‹ Gouverneur MorrisChapitre 21 sur 150 · Ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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fio , GOUVERNEUR MORRIS

talion, considérant comme mon devoir de rendre tous les services que je pourrai à ce pays. Je lui explique le papier que j'ai écrit hier (c'étaient justement des notes sur ce sujet) pour qu'elle puisse le traduire ultérieurement '. » Et plus tard (a4 septembre 1789) : « Je lui montre la liste des membres du comité des finances ; et je prends son opinion sur quelques-uns d'entre euï ; finalement je lui dis que j'ai un projet qui les concerne, auquel il faudra qu'elle prenne part pour m'aider à l'exécuter. Elle me donne des raisons d'espt'rcr que M. de Monlesquiou deviendra ministre de la Marine «t que dans ce cas on pourra l'aire de bonnes choses '. »

Les autres amies de Morris intriguent et politiquent également. Avec Mme de Nadaillac c'est la résistance et la politique du pire, a Elle soupe pour me voir ; c'est une aristocrate cutrée et elle a entendu dire que je suis de sa secte. Elle se trompe. Elle velit m'avoir à souper avec l'abbé Maurj ^. » Et plus loin : « Notre hôtesse (Mme de Nadaillac) est très agréable. Elle insiste pour que je sois un aristocrate, que je le veuille ou non. Elle me donne des assurances de sa religion et de sa moralité. Mais c'est une coquette et elle est enthousiaste et romanesque '. a Voici le ton de ce salon le 21 avril 1791 : « Je rends visite à Mme de Nadaillac. Ici on voit tout en noir. Le temps est k la pluie. La démission de La Fayette fait beaucoup de bruit. Il est probable qu'il la reprendra et dans ce cas il sera pire qu'auparavant', n — h Je rends visite à Mme de Tessc. Elle est profondément engagée dans une conversation politique. Je m'aperçois que les hauts démocrate,' commencent k se refroidir et je pense que par degrés ils sentiront la force de ta raison, bien qu'ils ne veuillent pas entendre raison'. »

Sans doute ces causeries politiques des femmes ne sont pj toujours raisonnables : k Voici ce que note Morris, au mois de mai 178g, au retour d'une visite avec Mme de Chastellui à Romainville, la maison de campagne de Mme de Ségur : « Nous retournons h Paris et allons voir Mme de Flahaut,

LES IDÉES DE GOUVERNEUR MORRIS SUR LA FRANGE Gi

qui insiste pour que je passe la soirée avec Mme de Boursac ; j*y consens. Après souper arrive M. de Boursac, puis M. d*Espanchall, dont la femme est aussi là, et la conversation dégénère et tombe à la politique. Les femmes disent force absurdités au sujet de l'élection de Paris, qui paraît devoir être disputée et par là font perdre patience à leurs deux maris * . » Mme de Nadaillac n'était pas la seule qui fît de la politique sentimentale, témoin cette boutade de Mme de Flahaut le lendemain de la prise de la Bastille. « Elle voudrait voir les députés de l'Assemblée nationale venir à Paris. Elle sait que cela est fou, mais elle dit que toutes les femmes ont la même folie ^. » D'autres font de la politique d'intérêt : « Aujourd'hui (19 juin 1789) je rends visite à Mme de La Suze. Elle brode au tambour. La politique du jour la met presque hors d'elle, mais elle est déterminée à être du parti qui fournira l'argent, quel qu'il soit, parce que son mari et les maris de ses sœurs ont beaucoup sur le roi^. »

Mais tous ces salons sont des agences d'information ; les nouvelles y affluent incessamment et volent de l'un à l'autre. Voici comment Morris apprendra nouvelle (d'ailleurs fausse) que Talleyrand va être nommé ministre des Finances (i4 janvier 1 790) : « Mme (de Flahaut) me dit que le comte de Ségur a persuadé à La Fayette de mettre l'évêque aux finances. Il lui dit que l'évêque lui déplaisait autaiit qu'à lui-même, mais qu'ils n'avaient pas d'hommes capables, et qu'avoir conti:e eux les talents de l'évêque ne ferait pas l'affaire. La Fayette raconta cela à son amie Mme de Simieu, celle-ci à Mme de Coigny, celle-ci à Mme de — , qui le dit au duc de Biron, qui le dit à Mme de Flahaut, qui désire que je fasse appuyer cette idée par Mme de Ségur ; mais certainement je ne lui dirai que la vérité et encore si l'occasion se présente ^ »

