‹ GounodChapitre 18 sur 42 · PHILEMO^ ET BAUCIS. — MIREILLE · texte numérisé non relu

PHILEMO^ ET BAUCIS. — MIREILLE

l'ironie. Rappelez-vous l'échappée, ou l'envolée mélodique, brillante, fuyante comme l'écume elle-même, de ces deux alexandrins :

J'ai fait éclore un jour la reine de Cythère Dans un flocon d'écume emporté par le vent.

Comparez-la, pour le style ou le caractère, avec une autre phrase lyrique, celle où la Phryné de M. Saint-Saëns décrit, à sa façon, la naissance d'Aphrodite : vous sentirez, je ne dis pas l'inégalité, mais la variété des deux figures sonores et tout ce qui distingue dune évocation grandiose, une indulgente et malicieuse allusion.

Musicien d'esprit ainsi qu'il pouvait l'être. Gounod, dans Philémnn, se montre davantage encore le musicien qu'il était incapable de n'être point, le musicien d'amour. Et cet amour, il a su. docile aux convenances du sujet, au texte du poème, en « modérer » les feux « sans les détruire ». Il a trouvé pour le peindre, des tons apaisés et lointains. Rien ici ne brûle ou seulement ne brille, mais rien ne languit, rien n'est froid, rien n'est mort. Avec cela, rien non plus de monotone ; au contraire les accents les plus variés, les plus touchants aussi, la mélancolie du souvenir et l'ombre du soir. C'est un chefd'œuvre en ce genre tempéré, le genre où Gou-

nod excelle, que les couplets fameux de Baucis : Ah ! si je redevenais belle. C'est un modèle accompli de la manière du maître, que cette phrase de regret et de rêve, tracée avec autant de finesse que de sûreté, conduite à travers le majeur et le mineur qui se mêlent jusqu'à la chute finale, retardée, amortie, et qui lui donne une grâce dernière. Lisez encore le duo conjugal, au début de l'ouvrage, et l'ayant lu, reprenez l'épisode, beaucoup plus bref — il dure à peine quelques mesures, — de la cinquantaine du père et de la mère Mathurin, au début de Richard Cœur de Lion. Vous reconnaîtrez tout de suite quelle sensibilité, quelle poésie est venue s'ajouter à l'esprit du vieil opéra-comique français. Elle a passé dans notre musique et désormais n'en sortira plus. Paraisse un jour sur notre scène lyrique un autre couple, aussi pur, — sous un ciel à peine moins beau que celui de la Grèce, d'amoureux à cheveux blancs : « Mais, mais..., c'est Balthazar ! — Dieu vous garde, Renaude ! » Ce jour-là Gounod inspirera Bizet ; que dis-je, il l'élèvera plus haut que luimême et, dans Yadagietto de Y Arles ienne, on verra, comme en raccourci, reparaître un « méloj drame » de Philémon.

Nous parlions tout à l'heure d'atticisme ; ce n'était pas assez dire. Si mince que soit ici la

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sujet, le sentiment de l'antique y atteinte la puissance. Les couplets de Yulcain s'achèvent sans doute en style bouffe, mais ils commencent, ils éclatent avec une énergie et une ampleur où se révèle, avant l'époux ridicule, le forgeron divin. Il suffît du petit chœur des Bacchantes invisibles pour évoquer les grands horizons de la Grèce, la fureur des Ménades, et leur course et leur fuite à travers les monts et les bois laconiens. Ce rythme bref et rapide, à deux temps, qui porte ou frappe sur deux notes incessamment répétées, nous le reconnaissons. Il vient des chœurs à" Ulysse et de la chanson du pâtre de Saplw. Il vient de là, mais plus rude, plus âpre et plus emporté. Gounod a créé cette formule métrique, et dans ce raccourci de sons, comme Horace en deux vers ramassés aussi, Nunc est bibendum, nunc pede libero Pulsanda tellus, le musicien a fait tenir une des grandes et fortes visions de l'antiquité.

Sur une autre, toute différente, s'achève le premier acte de Philémon. Jupiter, doucement, endort ses hôtes du sommeil qui les rajeunira. La scène est admirable de recueillement et de sérénité. Autant que la puissance infinie, l'incantation du dieu respire l'immense bonté. La courbe de la cantilène enveloppe, embrasse, au delà du couple récompensé, l'univers entier,

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comme pour le protéger el le bénir. Là-bas, et tout bas, gronde le tonnerre, donnant au bienfait qui s'accomplit un air de majesté. Le sentiment, Yéthos antique a plus d'une forme ou d'un mode. Il se reconnaît, dans la musique de Gounod, à différents caractères ; mais le calme, le calme auguste où baigne cette dernière scène, est peutêtre le signe par excellence de l'idéal olympien.

Si douteux qu'eût encore été le succès des ouvrages de Gounod, y compris Faust, le musij cien pourtant avait conquis sa place dans l'estime et même dans l'admiration publique. On chantait beaucoup ses « mélodies ». Le « monde », pour employer une des expressions qu'il détesta le plus, commençait de Faimer. Les salons, sinon les théâtres, lui faisaient fête. Tout séduisait en lui, sa personne autant que son art, son visage, ses grands yeux de lumière et de flamme, où se vérifiait le mot du poète : « Notre prunelle di quelle quantité d'homme il y a en nous. » Plus que son regard encore, c'était un foyer que sa parole et surtout que son chant.

