De la Heine de Saba
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affecté. II parlait, par moments, de ne plus écrire. On lit dans la mèm'e lettre, à propos du succès de Lalla-Roukh : « Dites à Carré que je le félicite, cette fois, d'être tombé entre des mains qui n'ont pas, comme les miennes, le malheur d'assassiner tout ce qu'elles touchent. S'il eût donné la Reine à Meyerbeer, on aurait trouvé la pièce et la musique excellentes et elles auraient eu toutes deux un grandissime succès. Je crois qu'un de ces quatre matins je ferai comme Barbier et que j'achèterai un champ de carottes pour m'y consacrer a une paix bucolique. Gomme ce sera touchant ! »
Mireille, et non pas Mignon, finit par triompher de ce découragement ou de ce dépit. Le poème avait bien de quoi séduire le musicien, « cet adorable poème, écrira-t-il bientôt, que j'ai le redoutable honneur de mettre en musique ». Le Gounod de Sapho, d'Ulysse et de Philémon s'était contenté d'imaginer ou de deviner la Grèce ; mais, pour la Provence, il voulut « y aller voir », voir le pays et le poète. Et la vue de l'un et l'autre le ravit.
Ce serait mal connaître Gounod, l'homme et l'artiste, ou le connaître seulement à demi, que de se le représenter livré sans relâche et sans réserve a l'ardeur, à l'excès de la sensibilité, à l'inquiétude et à la fièvre. En ce génie comme
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en cette âme, si les flots s'élevaient souvent, souvent, et tout à coup, il se faisait un grand calme. « Attachante et lumineuse, plutôt que dramatique et énervante », c'est ainsi qu'il comprenait et qu'il aimait la beauté, comme la vérité. La paix autant que la passion fut un élément, un état, un besoin de cette nature. L'une et l'autre se partagèrent cette œuvre et cette vie. « Les agités, se plaisait-il à répéter, ne vivent pas ; rien n'est calme comme de vivre. » On a trouvé dans ses papiers cette exclamation : « Oh ! le bonheur de la paix et la paix du bonheur ! » De Provence, où nous allons le suivre, il écrivait, maudissant Paris, le Paris turbulent et bavard : « Je travaille toujours. Gela tient à l'absence des humains. La quantité et la diversité des choses que je fais ne déplace pas et ne secoue pas mon esprit comme la diversité des relations. Décidément c'est le parlage qui ne me va pas. Je peux tout (tout ce que je peux, s'entend), dès qu'il n'y a autour de moi ni bruit ni mouvement, c'est-à-dire ni agitation de corps ni d'esprit. Mais le tourbilionnage, le va-et-vient, continuel me tuent les idées, et à Paris on parle tant et si souvent ! Il me semble qu'on ne fait que cela, et qu'on regarde le silence comme un tombeau... Un tombeau! Mais c'est un paradis
que le silence. Il nous dit tant de choses, et tant
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de bonnes, pendant que nous nous tai-sons. » Le « monde », nous rassurions tout à l'heure, aima Gounod ; mais Gounod, au fond, n'aima jamais le monde ni ce qui est du monde. Parlant de ce qu'on est convenu d'en appeler « les plaisirs », il écrivait : « Qu'est-ce que tout cela, au prix de ces heures de tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant lesquelles on attend, d'une attente moins qu'on ne croit sujette à déception, la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante ! Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors, comparé à la lumière intime, sereine et chaude de ce cher idéal, qu'on poursuit toujours sans jamais l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons. »
Ces heures de solitude et de silence, d'attente, d'attrait et d'amour mystérieux, le musicien de Mireille alla les demander au pays de Mireille. Et celui-ci les lui donna. Gounod passa le printemps de i863 en Provence. Ses lettres d'alors, à sa femme, composent un véritable journal de son travail et de son inspiration. On y peut saisir, suivre l'influence quotidienne de la nature sur l'artiste, et voir, de la collaboration de l'une avec l'autre, l'œuvre, peu à peu, se former et sortir.
