‹ Gouttes de véritéChapitre 85 sur 130 · LE POUVOIR · texte numérisé non relu

LE POUVOIR

Si la légitimité du pouvoir dépendait de la moralité de ceux qui en sont investis, il faudrait faire une révolution tous les mois, ou bien prier Dieu d'envoyer ses Anges pour nous gouverner. Combien peu d'hommes sont dignes par leur vertu, de commander à leurs semblables ! Il n'y a qu'un moyen de se résoudre à l'obéissance, et de l'anoblir, en subissant le joug d'un misérable, c'est delà faire remonter à Dieu, principe et consécrateur de toute autorité

PREDICA TEURS

Il en est des prédicateurs comme des écrivains : les plus contents d'eux-mêmes sont les médiocres. Regardez-vous dans ce miroir, quand vous avez fait un sermon :

Un sot en écrivant, fait tout avec plaisir ; Il n'a point en ses vers l'embarras de choisir, Et toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire, Ravi d'étonnement, en soi-même il s'admire. Mais un esprit sublime, en vain veut s'élever A ce degré parfait qu'il tâche de trouver ;

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Et, toujoiirs mécontent de ce qu'il vient de faire, Il plaît à tout le monde et ne saïu-ait se plaire : Et tel dont, en tovis lieux, chacun vante l'esprit. Voudrait, pour son repos, n'avoir jamais écrit.

(BoiLEAU. Sat. II).

Si, après avoir regardé, vous avez devant vous l'homme content, il est à craindre que le sermon ne vaille pas grand chose

Prêcher les autres, faire la guerre à leurs passions, avant d'avoir soumis les nôtres, c'est nous exposer à une catastrophe morale dans laquelle nous périrons, au miheu d'inutiles conquêtes

Le joli cœur. Il ne compte que sur les misérables avantages de la nature.

Ses mains, ses cheveux, ses yeux, sa voix, le détachement bien senti de certaines syllabes, voilà son bagage oratoire. Il plaît aux bégueules et aux femmes légères.

Le Narcisse. Sa pensée est nette, et se porte bien, sans qu'elle soit de noble race. Il l'habille avec décence, et souvent avec luxe. Sa phrase ornée, pleine de recherche, séduit l'oreiUe. Il se fait écouter avec plaisir pendant qu'il s'admire lui-même en ses auditeurs qui lui servent de miroir.

L'acrobate. Il -danse sur le fil d'une proposition hasardée. Les abîmes de l'erreur sont de

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chaque côté, il n'en tient compte. Des phrases compromettantes le font pencher à droite ou à gauche ; un mot heureux le redresse. C'est un Blondin. Il amuse, il donne des émotions, mais après cela {.... Rien que la déconsidération de la parole de Dieu.

Le charlatan. Des effets 1.... Que ce soit bien, que ce soit mal, il n'importe, il lui faut des effets. Il affuble la vérité d'excentricités de mauvais goût, auxquelles les badauds se laissent prendre, et gâte presque toujours de riches facultés.

Uaigle. Trop en lui-même, et dans la vérité qu'il contemple. Il s'élève, il plane. On admire son vol majestueux, et la puissante envergure de son intelhgence. Il échappe quelquefois aux regards, mais on attend qu'il descende, et l'on est heureux de le voir reparaître. C'est un magnifique oiseau, trop souvent encore, une bête de gloire.

L'apôtre. Il fait profiter à l'œuvre de Dieu tous les dons de la nature et de la grâce. Amour de Dieu, amour des âmes, c'esfc sa devise ; glorifier Dieu, sauver les âmes, c'est son but. Il y marche franchement, et avec un complet oubli de soi. C'est le vent : on ne le voit pas ; il caresse, il rafraîchit, il tourmente, il déracine. C'est la lumière : on ne la voit pas ; elle pénètre, réjouit, et réchauffe le sang. C'est l'électricité : on ne la

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voit pas : elle fait vibrer tous les nerfs, et agite le corps, de secousses qui lui font demander grâce. On ne dit de lui : Quel homme de Dieu ! que pour revenir au Dieu de cet homme, et le mieux aimer

Bon jeune homme, pourquoi forcer votre talent ? Imitez Simplice. Il a pris sa juste mesure et ne cherche pas à la dépasser. Ce qu'il dit, ne sort pas de l'ordinaire, mais c'est bon, cordial, pieux, sensé, parfaitement intelligible et capable de faire du bien. Vous, mon ami, vous voulez travailler dans le grand genre, et mettre votre prédication à la hauteur de V esprit moderne. Cela vous fait dire des bêtises que personne ne comprend, vous, moins que personne

