‹ GounodChapitre 31 sur 42 · LES ŒUVRES SACRÉES · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES SACRÉES

ment en lui par la méditation et l'étude. Parmi ses manuscrits, nombreux sont les essais de philosophie et de théologie : Études de logique, signées « l'abbé Gounod » ; Méditations sur la prière, notes sur Y Histoire comparée des religions, sur la Foi et la Raison, sur Y Hostilité envers renseignement de V Église. C'est encore un Essai philosophique sur les dogmes, une élégante traduction de Dix Sermons du pape saint Léon sur la fête de Noël: 1 II faisait tout servir à son dessein. Pour lui-même au besoin, pour lui seul, il écrivait huit pages de Réflexions sur la Vie de Jésus, de Renan, et concluait ainsi :

« Ayons foi dans le Dieu des âmes, dans le Dieu qui sonde les cœurs et les reins, dans le Dieu qui est comme un glaive, « atteignant ». selon l'énergique et profonde expression de l'Écriture Sainte, « jusqu'à la moelle » et « jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit », dans le seul Dieu, et disons, comme le disait Gamahiel aux Juifs emportés de la violente et farouche Svnagogue : « Si cette œuvre n'est pas de Dieu, elle périra d'elle-même.

« Ainsi soit-il, et vivent à jamais la Vérité, la Justice et la Bonté, qui sont Dieu. »

1. Il écrivait le 14 août 1887 : « J'ai fini ma traduction des sermons de saint Léon : ceux sur la Nativité de J.-C bi^-n entendit. Il v en a encore à traduire vin^l-trois, dont dix-neui" sur la Passion, deux sur la Résurrection et deux sur l'Ascension, w

Plus il avançait en âge et plus il éprouvait le désir, le besoin même, de consacrer son art, et tout son art, à sa foi. C'est à contre-cœur qu'il travaille en 1881 au Tribut de Zamora, « le dernier rejeton, écrit-il, que je ferai dans l'espèce ». Oui, vraiment et dans toutes les acceptions du mot, ce fut le dernier. Une admirable lettre à Mer Gay, du 16 septembre 1884, se termine ainsi : « J'aurais bien voulu te confier, entre tant de croquis de mon âme, un peu de Mors et Vita. Je désire, s'il plaît à Dieu, que mes forces me mènent jusqu'à cette campagne, qui ne s'ouvrira que dans un an... Et si je le souhaite, c'est que j'en espère du bien pour le Bien. »

Nous-même, si nous les avons recueillis, trop nombreux peut-être, ces « croquis de son âme », c'est qu'ils annoncent et préparent les deux orands tableaux sacrés, Rédemption et Mors et Vita, par où s'achève l'œuvre du Maître. Ainsi, connaissant mieux le Gounod que nous avons essayé de montrer, on comprendra mieux peutêtre que la musique religieuse ne fut pas de sa part une feinte, ou seulement une fiction, une fantaisie, un hommage d'artiste, et rien que d'artiste, à des idées, à des sujets admirables sans doute et consacrés, mais indifférents et comme extérieurs à sa propre nature. Au contraire, elles y étaient unies, ces idées, elles y « tenaient », au

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point d'en former une partie intégrante et nécessaire, l'élément essentiel et le principe souverain.

Maintenant est-ce une raison pour que les œuvres qui les expriment soient les chefs-d'œuvre du maître ? Le plus grand musicien qu'il y eut en Gounod a-t-il été le musicien religieux ? 11 est permis de ne le point croire, malgré le juo-ement d'un juge tel que M. Saint-Saëns, malgré les beautés mêmes de Rédemption et de Mors et Vita. Parlant de ce dernier oratorio, l'auteur du Déluge écrivait naguère : « L'œuvre peut attendre : quand, de par la marche fatale du temps, dans un lointain avenir, les opéras de Gounod seront entrés pour toujours dans le sanctuaire poudreux des bibliothèques, connus des seuls érudits, la Messe de Sainte-Cécile, Rédemption, Mors et Vita resteront sur la brèche pour apprendre aux générations futures quel grand musicien illustrait la France au xixe siècle. »