Les salons fournissaient aussi très souvent la répétition générale d'une scène qui allait se jouer à l'Assemblée nationale. Alors,, eu effet,, les orateurs écrivaient à l'avance leurs^ prii^cipaux discours, et» souvent, avant de les prononcer ils les lisaient dans quelque brillante assemblée mondaine.

1. T. I,^ p,. 87..— 1 ?.. T.. I, p. 127. ;-T-; 3. T. I, p. 100. — 4. T. I, p. sfig.

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Voici ce que Morris écrivait sur ce sujet à Washington au mois de janvier 1790: «Ordinairement les discours sont imprimés ; aussi met-on autant de soin à les rendre sonores et bien faits qu'à instruire ou à convaincre. Mais il y a une autre cérémonie, par laquelle passent les discours et qui ne peut manquer d'en affecter tout au moins la forme et peut-être la substance. Ils sont lus à l'avance dans une petite société déjeunes gens et de femmes, parmi lesquelles se trouve généralement la belle amie de l'orateur ou quelque autre belle dont il veut faire son amie, et la société donne très poliment son approbation, à moins que la dame qui donne le ton à ce cercle ne trouve par hasard quelque chose à reprendre, et naturellement ce point est changé sinon supprimé ^ » Plus tard, envoyant à Necker un de ses discours au Sénat des Etats-Unis, Morris lui rappelait ces usages de l'Assemblée nationale : « L'impression est défectueuse et cela doit être, puisque nous ne sommes pas (comme les membres de votre ci-devant Assemblée nationale), dans l'habitude de préparer des discours par écrit. On en lisait de fort beaux dans cette Assemblée, mais on n'y discutait rien ^. »

L'attrait de ces lectures intimes était si grand que Morris lui-même, le sage Morris, l'homme d'État, l'orateur exercé de la Convention américaine, s'y laissa entraîner, comme un ^ simple Français. Il lut, au moins en partie, chez Mme de Staël le projet de discours qu'il avait composé pour Louis XVI, quand le moment fut venu d'accepter définitivement ou de refuser la Constitution. « Je suis invité à dîner (26 août 1 79 1) chez Mme de Staël. Elle me demande de lui montrer le Mémoire que j'ai préparé pour le roi. Je suis surpris de cela, et j'insiste pour savoir comment elle en a eu connaissance. Elle me le dit à peu près. Je le lis pour elle et pour l'abbé Louis, par qui elle a eu son information et, comme je m'y attendais, ils sont tout à fait opposés à un ton si hardi. Je suis bien persuadé qu'on adoptera une piteuse conduite. L'ambassadrice d'Angleterre arrive pendant notre lecture, ce qui l'interrompit à ma grande satisfaction. J'arrive tard chez M. de

I. T. l, p. «78. • - 3. T. Il, p. 434 (en français dans- le texte).

Montmorin, nous nous retirons dans son cabinet et je lui lis le plan de discours que j'ai préparé pour le roi. Il le fait bondir et il dit que cela est trop fort ; que le tempérament de la nation ne le supportera pas. Nous discourons longuement sur ce sujet. Je lui remets la cbose. Nous en conférerons de nouveau et il montrera cela au roi lundi. Je lui donne la permission (qu'il aurait prise de toute manière) de le montrer à sa fille. Je sais, lui ayant préalablement monté l'imagination à ce point, qu'elle encouragera une telle entreprise. Je vais au Louvre, comme je l'ai promis. Mme de Fiahaut me dit que l'évèque lui a parlé de mon œuvre, Mme de Staël ayant dit à celui-ci que je la lui avais montrée à elle. Elle la trouve très faible. Mme de Flahaut a dit à l'évèque que cela est faux ; car Mme de Staël, au contraire, craignait uniquement qu'il ne fût trop fort. Là-dessus un bon bout de cette sorte de causerie. Je m'attendais à une pareille conduite de la part de Mme de Staël ; elle ne m'a point surpris '. »