Encore une fois, ne sortons pas de notre genre, et n'exagérons pas nos moyens. Si nous sommes capable de porter une forte et riche armure, prenons-la ; mais si elle nous gêne, contentonsnous de la panetière et du bâton. On tue les philistins avec la fronde de David, aussi bien qu'avec l'épée de Saiil, quand on combat pour Dieu et sous sa sainte garde

Parlons comme tout le monde, et mieux que tout le monde, si c'est possible. Mais, de grâce, pas de ces mots étranges, ni de ces phrases baroques que les sots admirent et qui stupéfient les gens sensés. « 31 a marsupie est exhauste de métal ferrugineux. » disait le limousin de Rabelais. A mon humble avis, c'eût été beaucoup mieux de dire : « Je n'ai pas le sou, dans ma poche. »

Soyez content, si l'unique amour de Dieu et des âmes, inspire votre prédication. Rougissez et faites votre mea culpa, si vous ne rencontrez au fond de votre âme, que la vulgaire passion qui poussait les païens aux grandes choses : l'amour désordonné des louanges :

Laudumque immensa cupido. (Virg. Enéide. 6.)

Les âmes se convertissent en vous entendant ; n'en tirez pas vanité. Vous n'êtes que le fil fragile et vulgaire dont le Père se sert, pour les attirer. Nemo potest ventre... nisi Pater traxerit eum

PREDICA TION

Sans nous préoccuper outre mesure de notre action oratoire, ne la négligeons pas, puisque

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l'art de bien dire, est un moyen de fixer l'attention, et de conquérir les sympathies d'un auditoire. Sans doute, nous ne devons pas être les émules des artistes dramatiques et des comédiens ; mais trop compter sur la grâce de Dieu, avec d'exécrables moyens oratoires, serait irrévérencieux et téméraire.

Le respect de la parole sainte nous impose le devoir de nous corriger des défauts qui la déparent.

Que ceux qui ont du penchant à trop crier et à trop s'agiter écoutent ces bons conseils de Shakespeare : c Dites ce discours, je vous prie, comme je l'ai prononcé devant vous, en le laissant légèrement courir sur la langue. Mais si vous le déclamez à pleine bouche, comme font beaucoup de gens, j'aurais tout aussi bien pour agréable, que mes vers fussent dits par le crieur de la ville. N'aUez pas non plus, trop scier l'air, en long et en large, avec votre main, de cette façon ; mais usez de tout sobrement ; car dans le torrent et la tempête, et pour mieux dire, le tourbillon de votre passion, vous devez prendre sur vous, et garder une tempérance qui puisse lui donner une douceur coulante ».

(Hamlet. Act. 3, se. 2)

Ne vous troublez si vous entendez dire que

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votre prédication manque de modernité. Cela prouve tout simplement que vous n'avez pas cessé d'être évangélique. La modernité que prônent nos critiques, n'est, en fin de compte, qu'un ensemble de lâches et funestes concessions faites à l'opinion, aux préjugés, au relâchement, au mauvais goût du siècle.

Pour nous, l'éloquence est un art. Pour les saints, l'éloquence est une vertu. C'est ce qui nous expUque les admirables fruits de grâce et de salut qu'ils produisent, et les maigres résultats de notie parole. Oh ! que je voudrais prêcher à la sainte .'

Le Verbe de Dieu s'est anéanti pour racheter le monde. Humilions notre parole si nous voulons convertir et sauver les âmes. . . . .

Nous croyons parler directement aux âmes, c'est une erreur. Il y a entre elles et nous, un truchement invisible qui complète nos discours, et corrige nos sottises. C'est lui qui éclaire, touche et convertit. Xous serions moins contents de nous-mêmes, et plus sûrs de nos effets, si nous pensions davantage à sa coopération.

Un prêtre de médiocre talent, mais de grande vertu, prêchait une mission dans une petite ville où se trouvait un homme de beaucoup

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d'esprit, mais fort incrédule. Celui-ci, au sertir d'un sermon sur la Providence, dans lequel le pauvre prédicateur n'avait servi à son auditoire que de piètres arguments, lui envoya une série d'objections fortement construites, et capables d'embarrasser même un professeur de métaphysique. Il y avait promesse de conversion, si les objections étaient résolues d'une manière satisfaisante. Le malheureux missionnaire fut pris d'une sueur froide, en recevant ce paquet. S'il ne répondait pas, la parole de Dieu était vaincue et la mission manquée. Mais comment répondre ?