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C'est Mistral, naturellement, que Gounod voulut connaître d'abord. Le 12 mars, il écrit :
« Je le tiens enfin, ce bon et beau Mistral, tant rêvé, tant cherché, tant désiré. Maillane ! Un jour Maiilane voudra dire Mistral, comme les Charmettes ou Vevey veulent dire Jean-Jacques. J'arrive donc à Maillane. Je salue cette humble petite maison, le berceau de « Miréio ». Nous causons, pendant qu'on prépare le déjeuner. Nous déjeunons. Mireille, comme tu le devines, fait les frais de la conversation. Je trouve dans Mistral tout ce que j'y attendais, le poète dans le berger antique, dans l'homme de la nature, dans l'homme de la campagne et du ciel. Mistral me propose un plan, que j'accepte : uneexcursion après déjeuner à Saint-Remy, avec projet d'y coucher, pour aller demain matin dans la montagne visiter le village des Baux, l'un des points principaux de Mireille, et d'où l'on domine toute la Grau jusqu'à la mer. Nous partons après déjeuner, à pied. Nous traversons des campagnes superbes, par un temps splendide. Chemin faisant, je lis à Mistral tout mon libretto : il est ému, il pleure comme un enfant, il est ravi... A quatre heures et demie, nous arrivons à Saint-Remy... à un quart de lieue de là, des antiquités romaines et des carrières de pierres, d'un aspect tellement fantastique, qu'on en ferait un magnifique décor... Nous revenons tou-
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jours devisant et nous entendant comme de déjà vieux amis. »
Quinze jours après, du 28 mars :
« Je suis enchanté de Mistral. Le Bon Dieu lui a donné beaucoup : il est bon, simple, beau, sensible, généreux ; comme poète, vous savez ce qu'il est! Son style, c'est lui tout entier. Il est pur et primitif, quoique doué de formes charmantes, que la civilisation n'eût certes jamais égalées. Il me va beaucoup et j'ai le bonheur de lui aller un peu. Vous le connaîtrez, car il viendra à Paris pour la représentation de Mireille, quoiqu'il se fût bien promis de n'y pas aller. Il n'aime point Paris. Amen. Ce n'est pas moi qui lui en ferai un reproche. »
Sous le nom de M. Charles, qui devait protéger — à demi — son incognito. Gounod avait pris pension à Saint-Remy, toutprès de Maillane, chez une brave femme, la mère Rousset, qui tenait l'auberge de la Ville-Verte. Il sortait chaque jour et le plus souvent tout le jour, avec Mistral, ou seul. Explorant, ou, comme il dit en son langage imagé, « broutant » le pays, il en goûtait, bientôt jusqu'à l'ivresse, la saveur, la lumière et le parfum. Un piano, pris à Xîmes, ne lui servait guère. C'est dehors, en pleine nature, et d'après nature, au creux d'un vallon, au bord d'un ruisseau, qu'il travaillait.
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« Le pays que nous venons de parcourir et où nous venons de coucher est une merveille de sauvagerie : les rochers n'y font qu'un avec les ruines du moyen âge et de la féodalité. J'ai traversé hier le Val d'Enfer et j'ai vu une issue du Trou des Fées, où Mistral place le séjour de Taven... Du haut des rochers des Baux, on découvre l'immense plaine de la Crau et la Camargue ; c'est un panorama encore plus vaste que celui de la campagne de Rome, et d'une austérité terrible.
Du 25 mars :
« Je rentre d'une magnifique, magnifique promenade avec mon cher Mistral... Je t'écris au milieu d'un tas de violettes que je viens de rapporter... Je suis, fenêtre toute grande ouverte, en présence du plus beau coucher de soleil : il vient à peine de disparaître. La lumière orange, la lisière du ciel et les montagnes, respirent l'indigo à pleins poumons. Il y a ici, tout près, à vingt minutes de Saint-Remy, dans la montagne, la plus belle vallée qu'on puisse voir : c'est de la pure Italie; c'est même grec. »
Du 3 [ mars :
« Il v a une demi-heure, à trois heures et demie, je quittais l'admirable vallon de Saint- Clerc... Je viens d'y passer près de trois heures,