On conçoit comment les sentiments monarchistes de Morris se confirmaient et grandissaient dans un pareil milieu. Cependant, comme il l'avait dit à Mme de Nadaillac, il n'était point de sa secte. Non seulement il restait l'ami sincère de la liberté, mais parfois, devant les bassesses de l'esprit de servitude, se réveillait en lui un mépris républicain qu'il exhalait alors en paroles amères. Mme de Nadaillac, comme elle le lui avait promis, le fit rencontrer chez elle avec l'abbé Maury (3 mars 1791): « Je vais chez Mme de Nadaillac. Nous avons là l'abbé Maury, qui à l'air d'un parfait coquin (scoundrel) ecclésiastique ; et les autres sont des aristocrates féroces. Ils ont le mot « valet » écrit sur leurs fronts en gros caractères. Maury est fait pour gouverner de tels hommes et de tels hommes sont faits poijr lui obéir, à lui, ou à tout autre. Maury paraît, cependant, avoir trop de vanité pour un grand homme ; Mme de Nadaillac est pleine d'attentions et insiste pour que je sois^ un aristocrate outré. Je lui dis que je suis trop vieux pour changer mes idées sur le gouvernement ; mais que, pour elle, je serai exactement ce qu'il lui plairai »

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Une autre fois il relève plus vertement M, de Nadaillac, qut d'ailleurs l'avait bien mérité : « Je rends visite à Mme de Nadaillac, cheï qui je suis entraîné dans une altercation un pea vive avec Monsieur, qui, entre autres conceptions ridicules de la folie aristocratique, émet un vœu pour le démembrement de la France '. » Voici encore les reflexions que lui inspire un autre milieu monarchique et aristocratique, celui de Berlin en 1797 : « Au sujet du Prince Henri (de Prusse) il (Smittau) donne comme un rare phénomène ce fait que cet homme, le plus despotique qu'il y ait sur terre, à la fois dans son tempérament et dans sa conduite, serait, un admirateur enthousiaste du système d'égalité français. Cela prouve que mon ami Smittau n'a pas étudié la nature humaine. Aussi loin qu'a porté mon observation, le cas qu'il considère comme rare est le plus commun : et, en effet, l'orgueil et l'impatience de tout contrAle, qui poussent le sujet à la rébellion, conduisent le souverain à la tyrannie. Plus sera grande l'élévation d'un mauvais sujet de cette espèce, et plus il approchera du trône, plus son tempérament se révélera par la haine de ceux qui sont au-dessus de lui et l'oppression de ceux qui sont au-dessous. Burke, parlant des gouvernements dans lesquels prévaut l'esclavage domestique, a justement observe quelque part « que l'habitude de la domination vient en aide à l'esprit de liberté, le fortifie et le rend invincible'. »

D'ailleurs Morris, qui est un bon observateur, dès les premiers temps de son séjour en France, constate et signale dans les salons, parmi la noblesse, chez les gens éclairés et radines qu'il fréquente, un fort élément républicain et démocra-

Le 5 mars 1789 il va à Versailles en compagnie de Jeiïerson : « Retourné à Paris et dîné avec Mme de Tessé — repu-

