‹ Goutte et Saturnisme dans la MarineChapitre 9 sur 20 · MIO · texte numérisé non relu

MIO

servir de leurs membres (roideur articulaire, ankylose). Elle amène chez eux une cachexie précoce ; enfin les lésions rénales dont ils sont atteints, amènent tôt ou tard des accidents urémiques, auxquels ils succombent.

CHRPEORE

Nous arrivons maintenant à la partie la plus intéressante de notre travail, celle qui a trait à l'étude de la goutte saturnine dans la Marine. Rechercher si cette goutte, d’origine spéciale, existe réellement chez les gens de mer: telle est la tâche que nous nous sommes imposée.

Les chances d'intoxication saturnine chez les marins ont bien diminué depuis que les causes en sont mieux connues. Il est malheureusement certain qu’on en observe encore de trop fréquents exemples. Certes, nous sommes loin du temps ou un directeur du service de santé, Lefèvre, poursuivant sa campagne contre l’étiologie de la colique dite sèche des pays chauds, fit voir que le plomb se trouvait à bord des navires en proportions réellement énormes, puisqu'un vaisseau de 90 canons comprenait dans sa masse environ 13,000 kilogrammes de ce métal! Mais si l'influence du plomb a beaucoup diminué dans la Marine d'aujourd'hui, grâce à une étiologie nouvelle et une observance plus rigoureuse des règles de l'hygiène navale, il est certain, néanmoins, que bien des professions sont encore exposées à cette intoxication ; il nous suflira de citer celle de mécanicien et de chauffeur, où le maniement de la céruse et du minium est journalier pour la confection des joints des

machines. L'eau et les conserves alimentaires elles-mêmes, renfermées dans des boîtes où l’étain est quelquefois mélangé par fraude à du plomb, peuvent aussi être une cause, à bord des navires, d’empoisonnement saturnin. On objectera peut-être que dans ces cas les quantités de plomb introduites dans l'organisme sont bien trop minimes pour être dangereuses ; mais Lefèvre ,n’a-t-il pas montré, faisant appel à l’histoire même du saturnisme chronique, que les cas les plus remarquables d'accidents causés par le plomb sont ceux où ce nuisible métal pénètre dans l’économie en petite quantité, mais d’une manière lente et en quelque sorte continue ?.

Dans les Arsenaux maritimes, les ouvriers ne sont pas moins exposés que les marins à bord, à l'influence délétère du saturnisme. Il nous suffira de citer les peintres en bâtiments et les ouvriers employés au grattage des carènes, qui respirent presque continuellement dans une atmosphère imprégnée de particules plombiques.

Les chances d’empoisonnement par le plomb étant ainsi établies chez les marins et les ouvriers de nos arsenaux, il est intéressant de rechercher si le rapport étiologique que nous signalions tantôt, subsiste; si, en d’autres termes, on ne trouvera pas un nombre notable de goutteux parmi tant de marins ou ouvriers ayant subi l'influence du plomb, et si la diathèse urique n'apparaîtra pas surtout chez les gens dont la profession est plus particulièrement affectée par le saturnisme.

Eh bien, la goutte n’est pas rare dans la Marine, et dans certains hôpitaux ouverts aux marins, dans l’intérieur de la France, pareille constatation a été faite, si l’on s’en rapporte au passage suivant du traité de Laverau sur les Maladies et épidemies des armées : « En même temps, je voyais à

Ro

Vichy un mécanicien de la Marine qui avait pris des coliques sèches en maniant le mastic au minium; il était atteint de goutte chronique, confirmant ainsi le rapport que Garrod et Charcot ont signalé entre la goutte et le saturnisme. » Et ici, la goutte se rencontre chez des sujets non prédisposés héréditairement, ayant une alimentation médiocre, et menant une vie des plus actives. Chez eux, on ne rencontre aucune des causes génératrices habituelles de la goutte, à part peut-être l'usage de l'alcool. Mais c’est là, dans l’étiologie de la goutte, une cause adjuvante, et rien de plus. Aussi est-il réellement difficile de se défendre de l’idée que l'influence du plomb soit en pareil cas prépondérante.

Page 1