Peut-être en sera-t-il ainsi dans cet avenir toujours difficile — et facile également — à prédire. Dans le présent du moins, il semble bien que les opéras de Gounod l'emportent encore sur ses oratorios, et, pour reprendre à peu près le langage même de M. Saint-Saëns, le temps a fait moins de brèches dans Faust et dans Roméo que dans Rédemption et dans Mors et Vita. Cer-

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tes Gounod ici demeure Gounod ; mais c'est làbas que d'abord il le fut. Aux reliques, — je ne dis point aux restes — de ce beau génie, craignons d'en sacrifier les prémices. Contentonsnous de reconnaître le grand artiste en ses dernières œuvres, sans prétendre l'y découvrir.

Vous savez comment, ou plutôt comme qui Mme de Sévigné disait que Racine aimait Dieu. On a souvent prétendu que Gounod l'aima de la même manière et que l'amour divin, dans sa musique, se ressouvenait trop des humaines amours.

Peut-être ici, puisque le nom de Racine est venu sous notre plume, suffirait-il de rappeler en passant le pur et pieux duetto sur les strophes d'Athalie : a D'un cœur qui t'aime », pour justifier, avec le poète, le musicien. Mais non, ce ne serait pas assez. Trop souvent, trop sévèrement aussi, l'on s'est plaint comme d'une confusion, d'une inconvenance, voire d'un sacrilège, que Gounod, musicien religieux ou profane, demeurât surtout, malgré tout, musicien d'amour. On a prononcé de grands mots et de gros mots : piété voluptueuse, ou mysticisme erotique. Peu s'en est fallu qu'on ne dénonçât en l'auteur de Rédemption le Renan de la musique, le chantre, équivoque lui aussi, de la piété sans la foi. Reproche calomnieux. Commençons par ne point oublier qu'il

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s'agit, dans l'oratorio, non de musique d'église, mais seulement de musique sacrée, où Fart, expression et signe encore de l'idéal religieux, ne se fait cependant ni le compagnon, ni le serviteur du culte et de la liturgie. D'où sa liberté plus grande. Et puis, fut-il jamais un musicien, et plus généralement un artiste, qui, changeanl de sujet, ait changé de style, et n'ait pas réduit à l'unité de son génie personnel l'infinie diversité des idées, des sentiments et des formes? Enfin et surtout, Gounod estimait que l'amour, pour être divin, ne cesse ni de s'appeler, ni d'être l'amour.

Il le chanta donc amoureusement. Qu'il en ait toujours donné, de cet amour divin, la plus haute et la plus forte expression, nous n'oserions le soutenir. Mais n'est-ce donc rien que d'en avoir donné, comme il a fait, l'expression la plus tendre î Le mysticisme n'est pas toute la religion, ou toute la piété. Mais il en est une partie, un mode légitime, et qui, dans la musique de Gounod, a prévalu. L'âme du maître fut de celles dont parle Fénelon dans ses Lettres spirituelles, de celles plutôt auxquelles il parle, qu'il avertit et qu'il reprend, mais qu'il comprend encore davantage et qu'il chérit en secret, parce qu'elles ressemblent a son âme.

« Elles sont toutes dans le sentiment ; elles ne prennent pour réel que ce qu'elles goûtent et

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imaginent ; elles deviennent en quelque manière enthousiastes... Elles ne suivent Jésus-Christ que pour les pains miraculeusement multipliés ; elles veulent des cailles au désert; elles cherchent toujours, comme saint Pierre, à dresser des tentes sur le Thabor et à dire : Oh ! que nous sommes bien ici !.. Heureuse Pâme qui est également fidèle dans l'abondance sensible et dans la privation la plus rigoureuse... Elle mange le pain quotidien de pure foi et ne cherche ni à sentir le goût que Dieu lui ôte, ni à voir ce que Dieu lui cache... Quand on perd, sans se procurer cette perte par infidélité, le goût sensible, on ne perd que ce que perd un enfant que ses parents sèvrent : le pain sec et dur est moins doux, mais plus nourrissant que le lait. »