blicains de premier vol. La comtesse, qui est une femme trèsv sensible, a formé ses idées sur le gouvernement d'une manière qui ne convient, je crois, ni à la situation, ni aux circonstances ni aux dispositions de la France, et il y en a beaucoup qui sont dans ce cas*. » Peu de jours après son arrivée en France il écrivait à M. de Moustier (alors en Amérique) : « La Fayette n'est pas à Paris. Il est allé en Auvergne pour se faire élire par la noblesse ou par le tiers état. J'espère que ce sera par la première, car autrement (à mon avis) il deviendrait trop désespérément étranger à sa propre classe... Jai ici le rôle le plus étrange qu'on puisse imaginer. Moi, républicain, et à peine sorti, semble-t-il, de cette assemblée qui a rédigé une dés plus républicaines de toutes les Constitutions républicaines, je prècbe le respect envers le prince, les égards qu'on doit avoir pour les droits de la noblesse, la modération, non seulement quant au but, mais quant aux moyens de l'atteindre*^. » Bientôt il voit dans La Fayette un pur républicain : « Ses opinions, dit-il, s'accordent au mieux avec celles d'une République ^. » Le i8 avril 1789 il écrit à un ami à Philadelphie : « Lorsque le peuple s'assemblera lundi, mardi et mercredi prochains (pour les élections de Paris), avec la famine et le mécontentement, la moindre étincelle peut mettre tout en feu. Comme antidote les médecins politiques ont lait marcher quinze à vingt mille hommes de troupes régulières dans la cité et à l'entour ; de sorte que, dans tous les cas, les bons bourgeois n'auront pas toute la farce pour €ux. Cette mesure tendra plutôt à produire qu'à empêcher une émeute, car quelques-uns de la jeune noblesse se sont élevés à une foi active dans l'égalité naturelle des hommes et méprisent tout ce qui ressemble à une résistance*. » Les littérateurs sont aussi imbus d'idées républicaines ".

Dans la suite Morris confirme, par des observations particulières et précises son impression première. Le 28 avril 1791 : « Je rentre à la maison et écris, puis je dîne chez Mme de Trudaine. Après dîner. Monsieur se prononce en faveur d'une

1. T. I, p. 33. — a. T. I, p. 27. — 3. T. I, p. 56, 4. T. I, p. 58. — 5, T. 1, p. 96, voyez ci-dessus, p. iG.

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ibrmc de gouvernement républicaine, ce qui devient très à la mode. J'essaie de lui montrer la folie de cette entreprise, mais j'aurais mieux fait de mettre la chose de côté. Je vais de lit chez Mme de Guibert, où la conversation est k la hauteur de l'espril Jacobin. De là chez Mme de Laborde : elle se plaint beaucoup du parti républicain et me demande pourquoi je ne fais pas connaître mes sentiments. Je lui dis qu'ils ne seraient d'aucun poids, ce qui est vrai'. » Le 6 août 1791 : a Parti à Auteuil pour voir Mme Helvétius. La société est nnc démocratie de tous furieux. La Constitution est aujourd'hui le sujet général de la conversation, à laquelle je prends le moins de part possible'-. »

Ces conslatalions permettent de trouver trop absolue cette proposition par laquelle H. Aulard ouvre son Histoire politique de la Révolution française : o Un premier fait, dit-il, et il est considérable, c'est qu'en 1789. au moment de la convocation des Ëtats généraux, il n'y avait pas en France de parti républicain'. 9 11 est vrai que notre savant collègue complète sa première proposition par deus autres. La seconde a c'est qu'il s'était formé chez les Français, qui ne voulaient pas de la Képublique. un état d'esprit qui s'exprimait par des paroles et des attitudes républicaines ' » et la troisième que les idées démocratiques étaient déjà répandues et que « même la démocratie se popularisera avant la République'. » Nous sommes bien près de nous entendre avec celui qui parle ainsi ; il faut cependant aller un peu plus loin. Morris, qui s'y connaissait sans doute en fait d'idées républicaines, constate l'existence d'un parti républicain, et il n'est' pas le seul qui SB serve alors de ce qualificatif. Non seulement sous le règne de Louis XVI et avant 1781), mais déjà sous le règne de Louis W, les tenants convaincus de la monarchie traditionnelle et de l'ancien régime parlent souvent des républicains. 11 est vrai qu'ils appellent ainsi tous ceux qui veulent faire participer la nation à l'exercice de la souveraineté : tous ceux, à plus forte raison, qui proclament la souveraineté nationale, et non pas seulement ceux qui ne voudraient plus de roi ;

