LES DERNIERES ANNEES
« Le reste » — c'est-à-dire les sept dernières années de la vie de Gounod (1886-1893) — « le reste est silence », ou peu s'en faut. Peu de chose en effet sont les œuvres, presque toutes religieuses, de la période finale : fût-ce la Messe de Jeanne d'Arc (malgré la belle introduction de trompettes), ou le Te Deum en l'honneur du Bienheureux de la Salle. Mais si le mérite en est secondaire, il convient d'en noter l'esprit. A cet égard une lettre d'alors (1886) est significative :
« Je vais maintenant tâcher d'achever ma messe. » (Nous ne savons de laquelle il est ici question). « C'est un autre genre de difficulté : celle de faire disparaître ma personnalité dans le style le plus impersonnel possible. » Ce style, objet naguère, à Rome, a la Sixtine, de son admiration juvénile et de ses premières amours, puis
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délaissé longtemps pour un autre, fort différent, et qu'il avait créé ; ce style polyphonique et vocal, alla Palestrina, Gounod finissait par y revenir. S'oubliant, se renonçant lui-même, le vieux maître se faisait, ou se refaisait disciple et serviteur.
En 1892, Tannée qui précéda sa mort, je me souviens que nous suivîmes ensemble les offices de la première « semaine sainte de Saint-Gervais ». Quelques mois plus tard, le 16 novembre, il écrivait à Charles Bordes : « Il est temps que le drapeau de Fart liturgique remplace dans nos églises celui de la cantilène profane, et que la Fresque musicale proscrive toutes les guimauves de la romance et toutes les sucreries de piété qui ont trop longtemps gâté nos estomacs.
« Palestrina et Bach ont fait l'Art musical, en sont pour nous les Pères de l'Église, il importe que nous restions leurs fils et je vous remercie de nous y aider. »
Un historien des Chanteurs de Saint-Gervais et de la Schola Cantorum, qui cite cette lettre, n'a peut-être pas tout à fait tort de croire que Gounod s'y accuse et s'y repent lui-même, un peu. Charles Bordes racontait volontiers avec quel enthousiasme, quel ferme propos, le vieillard lui promit alors pour les chanteurs de sa
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tribune, « un Salve Regina » disait-il, « comme je n'en ai point écrit encore »*.
Il ne l'écrivit jamais. Jusqu'au dernier jour cependant, il ne cessa pas entièrement de travailler, ou de songer du moins à des opuscules sacrés. Il composa même, en grande partie, une œuvre, un drame lyrique (encore inédit), Maître Pierre, sur les amours d'Héloïse et d'Abélard, sujet religieux, voire mystique, par quelque endroit. Gounod aurait-il fait, s'il l'eut achevé, représenter cet opéra ? Le théâtre n'était plus rien pour lui. « Tu sais », écrit-il à Msr Gay, le 6 décembre 1890, « tu sais que la composition théâtrale est depuis longtemps finie pour moi. Mais un rêve vient de me traverser l'esprit : c'est d'écrire une sorte de diptyque musical à la façon des tableaux des primitifs, sur saint François d'Assise. Je voudrais que le premier des deux tableaux fut la traduction musicale du beau tableau de Murillo représentant le Crucifié qui se penche vers saint François et lui passe les bras autour du cou. Le second morceau serait la traduction de l'admirable tableau de Giotto la mort de saint François entouré de ses religieux.
« Je ne sais qu'une âme en état d'écrire les
1. Dix ans d'action musicale religieuse (1890-1900) par M. René de Castéra.
vers de ces deux scènes sublimes : c'est celle de mon saint ami. »
Quelques semaines plus tard (19 janvier 1891), Mgr Gay demande à son tour à Gounod un peu de musique pour un couvent de carmélites. Gounod s'excuse de ne rien trouver qu'un morceau de style encore trop dramatique , bien que religieux : « Mais si quelque autre poésie te venait, pour l'usage de tes saintes filles, et que tu fisses appel à mon humble Muse, tu sais qu'elle t'appartient corps et âme. »
La Muse, par degrés, se taisait. Mais c'était afin de laisser parler des voix encore plus sacrées que la sienne.
13 août 1889. — « Je ne travaille plus ! Hélas ! je crois bien que je suis au bout du rouleau, comme production au moins... Je tâche de prendre ma retraite peu à peu. Enfin! à la grâce de Dieu. »
Avec cela, rien ne trouve Gounod indifférent. Dans l'ordre même des choses publiques, il a le don de voir et de prévoir. Au lendemain de quelques troubles survenus dans Paris, il écrit ceci, que la suite des temps et des faits ne devait pas démentir :
« Un instant suffit pour faire éclater la révolution. Elle est prête depuis longtemps et n'attend plus que l'occasion et le prétexte... Voilà
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les pouvoirs obligés de sévir contre les conséquences de leurs propres principes. Ils recueillent ce qu'ils ont semé. La Vérité ne permet pas qu'on se moque d'elle. Un jour arrive où elle dit : « Tu Tas voulu, Georges Dandin ! » El comme les expédients ne sont point des remèdes, on croit faire merveille avec la force armée et les états de siège. Et c'est toujours à recommencer, tant que la Vérité n'aura pas été remise sur son trône. Et la révolution sociale aura de bien autres proportions et de bien autres conséquences que les révolutions politiques. Ce sont les bases mêmes de la société qui sont en cause : la famille, la propriété, etc. Voilà déjà le divorce qui a entamé la notion de la famille. La famille une fois attaquée, la notion de la propriété s'écroule toute seule. Les vérités fondamentales ne s'isolent pas, elles se tiennent. Enfin ! que Dieu nous protège et nous sauve, c'est-à-dire qu'il nous transforme. Sans quoi les nations s'effacent. »
a ... Je crains bien que cet expédient de la grève, toujours encouragé par les fauteurs de désordre, ne finisse par gagner toute la gent ouvrière de France. Nous nous trouverons pris, un jour, entre l'Ordre par la Force et la Force par le Désordre. Le temps des discours politiques et des débats de tribune touche à sa fin,
et voilà des années que les événements en démontrent la stérilité. »
Ainsi Gounod observait le dehors, interrogeait l'avenir. Mais c'est encore en lui-même qu'il aimait le mieux à regarder. Là, rien ne s'était obscurci et tout s'était apaisé. Là, le maître à cheveux blancs de notre école d'art redevenait l'écolier d'une autre école, dont Bossueta parlé, « école intérieure qui se tient dans le fond du cœur ». A cette école, Gounod ache vait la dernière de ses œuvres, son âme, qu'il apprenait à posséder dans la patience, suivant un des préceptes de l'Ecriture qu'il se plaisait à citer.
« Je pense, je lis, je médite, j'écris. Enfin je me ramasse de mon mieux devant la dernière heure, toujours proche pour chacun de nous, mais surtout pour moi qui ai fait long voyage, et je sens chaque jour davantage combien la vie est encombrée de petitesse et vide de grandeur. »
Autre lettre : « Je n'ai pas grand'chose à te dire de ma personne musicale. Je ne sais si elle est morte, ou seulement ensevelie ; au moins est-elle, pour le moment, dans un état de léthargie peu rassurant. S'il plaît à Dieu que je ne fasse plus rien, je tâcherai de me résigner, comme ma pauvre mère, qui, malgré son grand courage,