‹ GounodChapitre 20 sur 42 · PH1LÊMON ET BAUCIS. — MIREILLE · texte numérisé non relu

PH1LÊMON ET BAUCIS. — MIREILLE

dans un enchantement de solitude... 'Pas une créature n'a traversé le vallon pendant ces trois heures. J'y suis resté, sous un petit bois de pins jeunes, à l'ombre, avec mon poème, au milieu des senteurs de toute espèce, retenant parfois ma respiration, le seul bruit humain que j'entendisse, pour mieux entendre, au sein de ce silence de la nature, le concert mystérieux de ces milliers de petits êtres qui peuplent l'air et le sol, et dont le bourdonnement ininterrompu tremble à l'oreille comme l'atmosphère tremble aux yeux par un jour de chaleur. »

Aux impressions pittoresques se mêlent naturellement, dans l'àme de Gounod, les émotions religieuses. N'est-ce pas un écho de sa vocation primitive, que ce mot, que ce nom, par lequel il achève une description de sa chambre : « Jocelyn l'aurait trouvée adorable. » Un matin, il écrit, ou s'écrie : k Tu n'as pas idée de la pureté et de la jeunesse du ciel... Il y a quinze ans dans la transparence et la limpidité de l'air. L'aubépine est maintenant dans une telle exubérance de floraison, que la campagne a l'air de faire sa première communion. On dirait que tout ce qu'il y a d'anges au ciel et de jeunes âmes sur la terre, s'est changé en buissons fleuris pour souhaitei Dieu aux passants. » Il fait aux Saintes-Mariés un pèlerinage de dévotion autant que de beauté.

io2 GOUNOD

Après y avoir entendu la messe, il écrit : « Nous sommes faits de telle sorte, que la simplicité extérieure du lieu où nous sommes colore même les choses surnaturelles, à moins que ce ne soit plutôt ces dernières qui colorent les choses humaines, ce que je crois plus volontiers. Toujours est-il qu'en ce moment j'ai senti ma foi comme revêtue de celle de ces pauvres habitants des Saintes, et que j'ai goûté là, pendant cette messe si simple et si tranquille, une paix profonde comme la mer qui est à cent pas. »

La paix ! Il en éprouve tout le bienfait, il en goûte pleinement les délices. A chaque ligne de ses lettres, il la célèbre et la bénit. « La paix, toujours la paix, qui est la vie, au lieu du vacarme , qui est la mort... »

« Comme je travaille! Gomme je suis calme et reposé ! C'est tout un paradis que la paix ! »

Du i3 avril :

« Je ne sais si mon travail a changé en luimême. Je ne suppose pas qu'il soit d'autre nature, puisque, mes facultés étant les mêmes, ce qui en émane doit être le même aussi ; mais ce dont je suis frappé, c'est le mode de formation tout autre sous lequel se produit ma pensée. Je pense, je cherche sans aucun doute, mais les choses s'engendrent en moi avec une douceur et une tranquillité d'opération que je ne me con-

P III LE MO N ET BA UCIS. — MIREILLE io3

naissais plus depuis ma première jeunesse. Il y a travail et il n'y a pas effort pénible. Il y a réflexion, observation, méditation, mais il n'y a pas de crises douloureuses dans l'accouchement... En somme, si je ne me trompe pas, je n'ai pas encore eu une possession aussi tranquille de ce que j'écris. L'instrumentation ellemême me parait se présenter avec précision et clarté. Je tâche d'entendre tout ce qu'il faut et de n'écrire que ce que j'entends, et, dans la paix où je suis, il me semble que j'ai l'oreille meilleure et plus sûre. »

Nous savons où fut entendu, puis écrit, tout ce qu'il fallait entendre. Quelquefois, nous savons même quel jour. Oh ! le joli voyage de printemps qu'il y aurait à faire, à travers le pays de Mireille, la Mireille de Gounod à la main. Il en a marqué lui-même les mélodieuses étapes. Voici le ruisseau près duquel il « trouva », le 26 mars, le rondeau pastoral et de couleur populaire : Heureux petit berger! « J'étais dans un calme profond. L'écorce lisse et luisante des petits arbres qui bordent cette rivière mignonne semblait rire... Les oiseaux célébraient sans doute une de leurs fêtes dans les arbres voisins, car c'était un concert de virtuoses... De longues herbes souples et touffues tapissaient le fond du ruisseau et semblaient du velours sous du diamant. »