I. T. I, p. iio. — ). T. I, p. kli' — 3- 1'- >■ — i- P. 9- — 5. P. 18,

même ces derniers sont inconnus ; s'ils existent, ils n'oseraient exprimer leur pensée. Mais la foi royaliste ne s'y trompé pas. Les hommes qu'elle appelle républicains, mis entré le sacrifice de leurs principes essentiels et l'abolition de la royauté, n'hésiteront pas un seul instant : ils sacrifieront la royauté. Morris, je l'ai dit, n'est point le seul contemporain qui, bien avant la Révolution, signale ce parti républicain en l'appelant par son nom. Jacob-Nicolas Moreau, dans ses Souvenirs récemment publiés, abonde en constatations de ce genre. Voici ce qu'il dit d'une soirée licencieuse à laquelle il assistait en 1761 : « Aujourd'hui que ma mémoire me rappelle ces détails, s'il m'était permis de comparer ce que je vis à quelques-uns des rassemblements dont nous avons été témoins depuis sept ans ', je dirais volontiers que je trouvai là une miniature d'un grand et vaste tableau qui m'effraye encore ; là, en effet, j'aperçus une aristocratie qui eût pu prendre pour devise : Liberté, égalité, et accorder avec le nom de République la distinction des trois ordres *. » La nomination de M. de Malesherbes comme garde des sceaux lui inspire ces réflexions: « Etonnantes révolutions ! Il semblait que le meilleur moyen de faire sa fortune auprès du roi était d'afficher des principes républicains. Et cependant on aurait dû se méfier de ces idées-là : une foule de mauvais écrits inondaient Paris ; l'auteur de VA mi des lois avait osé envoyer son livre à tous les membres du Parlement, et il venait de paraître un ouvrage antimonarchique intitulé : Catéchisme du citoyen, dans lequel on prétendait prouver par les lois du royaume que le roi n'était que le député de la nation, qui pouvait s'assembler sans lui et malgré lui^. » Et plus loin, parlant d'un de ses ouvrages publié en 1787, V Exposé historique de nos administrations populaires aux plus anciennes époques de la monarchie française : « Cet ouvrage fit la plus grande impression sur tous les lecteurs désintéressés et menaça de leur chute les systèmes républicains qui avaient déjà pris une grande faveur*. »

I. Il écrivit ses Souvenirs pendant les années 1796 et 1797. a. T. II, p. i83. — 3, Souvenirs, t. II, p, ao8. 4.' Souvenirs, t. II, p. 3/i3.

Pour lui d'ailleurs Turgot est un révolutionnaire ^ et Necker un par démocrate, un pur républicain qui départi pris a, par le doublement du Tiers, préparé la réalisation de ses idées: « M. Necker, écrit-il. qui, au commencement de 1781, avait publié son fameux Compte rendu, fut accusé dans le Mercure d'avril de la même année, n° i4, page 81, journal de Bruxelles, de faire tous ses efforts pour rendre le roi de France chef d'une république bien dirigée. Je ne soupçonnais point encore ses projets ; cette imputation me parut atrocb et j'envoyai au Journal de Paris un mot par lequel je crus devoir prendre sa défense^. » — « Necker voulut la démocratie et toutes les productions des écrivains qu'il avait à ses gages eurent pour objet d'enflammer le petit peuple même... M. Necker ne tarda pas à annoncer ses intentions républicaines en demandant aux notables de 1788 une double représentation pour le tiers état^. »

Mais Moreau a écrit ses Souvenirs sous le Directoire en 1796 et 1797. On peut objecter, bien que rien ne l'indique, qu'il a reporté dans le passé les impressions et les jugements que lui avait inspirés la grande révolution dont il avait été le témoin. Mais voici un livre publié en 1770, le Dictionnaire -'ocial et patriotique ou précis raisonné de connoissances relaves à r économie morale, civile et politique par M. G. R. F. D. B. A. A. P. D. P. *, à Amsterdam, M. DCC. LXX. 3st un de ces écrits de propagande philosophique et poliue, comme en a vu tant éclore la seconde moitié du m" siècle ; l'influence de l'école des économistes est visible ur celui-là. Voici ce qu'on y lit sous le mot République : « J'aime mieux, disoit un zélé républicain, être moi-même

