‹ Gouverneur MorrisChapitre 22 sur 150 · I. Souvenirs^ t. III, p · texte numérisé non relu

I. Souvenirs^ t. III, p

■ji GOUVERNEUR MOHRIS *

cipc9 aiiiqiiels claient alors acquis la plupart des esprils cul' tivts. C'était pour la France, qui semblait enfin se réveiller d'un long sommeil, un encourage me ni et un guide. Dans une assez large mesure la Révolution d'Amérique prépara et orienta à ses débuts la Révolution française. Morris le constate et il constate en même temps, nous le verrons, que les Français nettement royalistes en gardaient rancune aux Ëtats- Unis.

Ce qu'exprime tout d'abord Morris, c'est un sentiment de sympathie et presque de fraternité entre les deux révolutions. On lit dans sa première lettre à M. de Moustier : o: Horace nous dit qu'en traversant la mer nous changeons de climat et d'âme. Je puis dire, ce qu'il ne pouvait pas, que de ce cà té de l'Atlantique je trouve une forte ressemblance avec ce que j'ai laissé sur l'autre bord, — une nation qui est toute en espérance, en projets, en attentes. — le respect pour d'anciens établissements disparu, les formes existantes ébranlées jusque dans leurs fondations, et un nouvel ordre de choses prêt à prendre place, dans lequel peut-ôtre, jusqu'au nom même dos institutions antérieures sera mis de cûté '. » Le 39 avril 1789 il écrit à Wasbinglon : o Les élections sont terminées dans tout le royaume, sauf la capitale, et des instructions données aux représentants (ce qu'on appelle ici les cahiers'), il ressort que certains points sont universellement demandés, qui, une fois accordés et assurés, rendront la France parfaitement libre, quant aux principes de la Constitution, —je dis quant aux principes, car il faudra au moins une- génération pour en rendre la pratique familière. Nous avons, je crois, toute raison de désirer le succès des patriotes. Le généreux désir de disséminer la liberté que doit former un peuple libre, l'émotion reconnaissante qui se réjouit au bonbeur d'un bienfaiteur, un puissant intérêt personnel aussi bien à la liberté qu'à la puissance de ce pays, tout conspire à faire de nous tout autre chose que des spectateurs indifférents : Je dis que nous avons un intérêt à la tiberlé de la France. Les chefs du mouvement sont nos amis : beaucoup se sont

imbibés de leurs pi'incipes en Amérique et tous ont été enflammés par notre exemple. Les opposants ne se sont en aucune façon réjouis du succès de notre Révolution et beaucoup parmi eux sont disposés à nouer des relations du caractère le plus étroit avec la Grande-Bretagne ^ »

Mais cela concordait avec l'idée que la Révolution française laisserait à Ffltat un caractère profondément monarchique. 11 l'espérait encore à cette époque» bien qu'il redoutât déjà l'influence des idées américaines, comme il l'écrivait au mois de mars 1789, à son frère le général Morris alors en Angleterre : « Vous avez raison de penser que nos luttes ont donné à ce pays une notion confuse de la liberté, mais il y a ici nombre de personnes dont les vues sont très claires et précises. Il est hautement probable qu'une constitution sera établie, aussi libre que le comportent leurs mœurs et la situation ; auquel cas, le roi gagnera plus au dehors qu'il ne perdra chez lui, si abandonner le pouvoir de faire le mal et retenir seulement le pouvoir de faire le 'bien peut s'appeler une perte '•^. »

Mais lorsqu'il voit que les choses tournent autrement, il change de ton et s'eflbrce d'établir une profonde diflerence, une différence de nature, entre les deux révolutions.

Il ne veut pas entendre parler pour la France de rien qui ressemble à la Constitution des États-Unis : « Ils veulent une Constitution américaine, avec un Roi au lieu d'un Président sans réfléchir qu'ils n'ont pas des citoyens américains pour soutenir cette Constitution. L'humanité voit les choses lointaines sous un faux point de vue et les juge plus ou moins favorablement qu'il n'est juste. — C'est là une vieille observation ; une autre, aussi vieille peut-être, mais que tous ne sont pas en position de sentir, c'est que nous mesurons toutes choses au moyen de notions préconçues, de sorte qu'il est presque impossible de connaître par des descriptions un peuple ou un pays lointains. Par conséquent, quiconque v«ut appliquer dans la science pratique du gouvernement les règles qui réussissent dans les pays étrangers, tombe fatalement dans

TO gouverneur MORRIS

le même pédanlisme que nos jeunes éludiants, lout frais sortis de l'Universilé. qui voudraient ramener toutes choses à la mode romaine. Il faut diverses formes de gouvernement aux diverses sociétés sur la surface de celte planèlc. Leur différente siluation est en elle-même une cause puissante, — leurs mœurs, leurs habitudes. Le tailleur scientifique, qui couperait d'après on modèle grec ou chinois, n'aurait pas beaucoup de pratiques ni à Londres ni à Paris, et ceux qui, pour leurs formes politiques, regardent vers l'Amérique ne dilTèi-ent pas beaucoup des tailleurs de l'ile de Laputa qui, comme nous le dît Gulliver, prennent toujours mesure avec un quadrant- II ajoute, il est vrai, ce à quoi on devait naturellement s'attendre que leurs vêtements vont rarement bien '. »

Morris sait pourtant et ne peut dissimuler que certains principes, et des plus démocratiques, sont communs aux deux révolutions, et que certains hommes d'Etal américains. Paine, JeiTerson et bien d'autres continuent leurs sympathies à la Révolution française apr&s qu'elle s'est engagée dans une voie qui conduit à la ruine de la monarchie. Mais, de parti pris, il restreint et limite étroitement le champ que ces principes aberrants ont conquis aux Élats-Unis. Ils n'ont éti'î adoptés que par les rêveurs de Pensylvanîe: « Comme la Constitution de ce pays doit nécessairement subir un changement qui amoindrira le pouvoir monarchique, il est clair qu'à moins que les nobles acquièrent une sanction constitutionnelle de leurs privilèges, il sera dans la suite au pouvoir du ministère de les confondre entièrement avec le peuple (conformément à l'étrange doctrine appuyée par le duc d'Orléans) et le résultat sera nécessairement la tyrannie d'un seul, ou immédiatement ou comme conséquence de l'anarchie que produirait l'octroi au Royaume de France de la misérable Constitution de Pensylvanie ^. » En octobre 1789 il écrit à Robert Morris : 0 Leurs Lherali, dont les tètes sont tournées par des notions prises dans les livres et qui sont de trop grands personnages pour abaisser les yeux sur l'espèce d'hommes qui existe réellement et pour prêter quelque attention aux données

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