I. T. Il, p. 36i
33a GOUVERNEUR MORRIS
aucun bien et nous ferait nécessairement beaucoup de mal. Cette ïois-\k, ils me crurent. Quelles remontrances a pu leur faire Monroe, je ne prétends pas le deviner et moins encore l'eflet qu'elles ont produit. En supposant que vous soyez poussés à faire ce choix, vous mettrez naturellement dans la balance non seulement les forces navales, mais aussi les ressources Qnancièrcsdcs puissances ennemies. Les gens lurbulcnU chez vous crieront bien haut sans aucun doute nos obligations envers la France et la longue liste de nos griefs envers l'Angleterre. Pour ce qui est des premières, je crois que nous devons toujours prêter nos bons offices à ceux qui. à l'appel de leur Prince, se sont élancés pour prendre part h nos batailles. Je n'admettrai jamais non plus qu'un froid raisonnement, fondé sur des motifs politiques, éteigne ces elTusionsde sentisment qui sont aussi louables dans une nation qu'elles sont désirables chez un particulier. Mail serait~il humain de soutenir le pouvoir qui tyrannise la France et réduit les habitants ù une indicible misère i* Serait-il reconnaissantde se mêler. bien plus de se liguer avec ceux dont les mains sont encore rouges du sang de celui qui fut notre véritable protecteur!* serait-ce décent ' ? s Bien qu'au point de vue du devoir moral le raisonnement fût plus spécieux que fort et destiné à faire illusion, celte fois encore Morris était clairvoyant et les fails ne tardèrent pas à lui donner raison. Un an après, au mois d'avril 1 797 il constatait de fâcheuses mesures prises par la France h l'égard des Etats-Unis : « La malle de Franco apporte aujourd'hui (a3 avril) la nouvelle que le Directoire a donné l'ordre aux différents fonctionnaires de n'avoir aucun égard aux passeports et certiQcats délivrés par les minisires ou consuls des Ëtals-Unis. Cela est assez curieux, mais, comme il n'est point du tout impossible que Bonapavle subisse un échec sérieux, ils deviendront moins arrogants *. * Le 5 mai suivant, il atlribue en grande partie à son ancien ami Tallcyrand la responsabilité de cette politique : a M. Talon déjeune avec moi. Il me donne d'étranges nouvelles sur les affaires d'Amérique, en ce qui concerne les spécâlalions
sur les terres. Il me dit que la conduite de la France envers r Vmérique doit être, dans une certaine mesure, attribuée à l'évêque d*Autun. Dans une conférence avec le Directoire il leur dit que les États-Unis devaient être regardés sous le même jour que Genève, et devaient implicitement suivre les ordres de la France * . » De là un état sinon de guerre, au moins de représailles, dans lequel les vaisseaux des deux pays se couraient sus les uns aux autres. Il devait prendre fin parle traité duSoseptcmbre 1800, ratifié en 1801, dont il sera parlé plus loin.
En dehors de ce point, Morris ne signale qu'une faute grave, selon lui, dans la politique extérieure du Directoire : c'est la création des républiques étrangères, sœurs et copies de la République française et dans lesquelles il voit pour celle-ci dans l'avenir d'inévitables ennemies. C'est d'abord la République cisalpine. Le 19 septembre 1797, il écrit à son ami M. deGroshlaer (sic), à Vienne : « Votre danger a été extrême, vous jouissez à présent de la lumière, car il n'y a rien de si beau que de voir le soleil quand on revient des bords du tombeau... Je m'imagine que la paix sera faite avant que cette lettre n'ait l'honneur de vous être présentée. L'Empereur aura reçu le territoire de Venise en échange de Mantoue et la France se sera créée (sic) une voisine formidable dans la soi-disante République cisalpine'^. ». C'est ensuite la République helvétique dont il indique la formation prochaine : « Les affaires de Suisse (7 février 1798) semblent en mauvaise voie. Dimanche dernier, à souper, M. Bâcher m'a dit <|u'ils n'ont point l'idée de réunir le pays de Vaud à la France, mais qu'ils ont l'intention de faire de la Suisse une nouvelle République (une et indivisible) comme la Cisalpine. — Les nouvelles de Suisse (9 février) montrent que la force française ot les intrigues françaises ont produit leur effet, de sorte qu'à l'avenir la Suisse sera fondue en une seule démocratie représentative. En concentrant leurs conseils et leur force, cela fera d'eux des voisins dangereux ou, tout au moins, gênants pour les Français'. »
. T, II, p. 391. — a. T. II, p. 3oo. La lettre est en français. 3. T. II, p. 34/1.