1. Souvenirs, t. II, p. l^o(^ : « M. Turgot avait affiché rirréligion et la liberté indéfinie ; à cette époque avait commencé la licence de tous les écrits qui, débités sous les yeux du monarque, invitaient les peuples à se soulever contre lui. Les Parlements et la noblesse avaient été empoisonnés par l'abbé Ragual et par l'abbé Mably ; l'ambition et les richesses avaient corrompu le clergé. Mais c'était encore leur propre aristocratie que ces gens-là désiraient substituer à l'autorité de nos anciennes lois. »

2. Souvenirs, t. II, p. '622. — 3. Souvenirs, t. II, p. ^07 et 409.

/». D'après Barbier, Didiçnnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes, l'auteur serait Le Févre de Beauvray.

partie du Gouvernement que de servir d'instrument à l'ambition d'un maître dont l'intérêt n'est presque jamais le mien. — Que parlez-vous d'ambition? répondit un Français. En ful-il jamais une plus démesurée et plus destructive que celle de ces fameuses républiques, fléaux de leurs propres citoyens et du monde entier qu'elles ont toutes écrasé sous le poids de leur puissance énorme? Oui, les fastes de la Démocratie sont mille fois plus atroces que celles de la jRoiauté. Ten appelle à V histoire des Carthaginois, des Romains, des Anglois et à celle de toutes les républiques anciennes et modernes * . »

Il ressort clairement de là que, vers la fin du règne de Louis XV, les royalistes purs (et les économistes étaient du nombre, fort attachés au pouvoir absolu) considéraient comme républicains non seulement Jean-Jacques Rousseau et ses disciples, mais aussi les Anglais et les partisans français d'une monarchie à l'anglaise. L^ suite de l'article n'est pas moins instructive. L'auteur y raconte comment en Angleterre un membre influent du gouvernement voulut séduire et acheter un des principaux chefs du parti populaire M. S*** : « Il se transporte chez M. S*** pour lui faire les propositions les plus avantageuses soit pour sa famille, soit pour ses amis, soit pour lui-même. Le député à ce moment était à table. La frugalité plébéienne présidait à ce repas. Après avoir tranquillement écouté le discours du courtisan : <.< Milord, lui dit le a patriote, regardez les mets dont je me nourris et jugez vous- « même si l'on peut se flatter de gagner un homme tel que « moi. » Cette réponse ressemble assez à celle que fit Fabricius aux envoyés du roi d'Epirc. Mais ce n'est pas la première fois que des républicains modernes se piquent d'agir et de parler en Romains. Si l'on en croit quelques écrivains anglais, il s'en faut de beaucoup que cette intégrité soit générale dans la nation '^. » Ce n'est point évidemment contre les Anglais que l'auteur polémique, mais contre les Français qui partagent leurs idées politiques : et, qu'on le remarque, dans le dernier passage cité on trouve exactement attribués au soi-disant

député anglais les idées, le ton et le langage même des républicains Trançais de 179a et de 1798 ' .

Marmontel a signalé aussi ces républicains encore mal dégagés de la chrysalide. Necker en est un à ses yeux : a Le désintéressement avec lequel Necker avait voulu servir l'Ëtal contiihiiait encore à le faire passer pour un altier républicain, qui vûuloit qu'on lui dût, sans rien devoir lui-môme ; et, pour dire toute ma pensée, en refusant, comme il l'avoit fait, les appointements de sa place, Necker avoit dû s'attendre qu'on expliqueroit mal cette fierté, humiliante pour tous ceux qui ne l'avoient pas, et qui ne pouvoient pas l'avoir ^. ■