Il ma toujours paru que cette page définissait assez bien, et deux fois, par ce qu'il possède et par ce dont il manque, Fart religieux de Gounod. La ferveur et l'abondance sensible, l'amour enivré du Thabor, la délectation plus que la volonté nue et la pure foi, le lait en un mot plutôt que le pain, voilà l'aliment de ce génie et, s'il faut reconnaître qu'il y en a de plus solides, on peut avouer au moins qu'il n'en est pas de plus délicieux1.

i. Il est vrai que Fénelon a dit encore: « Oh ! Que l'amour souffrant sur le Calvaire est au-dessus de l'amour enivré sur le Thabor! »

Et je ne saurais oublier que Gounod, les égalant tous les deux, écrivait le 17 mars iSq'î sur un exemplaire de l'Imitation de Jésus-

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Nous avons vu Gounod à Rome, au début de l'année 1869, ayant trouvé de lui-même, en luimême, le sujet de Rédemption, l'entreprendre avec enthousiasme. Jamais encore, il le déclarait, aucune de ses œuvres n'avait aussi profondément rempli son cœur, aussi pleinement répondu aux besoins et aux richesses de son art. « Je veux, écrivait-il alors, espérer que ce sera mon meilleur ouvrage ; c'est celui du moins qui m'aura pris tout entier. »

C'est qu'aussi l'idée chrétienne, et tout entière, y devait être, pour lui, contenue. Parmi ses notes théologiques, j'ai lu cet exposé : « Le premier principe simple, lumineux, fécond, inépuisable, d'où découle tout entière et sans solution l'admirable et invulnérable économie de la doctrine catholique, c'est le dogme de la chute originelle appelant le dogme de la rédemption. Hors de là, le problème religieux reste sans solution; il n'y a plus que l'effroyable chaos au-dessus duquel se balancent, comme deux fantômes désespérants, la misère de l'homme et la cruauté de Dieu. Avec le dogme de la chute originelle et celui de la rédemption, tout reprend sa place, tout s'explique, s'enchaîne dans un ordre si calme, si lumineux, si satisfaisant, que le mystère lui-même

Christ : « Le Thabor est le mode majeur et le Calvaire le mode mineur. Tous deux ont la même tonique : Dieu.

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semble disparaître devant le ravissement de l'esprit et du cœur, tant la conscience et la misère de l'homme y sont apaisées par cette ineffable conciliation de la justice et de la bonté divines. »

Le rapport, ou la suite, de ces deux vérités fondamentales du christianisme, Tune appelant l'autre, qui lui répond, tel est l'argument qui se développe à travers les trois parties de l'oratorio de Rédemption. Mais d'abord un prologue le résume en trois pages, courtes et caractéristiques. La première : la Création, n'est qu'une esquisse symphonique, à peine descriptive. Le second épisode, la Chute, avec plus d'abondance, a plus de variété. Les divers éléments s'y mêlent sans disparate. Le récitatif y est du style le plus pur. Les, thèmes principaux s'y exposent : l'un saccadé, violent et rude, semble le signe encore des sacrifices anciens et déjà de l'horreur aussi qu'aura le nouveau sacrifice. Un autre, au contraire, et le plus important, est d'une exquise douceur. Symbole de notre salut, il en accompagne la promesse, ou plutôt il l'enveloppe de miséricorde et d'amour. Tout est Gounod ici : le dessin de la mélodie, les courbes toujours plus vastes qu'elle décrit en s'élevant, la chute élégante, harmonieuse, dont, avec tant de noblesse, elle tombe. Suit un chant à quatre voix, écrit avec la pureté de Bach. Le Christ

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Lui-même y est censé parler et s'offrir à son Père :

La terre est votre ouvrage, A l'œuvre de vos mains je rendrai votre image, O mon Père, et je viens.

Oui, la musique ici pourrait être de Bach, mais jusqu'aux dernières mesures seulement. Sur les mots : « O mon Père ! », certaines harmonies, et plus encore une arabesque montante, d'une grâce affectueuse, puis le silence des voix, que semble remplir un long regard d'amour, enfin les derniers accords, d'une si tendre et si fondante saveur, avant le musicien de Rédemption tout cela nous était inconnu.

