‹ Goutte et Saturnisme dans la MarineChapitre 12 sur 20 · AUTOPSIE · texte numérisé non relu

AUTOPSIE

Aspect extérieur. — Amaigrissement assez prononcé. Teinte jaune pâle des téguments. Un peu d’œdème des membres inférieurs. Gonfle-

ment des parotides, surtout de la gauche.

Cavité cranienne. — Rien d’anormal à la voûte cranienne ; pas de déformation ni d’exostose.

Le cerveau et le cervelet ne présentent aucune lésion appréciable.

Les artères sont saines. Aucune lésion du bulbe ni du plancher du quatrième ventricule ; léger piqueté hémorrhagique dans la substance

de ta protubérance. Intégrité de la dure mère et de l’arachnoïde.

Reins. — Poids : rein droit, 85 grammes ; rein gauche, 60 grammes.

Reins très petits. Capsule très adhérente : celle-ci ayant été enlevée avec assez de difficulté, la surface des reins présente de petites granulations ; on y aperçoit, surtout sur le rein droit, des saillies grisâtres, formées par des gros kystes. A la coupe longitudinale, on trouve la substance corticale très réduite dans ses dimensions. Les pyramides de Malpighi ont aussi beaucoup diminué de volume. Les tubes droits sont séparés par des stries blanchâtres, rectilignes, de tissu scléreux. La limite externe des pyramides de Malpighi est accusée par une bande de tissu conjonctif dense. Les kystes sont relativement volumineux; ils occupent la substance corticale. On en trouve un à l’une des extrémités du rein droit, qui a à peu près le volume d’une noisette.

À la coupe transversale, on constate une véritable consistance lardacée.

Poumons. — Teinte ardoisée très accusée. Pas de granulation tuberculeuse. Le poumon crépite et surnage. La base du lobe supérieur du poumon droit présente de grandes stries ou tractus rubannés du tissu scléreux, s'étendant en éventail entre les ramifications bronchiques.

Ganglions bronchiques noirs.

Plèvre. — Pas de liquide ; quelques adhérences disséminées.

D PFéricarde. — Sain.

Cœur. Volume normal. Poids : 290 grammes. Le myocarde parait intact. Endocarde: trace d’endocardite au niveau de lorifice mitral. Quelques végétations sur la surface des valvules sigmoïde qui regarde

du côté du cœur.

Gros vaisseaux. — L’aorte ne présente rien d’anormal à l'examen

macroscopique. Les artères rénales paraissent saines.

Appareil digestif. — Estomac : rien d’anormal.

Foie, coloration jaunâtre ; poids : 1490 grammes. Rien à signaler à la coupe.

Rate normale.

Parotide gauche : tuméfaction notable. À la coupe, un peu de pus s'échappe d’un point situé entre la capsule et le tissu de la glande. Ce

dernier est d’une consistance lardacée.

Système osseux. — Pas d’incurvation, pas d’exostose.

Articulations. — On ne rencontre pas de dépôt d’urates dans l’articulation métatarso-phalangienne gauche, qui a été le siège d’une

attaque de goutte.

Voici un jeune homme qui arrive à l’hôpital avec une fluxion de l'articulation métatarso-phalangienne du gros orteil gauche. Celui-ci est tuméfié ; la peau lisse, luisante et rosée ; les douleurs vives, non seulement à la pression, mais spontanément, avec exacerbations nocturnes. Nous sommes donc bien en face d’un accès de goutte, très régulier comme siège et comme symptômes. Et si, à l’autopsie, nous n’avons pas trouvé de dépôts d’urates dans l'articulation qui avait été le siége de la goutte, c’est que l'affection était trop récente. Mais pourquoi ce jeune homme est-il devenu goutteux ?

OC De

L'hérédité peut-elle être invoquée ? Son père et sa mère n’ont jamais été goutteux ; sa mère, cependant, a parfois souftert de douleurs rhumatismales. Néanmoins , nous ne pensons pas que l’hérédité joue ici le principal rôle. Cet homme est ouvrier, il appartient à une famille d'ouvriers, chez laquelle les écarts de régime sont probablement inconnus.

L'alimentation raffinée, qui est considérée comme la cause ordinaire de la goutte, ne peut pas ici être incriminée, pas plus que la vie sédentaire.

Les causes réputées classiques de la goutte nous font donc défaut chez lui. Mais B..... est un saturnin. Dès l’âge de treize ans, et à difiérentes reprises, il a éprouvé des coliques d’origine plombique. C’est donc un saturnin par intoxication, ainsi que le démontrent les nombreux accès de saturnisme qu'il a présentés dans l’espace de sept ans. Ici, la relation étiologique est donc certaine, incontestable. Or, il est une particularité que nous avons déjà mentionnée, et qui paraît propre à la goutte saturnine ; c’est la fréquence du rein contracté, de la néphrite interstitielle. Et précisément lFatrophie rénale a été démontrée par lautopsie chez notre sujet, et nous permet d'expliquer les accidents urémiques auxquels il a succombé.

OBSERVATION II (Personnelle)

V... (Mathieu), 49 ans, ouvrier aux Constructions navales. À déjà fait plusieurs séjours à l'hôpital, de 1877 à 1881, pour diverses affections : bronchite, pneumonie droite, albuminurie, névralgies.

Entre le 10 août 1887, à l'hôpital maritime de Rochefort, salle 15

Le Gate

(service du docteur Bourru, médecin en chef) se plaignant depuis trois jours d’une vive douleur au gros orteil droit. Il raconte qu’ayant heurté avec son soulier un morceau de bois, il vit survenir, trois ou quatrejours après, du gonflement dans l'articulation métatarso-phalangienne du gros orteil droit. Mais nous ne pensons pas que nous puissions attribuer cette arthrite au traumatisme. L’orteil est enflé, la peau rouge, luisante, la douleur plus forte la nuit que le jour, léger mouvement fébrile. Température : 376 (matin) ; 38° (soir).

Prescription: Lait; potion avec XX gouttes de teinture de colchique ; onctions avec liniment opiacé.

Après trois ou quatre jours de ce traitement, la douleur disparut, et la tuméfaction du gros orteil diminua considérablement.

Nous étions donc en présence d’un accès de goutte bien caractérisé. Mais à quelle cause devions-nous attribuer cette attaque de goutte ? Le malade n’accuse aucun antécédent héréditaire ; pas d’habitudes alcooliques ; pas d’écarts de régime : sa condition: sociale ne permet pas d'admettre chez lui cette influence. Nous l’interrogeâmes alors au point de vue du saturnisme, et nous apprîimes qu’il avait été atteint, à plusieurs reprises, de violentes coliques, qu’il soulageait en comprimant fortement son ventre. ,

D'autre part, il a plusieurs fois éprouvé des névralgies occipito-frontales et cervico-occipitales qui peuvent, peut-être, être rattachées à l’intoxication saturnine. Il est vrai que V... ne se souvient pas d’avoir manié des préparations plombiques, et qu’il ne présente pas le liseré de Burton. Mais, outre que celui-ci fait souvent défaut, que de fois ne voit-on pas des individus atteints de coliques saturnines, bien que la cause de cet empoisonnement leur soit inconnu ! Nous croyons donc pouvoir accepter, par

élimination de toute autre influence, cette étiologie de la goutte chez cet ouvrier.

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