Mais ses souvenirs à cet égard se rapportent surtout aux prnmiers mois de 1789. Il avait été choisi comme électeur du spconil degré par le tiers état parisien, et il espérait jouer un roli' dans l'assemblée électorale et même être élu député. Il fut complètement déçu et mis de côte comme trop modéré. Cela le fit étudier de plus près les idées des plus avancés. C'est ainsi, qu'il signale Duport, conseiller au Parlement, qui devait devenir un des chefs de l'Assemblée Constituante : i< Soil nue Duport fût de bonne foi, dans son dangereux fa- [lalÎMiii', soit qu'ayant mieux calculé que sa compagnie les hns.mi-; qu'elle alloit courir, il eût voulu se donner à lui-même ne existence politique, on savoit que chez lui, dès l'hiver recèdent, il avoit ouvert comme une école de répuliticisme où :s amis prcnoient soin d'ntlirer les esprits les plus exaltés ou K plus disposés à l'être '. 0 A en croire Marmontel, dès cette époque ce parti, Mirabeau en [èLp, visait à l'abolition non seulement de l'ancien régime, mais do la royauté, et il avait un plan arrêté pour atteindre ce but. C'est ChamPort, son confrère de l'Académie française et fc l'un des plus outrés partisans de la faction républicaine a, qui lui e.n aurait fait la révélation à cette époque. C'est un jour qu'ils étaient restés seuls au Louvre après la séance aca-

1. Qugn reinarque l's.pression palriolt. Elle était employée dans ce «n> ' Ha le vûlka <lu itiii° siècle. Voyei, pur cicmplc : Apologie de Loais XIV ctie ion ranseil ittrla ricoeation de t'Edil de Kanles. pour servir de réponit i la UUre d\:a palrioli sur la hUrance chile des proleslanli. Paris, 1758.

j. Mên.ùires. t. IH, n. ii'i, - î. Mémoirn. t. !•

démique. .Ghamfort lui fit d'abord des compliments de condoléance sur sa déconvenue électorale. « Mais, ajouta-t-il, on fait bien de vous réserver à une autre législature. Excellent pour édifier, vous ne valez rien pour détruire. » Marmontel dressa l'oreille à ces mots : « Eh ! oui, reprend Ghamfort, les réparations entraînent souvent des ruines : en attaquant un vieux mur on ne peut pas répondre qu'il n'écroule sous le marteau, et, franchement, ici l'édifice est si délabré que je ne serais pas étonné qu'il fallut le démolir de fond en comble... Vous désoleriez-vous de ne plus entendre parler d'éminences, ni de grandeurs, ni de titres, ni d'armoieries, ni de noblesse, ni de roture, ni de haut, ni de bas clergé ? »

Marmontel proteste, assurant que tel n'est certainement pas le vœu de la nation. « Bon, reprit-il, la nation sait-elle ce qu'elle veut P On lui fera vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pensé... Après tout, c'est son bien que l'on veut faire à son insu ; car, mon ami, ni votre vieux régime, ni votre culte, ni vos mœurs, ni toutes vos antiquailles de préjugés ne méritent qu'on les ménage. Tout cela fait honte et pitié à un siècle comme le nôtre et, pour tracer un nouveau plan, on a toute raison de vouloir faire place nette. — Place nette ! insistai-je. Et le trône? Et l'autel? — Et le trône, et l'autel, dit-il, tomberont ensemble; ce sont deux arcs-boutants appuyés l'un par l'autre ; et, que l'un des deux soit brisé, l'autre va fléchir. »

Ghamfort, « ami et confident de Mirabeau, l'un des chefs de la faction », lui livra aussi le plan de son parti. Il reposait essentiellement « sur le caractère du' roi, si éloigné de toutes violences qu'on le croyait pusillanime », sur l'état du clergé où l'on ne trouvait «que quelques vertus sans talents et quelques talents dégradés et déshonorés par des vices » ; sur l'abaissement de la haute noblesse « que l'on disoit dégénérée ot dans laquelle peu de grands caractères soutenoient l'éclat d'un grand nom » ; sur l'avenir du tiers état, uni de vues et d'ambitions, plein de talents et de forces neuves. Il annonçait enfin, comme une vaste conspiration formée dans toute la France et prête à éclater : « Un long amas d'impatience et d'indignation avoit formé comme un orage et cet orage étoit

prêt à crever ; partout la confédération et l'insurrection déclarées ; et, au signal donné par la province du Dauphiné, tout le royaume prêt à répondre par acclamation qu'il entend être libre ; les provinces liguées, leur correspondance établie, et de Paris, comme de leur centre, l'esprit républicain allant porter au dehors sa chaleur avec sa lumière. »