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Et maintenant, si nous reprenons la définition verbale, donnée plus haut par Gounod lui-même, de l'un et de l'autre mystère : la chute originelle et la rédemption ; si nous en rapprochons, non pas assurément la définition, mais l'expression musicale, nous comprendrons, par un exemple de ce que Nietzsche appelait, je crois, la transmutation des valeurs, comment une idée, une vérité, passe de l'ordre intelligible dans l'ordre sensible, comment elle s'élève, de la région de l'entendement et de la raison, jusqu'au règne de l'émotion et de l'amour.

Entre tous les morceaux qui forment les trois

parties de l'oratorio proprement dit : le Calvaire, la Résurrection et la Pentecôte, il n'en esi pas, au gré de M. Saint-Saëns, un plus « étonnant » que la marche au Calvaire. En tout cas, il n'en est pas un autre dont on voudrait, après M. Saint-Saëns, refaire l'analyse et l'éloge. Il suffit d'en rappeler, avec la couleur à demi liturgique et pathétique à demi, la composition grandiose et mêlant à la marche elle-même, vulgaire et brutale à dessein, les divers épisodes qui tantôt l'accompagnent et tantôt l'interrompent. Mais d'autres pages, avec moins de puissance, ont plus de caractère, et mériteraient mieux que celles-là d'être appelées capitales, si le cœur et non la tête, n'y avait la meilleure part. Je ne sais plus où George Sand a parlé d'un fou qui cherchait partout la tendresse. Que n'a-t-il entendu la musique de Gounod ! Elle aurait pu le guérir. Elle en a su rendre, de cette tendresse qui Fanime toujours, tous les degrés et toutes les nuances. Dans aucun art inspiré par l'Évangile, est-il rien de plus humble et de plus pur, de plus pénitent et de plus pénétré d'un plus parfait amour, que la prière du bon larron, ou, comme dit Bossuet, de « cet heureux voleur » ? Mais d'autres pages de Rédemption forment un exemplaire accompli du sentiment et du stvle de Gounod : je parle de l'épisode des Saintes

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Femmes au sépulcre. Se connaissant bien luimême, et sa propre nature et ses plus chères complaisances, l'artiste écrivait en 1881, pendant les répétitions du Tribut de Zamora, à M& de Ségur : « Rédemption avance. Ah ! c'est autre chose. Tout le « Calvaire » est terminé. Je nage dans les Saintes Femmes. C'est délicieux. » Délicieux en effet, et de plus d'une manière. L'épisode est long et divers, comportant l'aller, l'arrêt et le retour. De lourdes critiques ont pesé quelquefois sur cette scène charmante. Aux visiteuses sacrées on a reproché de trop aimables et trop naturels empressements. Elles vont, disent les pharisiens d'aujourd'hui, comme feraient, comme faisaient les magnanarelles. Mais d'abord ni le rythme, ni le mouvement, ni le ton, ni les timbres, ne rappellent ici rien de Mireille. Et puis quand même ? Comment cheminèrentelles donc, les humbles et simples femmes, par les sentiers de Judée ? Inquiètes, craintives sans doute, et la symphonie qui les accompagne leur ressemble. Elle est printanière aussi, car elles marchaient par un matin d'avril, d'Orient, et voilà tout ce que cette marche, leur marche, devait être. Qu'on ne prenne donc point ici la défense du « grand art » : il n'est pas menacé. Que plutôt on admire un art intime, familier et qu'on pourrait, au meilleur sens du mot, appeler réaliste.

Aussi bien, et des qu'il le faut, comme il s'élève, et jusqu'où! J'en atteste le discours de l'ange aux Saintes Femmes, surtout la fin : Voyez, voici la place oit son corps fut posé, ces linges ont touché les divines paupières. Il est vrai que devant cet élan de ferveur, cet éclat et ce paroxysme, on n'a pas manqué de crier au sacrilège. Gounod s'en serait aisément justifié, non pas même par la piété, mais par la a pure foi ». Ces linges ont touché les divines paupières. Est-ce donc autre chose qu'un dogme, le dogme d'amour par excellence, dont les notes ardentes et, puisqu'il faut le dire, amoureuses, semblent ici chanter, adorer le mystère î Ceci est mon corps, a dit le Christ un jour, et la phrase, ou la cadence, de Gounod est sublime parce que de ce corps même elle nous fait presque sentir la présence et comme l'attouchement divin.