Au mois de novembre 1860, (l'année de Philt* mon et Baucis), Gounod fut invité par lEmpereur et l'Impératrice à Gompiègne. On trouve dans ses lettres inédites à Mme Gounod un journal intime, très vivant et très varié, de son séjour au château. Peu d'impressions politiques. A

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propos de la mort du roi de Portugal, un simple détail de toilette :

« Envoie-moi un pantalon noir pour le matin, pour remplacer mon pantalon gris et me mettre en tenue de deuil. Le gilet montant va faire merveille comme austérité d'aspect. C'est tout ce qu'il y a de plus sépulcral: je serai au complet comme catafalque. »

Mais le deuil officiel ne faisait pas trop oublier la musique.

« J'ai passé plus d'une grande heure a coté de rimpératrice. en compagnie de quatre ou cinq autres personnes. Je te donne à deviner en cent, en mille, ce qu'elle m'a proposé. — Sa collaboration pour un ballet qu'elle veut que nous fassions ensemble. Tu juges si j'ai été interdit, si je suis tombé des nues ! J'ai regardé Sa Majesté sans proférer une parole, ce que voyant, Elle m'a dit, en me fixant dans le fond des yeux : « Mais non, sans plaisanterie. — Oh alors. Madame, ai-je dit, dès que ce n'est pas une plaisanterie, cela devient la chose la plus plaisante du monde. Parole de souveraine vauttous les traités imaginables. Je ne me doute pas au monde de ce que sera le ballet de Votre Majesté, mais voilà mon prochain ouvrage assuré. >> Et mettant sa main dans la mienne : « C'est entendu », m'a dit Sa Majesté.

« Ce matin, à déjeuner, entre le prince de Metternich et le comte Waleski, l'Impératrice m'a relancé encore sur notre ballet, et le ministre a consacré cette auguste chimère, qui peut très bien devenir une sérieuse réalité, mais qui, tout au moins est un renoncement à l'indifférence à mon égard, de la part de Sa Majesté.

« Enfin, aujourd'hui à deux heures, l'Impératrice m'a prié de me mettre au piano et s'est tenue tout le temps à côté de moi. Imagine-toi que Sa Majesté a littéralement fondu en larmes. J'ai fait de la musique pendant près de trois quarts d'heure et on disait : « Encore, encore. » J'ai cru devoir ne pas combler l'appétit de mes auditeurs. Il faut en garder pour plus tard.

« Après cela, l'Impératrice a fait atteler le char à bancs et nous avons fait en compagnie de l'Empereur, qui était à cheval, une admirable promenade dans la forêt. Lorsque nous sommes descendus, pour nous promener un peu à pied, l'Impératrice s'est approchée de moi et s'est excusée de l'enfantillage de ses larmes. Tu juges comment ses excuses ont été prises et c'a été encore là [ici un mot illisible) d'une conversation entre Sa Majesté et moi, qui a bien duré un quart d'heure dans la forêt.

« J'ai été requis hier soir très gracieuse-

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ment par l'Empereur de faire un peu de musique. Sa [Majesté a paru contente et me Fa témoigné avec une bienveillance extrême. J'ai dit : « Assez dormir, ma belle » et « Mon vieil habit »*. Je me suis fort excusé, tu le comprends, sur mon peu de voix, qui ne me permet guère de jeter de la poudre aux... oreilles, et qui. habituée à ne recevoir qu'en robe de chambre, est toujours un peu effarouchée quand il s'agit de faire de la toilette Sa Majesté a cependant trouvé moyen de me dire que j'avais une voix charmante, et comme je la trouvais, (ma voix), très au-dessous du compliment qui lui était adressé, Sa Majesté a ajouté : « Et puis, vous chantez avec une si belle expression ! » Tu sais que c'est ma seule préoccupation en musique et tu comprends que j'aie ressenti un vif plaisir de voir l'Empereur appuyer sur ce point, qui est pour moi l'essentiel, presque l'unique, et qui est en tout cas le seul auquel je puisse prétendre.

« Pendant que j'étais en train de jouer au petit billard, l'Impératrice m'a fait demander dans le grand salon. Le prince impérial se trouvait là. Je lui ai accompagné Au Clair de la lune et Mariborough. Puis Sa Majesté m'a prié de chanter.

i. C'est le titre de deux mélodies de Gounod.

J'ai dit d'abord le chœur des Bacchantes* deux fois ; puis, deux fois aussi, le chœur des Sabéennes2, qui a eu un succès général. Puis enfin on m'a demandé le duo de Faust : Laisse-moi contempler ton visage, qui a provoqué à son tour les augustes larmes de ta souveraine. »

« A l'occasion de la fête de l'Impératrice (i5 novembre) on parle de composer une chanson.

« Naturellement on me demande d'en faire la musique. Je vais tâcher de trouver quelque chose d'assez facile pour que nous puissions, à plusieurs, en apprendre le refrain en quelques minutes, et je dirai le couplet solo. »

Nouvelle promenade en char à bancs, dans la forêt ; l'Impératrice a placé Gounod à côté d'elle. « Sa Majesté a été on ne peut plus aimable et gracieuse. Elle a reparlé de notre projet et j'ai lieu de penser désormais que ce n'est plus un château en Espagne. »

Ce ne fut pourtant et ce ne pouvait pas être autre chose. En attendant le ballet impérial, Gounod chercha d'autres sujets. Il hésita d'abord, une lettre de 1862 à l'éditeur Ghoudens nous l'apprend, entre Mignon et Mij^eille. D'autre part la chute de la Reine de Saba l'avait beaucoup

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