recommander au curé. En retour, elle lui conseillait à lui-même de ne pas faire trop d'emplettes dans ce genre « avant d'avoir tâté, ici, son public ». Et voici comment elle lui rendait compte d'un récent office « dans ce genre », et des impressions qu'elle en avait éprouvées. « Je suis loin de vouloir juger cette musique, dans laquelle l'auteur semble avoir voulu se poser en savant d'un bout à l'autre et jouer avec cette facture de fugue, de contre-point, de canon, etc. Mais ce qui est bien certain, c'est que cette composition m'a toujours paru le fruit de difficultés vaincues comme par défi et non le résultat de sentiments profonds, nobles, religieux, distingués, tels qu'une belle âme peut les dicter et (ici un mot illisible) cœur les ressentir. Je ne sais

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