Ayant vu le Seigneur et l'ayant entendu, les Saintes Femmes s'en retournent. Sur l'ordre du maître, elles reviennent vers les disciples, non pas certes comme elles étaient venues, mais raffermies, consolées et joyeuses. Et leur rapport aux apôtres, ce scherzo mendelssohnien (voir le scherzo de la symphonie Écossaise), ce babillage, j'allais dire ce commérage pieux, cette hâte et cette émulation dans le récit de la grande nouvelle, que chacune voudrait annoncer la pre-

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mière, tout cela forme encore un chef-d'œu\Te de naïve bonhomie et de réalisme familier. Étonnés, un peu étourdis peut-être, les apôtres commencent par douter. « Ils croyaient, dit l'Evangéliste, que c'était des rêveries. » Alors la nécessité de les convaincre élève au-dessus d'elles-mêmes les humbles messagères. Elles ne racontent plus, elles proclament, elles confessent et leurs lèvres éloquentes profèrent le témoignage sacré. Je me trompe, ce n'est plus elles qui chantent. Il se produit ici Tun de ces revirements, l'un de ces brusques retours du dehors au dedans, ou, comme disent les mystiques, ab exterioribus ad interiora, dont se compose la beauté particulière et proprement lyrique du genre ou du style de l'oratorio. Les Bach, les Haendel, les Mendelssohn en ont prodigué les exemples. L'action tout à coup y devient méditation ou prière ; elle s'y enfonce ou plutôt s'y exalte en personnelle et pathétique effusion. On dirait que frappée et saisie par de grands spectacles ou de grandes leçons, l'âme se reploie, à moins qu'elle ne s'élance. Ainsi Gounod, de la fin d'un récit de l'Evangile, fait jaillir le cantique, ou l'ode sacrée : Vos bontés paternelles, Seigneur, à vos fidèles Enseignent votre loi. Dans l'œuvre du maître je vois peu de plus beaux mouvements, peu de mélodies que

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porte et que soutienne plus haut un plus frémissant essor.

Gomme le Gounod dramatique, le Gounod religieux se partagea toujours entre la passion et le calme. Peut-être même au fond, au fond de l'âme et du génie de l'artiste, le calme l'emportait. Pax quee exsuperat omnem sensum. Telle est l'épigraphe de la troisième partie de Rédemption : la Pentecôte. Cette paix, qui surpasse toute intelligence, emplit un nouveau cantique : Ah ! qu'ils sont beaux sur la montagne ! admirable, celui-ci, non plus de ferveur et d'élan, mais de quiétude et de félicité. Entre les deux strophes semblables qui le composent, un épisode pastoral décrit le charme et le sourire du monde que la grâce a rajeuni. Tout serait à citer ici : le contour mélodique et le rythme, les syncopes, et les cadences encore davantage. On verrait alors ce que, dans une page de Gounod, du meilleur Gounod, chaque élément et jusqu'au moindre détail sonore peut exprimer d'innocence, de béatitude et d'amour.

Un jour du printemps de i865, Gounod écrivait de Saint-Raphaël, où il était alors en train de composer Roméo :

« C'est aujourd'hui, 4 mai, l'anniversaire de la mort de mon pauvre père... Quand on pénètre un peu cette grande question de la mort et qu'on

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sent vivre en soi avec une inébranlable espérance l'idée de la vie, qui est l'acte éternel de Dieu, on se dit que ce grand et invisible travail de la dissolution qui s'accomplit sous nos pieds, n'est qu'un immense et merveilleux laboratoire où les acteurs de notre destruction ne sont que les artisans de notre grande toilette, et dégagent de son enveloppe et de sa chrysalide ce beau et riche papillon jusqu'alors captif, et dont nous sentons si souvent les ailes impatientes de ciel bleu, de lumière et de liberté. Oh! c'est bien cela, j'en suis sur. Cette infatigable et invisible révolte de l'humanité contre ce sort inévitable et dont elle est témoin ou victime à chaque instant de la durée, n'est pas autre chose que le droit que nous avons de ne pas mourir. Et nous

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