io4 GOUNOD

Plus d'une page de l'œuvre est née ainsi d'un paysage et s'y rapporte. Aux Saintes-Mariés, Gounod a « visité et en quelque sorte palpé par les pieds cette terrasse de la chapelle supérieure, terrasse du haut de laquelle Mireille expirante plonge ses derniers regards sur cette admirable mer dont l'horizon lui semble le chemin du ciel indiqué par la vision des trois saintes. Il y a dans le mélange de cette situation dramatique et de cet aspect une grandeur légendaire qui émeut profondément. C'est un beau dernier tableau de dernier acte et quand on voit ces deux choses à la fois, je t'assure qu'on n'a plus envie de faire revivre Mireille que parmi les anges du ciel ».

Le ciel même, autant que la terre et la mer, avait de quoi l'inspirer. N'écrivait-il pas, un soir que le couchant était sombre : « Tu n'as pas idée de la mélancolie douce et un peu triste de ce crépuscule gris. C'est d'un repos, d'un affaissement humide incomparable. Les derniers moments de Mireille par un temps pareil seraient à fendre lame et à faire pleurer les pierres. Il faut que cette âme lumineuse meure devant la mer inondée de soleil. C'est une messe en blanc et non en noir qu'il lui faut. »

Non seulement avec l'aspect et comme avec le visage du pays, mais avec son âme même, le musicien voulait que s'accordât la musique. Et

PHILEMOA El BAUCIS. —MIREILLE 10$

cet accord intime, en quelque sorte moral, il se réjouit d'avoir su l'exprimer dans certaine phrase de maître Ramon, le père de Mireille, par où commence le finale du second acte :

« Je te dirai une chose qui m'explique pourquoi f espère avoir trouvé juste : c'est que, pour traiter cette figure du père de Mireille, il me fallait pouvoir le faire à' après nature. Tout ce que j'ai observé par moi-même, joint à tout ce que j'ai recueilli des récits et confidences de Mistral sur son vieux père, m'a fait entrer au fond de cette nature de patriarche du chef de la famille. Ici, le chef de famille est une autorité immense ; c'est le pontife de la maison. Il est vénéré. Femme, enfants, grands ou petits, sont devant lui à genoux. Et tu juges si cela était plus tranché encore à la génération précédente, où les lumières de l émancipation n'étaient pas encore venues civiliser le respect. Ainsi la mère de Mistral, qui adorait son mari, l'appelait toujours « Maître ». Quand il dînait, elle ne s'asseyait jamais à table avec lui; elle le servait et mangeait ensuite avec les enfants. Tu n'as aucune idée de ces mœurs-là : c'était de la Bible, Ancien Testament bien entendu. »

Traits de mœurs ou de paysage, ainsi le musicien recueillait tout, voulait tout exprimer. De moindres détails même nous sont connus par

io6 GOUNOD

ses lettres, ou de la nature, son modèle, ou de son œuvre. Il vient de composer, (i5 avril), la fin du fameux duo : Oh ! c Vincent!

« Je n'avais pas voulu m'occuper de cette fin. Je reculais toujours devant cette situation adorable, culminante, une de ces fleurs de situation comme celle de Marguerite à sa fenêtre , de Juliette à son balcon, etc. Je pensais qu'il y avait dans cette pâmoison de Mireille, dans son aveu, un de ces accents, une de ces émotions à part, qui caractérisent les moments décisifs de la vin du cœur et de l'amour. Je répugnais à me plier, en cette conjoncture si délicate, aux formes, à la coupe même des morceaux consacrés. Je viens de trouver mon affaire et je crois que cette fin d'acte pourra bien être, dans son genre, le pendant de la scène de Marguerite à la fenêtre. Mireille et Vincent n'ont plus la force de parler; le bonheur les étouffe; ils font entendre alternativement des bouts de phrase entrecoupés, défaillants du côté de Mireille, haletants d'ivresse du côté de Vincent, pendant que les violons à l'orchestre font au contraire déborder un chant qui se charge d'expliquer pourquoi les deux amants ne peuvent plus chanter. »

Il n'est pas jusqu'au rôle, un des moindres, de la sorcière Taven, pour lequel le musicien ne

Page 1