Mais au cours de l'année 1798 au moment où Morris s'apprêtait à quitter l'Europe, tes clioses se gâtaient pour le Directoire. Il n'en parlait pas avec moins de hauteur aux puissances étrangères, comme le montrent deux anecdotes recueillies par Morris. « M. Crauford vient me voir (16 avril 1798} et me dit qu'il a appris d'une très bonne source qu'a- ^ant-hier une \i\e allercation a eu lieu entre M. de Goerlz' et le citoyen Treilliard. M. de Goertz vint voir celui-ci ei ouvrit la conversation par la remarque que les Français failaient tellement trainer la conclusion du traité définitif (avec l'Autriche) que cela donnait du londemenl à l'assertion do certaines personnes qui se prétendent bien informées, à savoir qu'ils ont en vue de renverser tous les gouvernements en Allemagne. Treilliard répliqua que ces personnes étaient de$ menteurs, indignes de toute créance. Goerlz fit semblant d'être heureux de cette déclaration, mais, comme s'il n'étail pas tout à fait convaincu, lira de sa poche un papier contenant en détail un plan pour révolutionner l'Empire. Treilhard surpris, mais non décontenancé, déclara que c'était l'œuvre d'un misérable faussaire, sur quoi l'autre exprima une vi\e satisfaction et requit la déclaration par écrit qu'il était faux, Treilhard alors hésita, déclina. Vivement pressé, il refusa et Goertz, alfirmant que son maître serait dans la nécessité d'user de tous les moyens en son pouvoir pour s'opposer aux entreprises de la France. Treilhard, dont la colère était maintenant tout à fait montée par le ton irrité de son anlagonîslc. lui dit d'une façon hautaine ; « Monsieur, nous ne sommes pii^ à celte heure à craindre ce que pourra faire votre maître. — Monsieur, répliqua Goerlz, j'aidonc ma réponse^, b Les soii\erains d'Europe semblent avoir le choix, ou de risquer tout au grand jeu de la guerre, ou de périr comme des rats nov'? dans leurs troua. Le général Gontreuit. qui était, mon voisin il diner, a donné une version différente de la conversation que Crauford m'a répétée. Il prélendit que la conversation eu lieu, mais entre lui, St.-Foix et Beaumarchais seul:
I. Goerti, liomii.p d'Iîtnl prusiien, alors déiin- 3, Los mots ioijTrimcs ea italique soDteD fraïf
ment et ils sont tombés d*accord qu'il est trop tard pour qu'une coalition puisse rien faire contre la France *. »
D'un autre côté, le Journal porte à la date du ao avril 1798 : « La poste de Vienne apporte la nouvelle que l'ambassadeur de France, Bernadotte, a quitté la ville à la suite d'une émeute parmi le peuple, au cours de laquelle le drapeau ^^rboré à sa porte a été arraché et détruit. La police l'avait p. ' 'le ne pas donner lieu à cet outrage, ou, tout au moins, de leur laisser le temps de réconcilier le peuple à cette idée, mais il refusa d'un ton hautain. L'un de ses aides de camp, dit-on, marcha contre la foule l'épée nue et, si la force militaire n'était intervenue à temps, ils auraient tous été peut-être mis en pièces. Il demanda réparation à la Cour et l'Empereur répondit que lui-, qui avait droit à des réparations, ne pouvait en donner, sur quoi Bernadotte demanda ses passeports et partit le lendemain matin 2. »
Ainsi, à Berlin comme à Vienne, l'ancien constituant et conventionnel comme le général de la République, parlaient haut et bref au nom du peuple français. Le prestige de notre pays était tel que, même dans ces circonstances difficiles, M. de Gobenzel, le premier ministre d'Autriche, se rendait en France pour conférer avec le ministre du Directoire, François deNeuchateau ; « M. de Gobenzel, écrit Morris le 29 mai 1798, se rend en France pour rencontrer M. François de INeuchâteau, nouveau pas vers l'abaissement de la dignité impériale ^. »
Morris a toujours pensé que la Révolution, étant donnée la marche qu'elle avait prise dès le mois de septembre 1789, recelait dans ses flancs l'Empire, tel que le fit Napoléon.
Il a donc à l'avance, et de bonne heure, prédit Napoléon ; les preuves abondent à cet égard, nous en avons fourni en passant quelques-unes, nous produirons bientôt les plus topi-