‹ Gouverneur MorrisChapitre 20 sur 150 · SouvenirSy édit. Ilamelin, t» II, p · texte numérisé non relu

SouvenirSy édit. Ilamelin, t» II, p

f>8 GOUVERNEUR MORRIS

le cas où M. de Galonné serait chassé en même temps*. » Ce que Saint Preux avait vu par les yeux de Rousseau, Gouverneur Morris le revoyait encore ; et cette ingérence féminine ne parait pas lui déplaire, il écrit en janvier 1798 à Lady Sutherland : « La science de la politique est, pour le moins, une science aride. Aussi les Français la discutent-ils avec les dames; en effet, la présence d'une belle femme est si charmante qu'elle répand une joie générale*. » Il constate toujours la même suprématie ; témoin cette soirée chez Mme de Puysieux, où il retouve Mme de Ségur, après les avoir vues le malin Tune et Tautre : « Nous buvons une grande quantité de thé faible, que très justement Mme de la Suze déclare être da lait coupé. Mme de Ségur arrive comme la compagnie est à souper et je lui dis très sincèrement que j'allais partir, mais qu'à présent je reste. La conversation dans notre coin roule, comme d'ordinaire, sur la politique et, entre autres choses, sur le manque de grains. M. Necker est large- i ment blâmé, mais, à mon avis, tout à fait sans qu'il le mé- j rile. En effet on a commis une sottise et c'est justement le seul acte qui trouve grâce devant eux. C'est l'ordre de perquisitionner dans les granges des fermiers. L'émeute est aussi dissipée. Le baron de Bcsenval, qui a donné l'ordre de la réprimer, est pleinement satisfait de son ouvrage. Il fit marcher deux pièces de canon avec les gardes suisses, et lorsque furent faits les préparatifs pour tirer, la populace tourna le* talons. Par suite, on tombe d^accord que le baron de Besenval est un grand général, et, comme c'est le sentiment des dames, il serait sot et insensé de contredire leur opinions. »

Cependant, par une vue pénétrante, Morris prédit que ce règne des femmes disparaîtra avec l'établissement d'un gouvernement libre. « Alors commence (en avril 1789, chez M. de Norrage) une fastidieuse argumentation, à laquelle je ne prt^le aucune attention, mais je m'aperçois que les dames sont dépitées par ce que les orateurs sont si véhéments, que leurs douces voix ne peuvent se faire entendre. Elles en verront bien d'autres si les États généraux peuvent réellement

1. Souvenirs, \. Il, p. 3/i(). — a. T. II, p. 28. — 3. T. I, p. 71.

arrêter une Constitution. Un tel événement serait particulièrement désastreux pour les femmes de ce pays, car elles seraient par là privées de leur part dans le gouvernement ; or, jusqu'ici elles ont exercé une autorité presque illimitée, à leur plus grand plaisir, mais non peut-être au plus grand profit de la communauté '. »

•Cependant les belles dames de Paris et de Versailles ne paraissaient pas disposées à laisser tomber leur sceptre de leurs mains, à se désintéresser de la politique et de l'administration. Tout au contraire, en ces années 1789, 1790, i79i, celles qiii ne sont pas totalement prisonnières de l'ancien régime et qui se rallient, par goût ou par intérêt, à une monarchie constitutionnelle, redoublent d'activité politique. Le mibeu.est favorable ; car ce ne sont plus seulement des influences de Cour qu'elles peuvent mettre en jeu ^. Elles peuvent agir sur les chefs de l'Assemblée nationale, sur les membres des comités. Elles peuvent préparer et combiner des ministères. C'est ce dont ne se fait pas faute Mme de Flahaut qui, nous l'avons vu, médite de gouverner la France de compte à demi avec Morris ^. C'est par elle que Morris est constamment informé et généralement il tient ces informations pour sûres. Elle s'efforce de le mettre en rapport avec les comités de l'Assemblée : Le 26 juillet 1789 a reçu une note de Mme de Flahaut, qui a quelque chose à me communiquer. Je lui rends visite à une heure. Elle désire savoir si j'irais à Versailles conférer avec le comité qui doit présenter un rapport sur la Constitution. Elle est chargée par un des membres de m'adresser cette requête; je réponds que, si cela ne doit pas retarder mon départ pour Londres, je donnerai celte consul-

2. Moreaii, Souvenirs, t. I, p. io6. L'auteur raconte de Talleyrand un trait qu'il place en 1790 : a II était très particulièrement lié avec cette duchesse de Luynes qui a quitté, repris, et vraisemblablement trahi la Heine, ainsi qu avec la vicomtesse de Laval, qui avait prostitué ses charmes au contrôleur général Galonné. Je voyais beaucoup ces deux dames chez le maréchal de Laval ; elles intriguaient de leur mieux dans tous les partis pour y trouver leur profit et n'abandonnaient plus les tribunes. »

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