Il aUa trouver un savant homme, supérieur du séminaire, lui avoua humblement sa faiblesse et son embarras, et le pria de lui fournir des arguments victorieux en réponse à ceux de l'incrédule. Le supérieur, touché d'une si grande simplicité, mit toute sa science au service du brave homme, et le dressa si bien, qu'il voulut aller l'entendre, pour jouir de son triomphe.

Mais quelle déroute ! Grand Dieu ! Le missionnaire, en voulant s'approprier les arguments du savart, les avait tellement défigurés et retournés, qu'ils ne faisaient que renforcer les objections.

« Oh ! le misérable ! Oh ! l'imbécile ! » disait le supérieur au curé, son voisin de banc d'œuvre. « Nous sommes perdus ; c'est tout le contraire

des réponses que je lui ai dictées ». — Il va sans dire qu'immédiatement après le sermon, il s'éclipsa pour ne pas écraser de son indignation et de son mépris, le malencontreux orateur. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, lorsque le lendemain, il le vit venir, humble comme à l'ordinaire, le cœur plein de reconnaissance, la bouche pleme de remerciements, et qu'il lut ce petit mot de l'incrédule, qu'on lui offrait comme un hommage : « Mon Père, vous avez répondu avec une logique écrasante, à toutes mes objections. Je me rends, et vous prie de me dire à quelle heure, vous voudrez bien me confesser ».

Le prédicateur avait déraisonné, mais le truchement avait bien parlé.

O Verbe divin, qui changez nos sottises en sagesse, je vous sens entre ma parole et les âmes qui m'écoutent. Parlez avec moi, parlez pour moi. Ce que je dis ne vaut rien, si vous n'y mettez pas du vôtre !

Il est bon de raisonner et de raisonner ferme. Sachez bien, cependant, que le plus fort raisonneur, n'est pas le sec logicien qui entasse les donc sur les or ; mais bien l'homme habile qui sait revêtir le squelette de son argumentation, des chairs d'une parole vivante et bien moulée.

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Il en est de la prédication savante comme de la musique savante : c'est embêtant pour le commun des mortels. Ajoutez à cela que le prédicateur s'expose aux plus ridicules quiproquos.

X vient de parler du rôle de l'humanité de Jésus-Christ, dans les opérations théandriques. Une brave femme l'aborde après son sermon : « 0 mon Père ! Que vous avez bien dit la vérité à tout ce monde-là ! )> X se rengorge ; il a été profond, et on l'a compris ! — (c Oh ! oui, continue la vieille, vous avez joliment bien fait de prêcher sur l'humanité. Il y en a tant et tant qui n'ont pas l'ombre dliumanité ! »

Z s'est épris de la physiologie. Il en veut particulièrement à la cellule mère d'où le matérialisme prétend tirer toutes choses, et trouve le moj^en de la faire comparaître dans la plupart de ses discours. — « Oh! le bon religeux, s'écrie une de ses ferventes admiratrices, comme il est recueilli ! Comme il aime sa cellule. Il en parle sans cesse ».

Naïf ou vaniteux, l'homme à la prédication savante est souvent payé de la peine inutile qu'il se donne, en monnaie d'imbécile.

Le parole de l'apôtre est la seule qui produise sur les masses une impression profonde et diu?able. — Pourquoi ? — Parce que c'est la

parole même de Dieu, et que celui qui la porte a reçu une onction royale qui le transforme, et fait oublier ses imperfections et sa misère : « Ego autetn constitutus sum rex ah eo super Sion montem sanctum ejus, pixedicans prceceptum ejus »

Si le prédicateur est homme de Dieu, il lui attribue tout le fruit de sa parole, et trouve le moyen de se reprocher tout le bien qui n'a pas été fait

Présents, considération, sympathie, gloire, renommée, l'homme de Dieu devrait mépriser tout cela, et dire au monde : a Damihi animas, cœtera toile tihi : Donne-moi les âmes, garde le reste pom* toi »

u Mieux vaut messe que sermon », disait Henri III d'Angleterre, au bon roi saint Louis. « — J'aime mieux m'entreterdr une demi-heure avec un ami, que d'entendre son domestique m'en parler pendant des heures entières ». Il y a du vrai là -dedans, mais combien de gens ne connaîtraient pas leur ami divin, s'ils n'en avaient entendu parler par ses domestiques ; combien de gens ne sauraient pas se servir de la messe, s'ils ne l'avaient apprise par sermon.

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