Ce vaste complot national, cette insurrection préparée dans la France entière avaient existé en effet, l'allusion à l'Assemblée de Vizille précise la pensée qu'a recueillie et notée Marmon tel. Il y avait bien comme une conspiration universelle dans l'état d'incroyable anarchie où se passa la plus grande partie de l'année 1788 et où le gouvernement avait follement précipité la nation, en engageant sa lutte dernière et si imprudente contre les Parlements. Nous reviendrons plus loin sur ce point. Mais le passage que je viens de citer contient un autre trait, l'un des caractères distinctifs de la Révolution, celui qui fait de Paris le foyer de l'esprit révolutionnaire et républicain. Chamfort, d'ailleurs, aurait très nettement indiqué à Marmontel l'emploi que son parti comptait faire du bas peuple, des aventuriers et de la populace parisienne. Parlant de la masse de la nation, paisible et amie de l'ordre, il aurait dit : ce S'ils désapprouvent, ce ne sera que timidement et sans bruit, et l'on a, pour leur en imposer, cette classe déterminée qui ne voit rien pour elle à perdre au changement et croit y voir tout à gagner. Pour l'ameuter on a les plus puissants mobiles : la disette, la faim, l'argent, des bruits d'alarme et d'épouvante et le délire de frayeur et de rage dont on frappera ses esprits. »

Enfin ce seraient les pires expédients de la Révolution, le système même de la Terreur, qui auraient été dévoilés par avance à Ma r mon tel : « Mais, lui dis-je, vos essais sont des crimes et vos milices sont des brigands. — 11 le faut bien, me répondit-il froidement. Que ferez-vous de tout ce peuple, en le muselant de vos principes de l'honnête et du juste? Les gens de bien sont faibles, personnels et timides; il n'y a que les vauriens qui soient déterminés. L'avantage du peuple, dans les révolutions, est de n'avoir point de morale. Comment tenir contre des hommes à qui tous les r

bons P Mirabeau a raison, il n*y a pas une seule de no» vieilles vertus qui puisse nous servir ; il n*en faut point au peuple, ou il lui en faut d'une autre trempe. Tout ce qui est nécessaire à la révolution, tout ce qui lui est utile, est juste : c'est là le grand principe*. » Sans doute tout cela est trop noir et, surtout, trop précis pour avoir été dit comme Marmontel le raconte, il écrivait sous le Directoire et les faits qui s'étaient accomplis sous ses yeux se reflétaient, peut-être sans> qu'il en eût conscience, dans le souvenir de sa conversation passée, qui leur était antérieure : c'est le cas de toutes les prophéties rapportées après coup, lorsqu'elles se sont réalisées. Mais de l'entretien lui-même et de l'impression profonde qu'il fit sur son esprit, il n'y a pas lieu de douter.

Morris, l'un des protagonistes de la Révolution d'Amérique, devait, semble-t-il, par cela même, être l'ami naturel de la Révolution française. Les deux révolutions étaient sœurs et celle d'Amérique était l'aînée. Sans doute l'esprit et la tradition des libertés anglaises avaient été l'âme de celle-ci ; mais elle avait été aussi puissamment travaillée par le même ferment qui soulève la Révolution française, c'est-à-dire par notre philosophie du xviii® siècle. C'étaient, il est vrai, les principes de Montesquieu qui surtout avaient agi, comme cela ressort clairement de la Constitution fédérale elle-même et du Federalist.

A son tour la Révolution américaine avait réagi sur la France. Non seulement les Français qui étaient allé combattre pour elle avec La Fayette en avaient rapporté des idées nouvelles sur la liberté et le gouvernement ; mais les documents constitutionnels, qui organisaient le nouveau gouvernement, soit des États, soit de l'Union, promplement traduits dans notre langue, étaient bien connus des Français. H y avait là à leurs yeux une première application des prin-

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