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CHAPITRE III

La première des révolutions successives, qui sont comprises sous le nom générique de Révolution française, celle qui devait être décisive et contenait les autres en germe, s'accomplit au mois de juin 1789, sans émeutes, sans violence, sans résistance sérieuse du pouvoir royal. Elle a été si simple et si facile, qu'elle aurait passé presque inaperçue des contemporains, si le serment tragique et solennel du Jeu de paume, et la fière réponse de Mirabeau au marquis de Dreux-Brézé n'en avaient marqué les incidents extérieurs, pour les faire vivre à jamais dans la mémoire des hommes.

Elle a pourtant opéré un changement de souveraineté. Elle a substitué la souveraineté de la nation — ou celle de l'Assemblée nationale — à la souveraineté du roi. Morris Ta notée avec une précision particulière. Il a fait plus : il a indiqué à temps quel eût été le moyen propice et presque sûr d'empêcher cette révolution.

Ce moyen était simple, comme le sont presque toujours les moyens sauveurs ; mais il demandait une vue claire des choses et une détermination ferme et prompte dans les actes.

Après le travail profond qui s'était fait dans les esprits sous le règne de Louis XV et qui se continuait sous le r^ *""'^'"

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Louis XVI, la monarchie absolue no pouvait plus tenir debout : elle chancelait, prête à crouler, sous les coups (le bélier que lui avaient portés les philosophes et les Parlemenls. L'Assemblée des notables de 1787, les luttes de l'année 1788 ne pouvaient laisser aucun doute. Les États généraux de 1781) • ne se sépareraient pas sans que la France eût une Constitution. Cetbe Constitution, la royauté pouvait la Taire et, si elle l'eût faite à temps, peut-être eùl-elîe été sauvée; mais si elle ne la Wisa'il pas, les Ëlals généraux la feraient sans elle et, sans doute, contre elle. Maigre les ferments républicains que nous avons constatés, l'âme de la nation était encore profondément royaliste. Elle voulait la liberté, la participation des élus du pays au (gouvernement: mais elle voulait aussi conserver la monarcliie ; lors des élections aux Ëtats généraux la masse ne concevait mâme pa.s i[li'c1Ic pût disparaître.

Si la royauté, prenant les devants, avait spontanément octroyé à la natiou une Constitution libre, elle pouvait, transformée et régénérée, sans interrompre son empire tant de fois séculaire, voir s'ouvrir devant elle une ère indéfinie de force et de prospérité. Un lel bienfait eût de nouveau soulevé et élargi, dans un souille tout- puissant, l'élan d'amour et d'espérance qui avait accueilli l'avènement de Louis XVI. Pour cela les occasions n'avaient pas manqué. Qu'une charte de libertés, mi>me celle que le roi apportera à la séance royale du aii juin r789. tout imparfaite qu'elle était, eût été enregistrée à l'Assemblée des notables de 1787 ; qui pourrait mesurer exactement les effets d'un pareil acte? Rivarol signale, après coup, une autre occasion que le Parlement fournit en celte même année, lorsqu'il refusa d'enregistrer les Édils sur le timbre et sur l'imposition territoriale se déclarant désormais incompétent poiu consentir a I établissement de nou veaux impâts : a Ce ne lui dit il que vers les premiers jours de l'an 1788' qu on osa pour la première fois dire piibliquenicnl qu'en France si le gouvernement ne pouvait se passer de secours, il ne pou%ait se passer non plus du consentement de ceux iui les donnent ce nui établissait la

LES ÉTATS GÉNÉRAUX, L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE g;

nécessité prochaine d'une assemblée nationale et l'espoir d'une conslitution. M. l'archevêque de Sens, élevé par les philosophes, aurait hâté l'une et l'autre, s'il ne se fl^t moins occupé de profiter de l'aveu des parlements que de les en punir'. B Même après les élections de 1789, alors que la grande masse des cahiers eut fait connaître les termes simples de la Constitution dont se contentait alors la France, si le roi, traduisant ces vœux concordants en une loi explicite et formelle, frtt vcn d P* P les Llats gêné d q h.

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juste qui lui aurait fait adopter les combinaisons sages qui lui auraient été proposées, si» au lieu de lui montrer les difficultés, les dangers d'une contenance ferme, on lui en eût fait sentir la nécessité ? Et comment ses ministres ont-ils pu le réduire, dès la fin de 1788, à une véritable suspension de ses fonctions royales, par Tindécision avec laquelle ils le laissaient aborder les Ëtats généraux? Ce n'était plus le roi qui parlait; c'était l'avocat consultant de la couronne, demandant conseil à tout le monde et ayant l'air de dire à tout venant : Que faut-il faire ? Que puis-je faire ? Que veut-on retrancher de mon autorité ? Que m en laissera-t-on * ? » Necker d'ailleurs, aveuglé par sa popularité antérieure, par cet appel de la nation qui l'avait triomphalement ramené aux affaires dans l'été de 1788, croyait avoir sur le tiers état, sur les députés du tiers, une influence décisive. Il le croyait encore dans ces jours critiques, du i5 au 17 juin 1789, qui allaient décider du sort de la monarchie : « Il se croyait encore beaucoup de crédit sur les communes qui étaient au moment de se constituer en Assemblée nationale. Il m'assura, dit Malouet, qu'il n'en serait rien, qu'il était sûr de la majorité, et nous l'avions efTectivement alors; mais en vingt-quatre heures, les menaces du Palais-Royal et des émissaires des clubs avaient produit leur effet ; le jour de la délibération nous ne fûmes plus que quatre-vingt-neuf votants contre le décret ^. »

Certains contemporains ont pourtant attribué à Necker un plan bien arrêté et des plus machiavéliques. Les royalistes purs, comme J.-B. Moreau, l'accusent d'avoir de parti pris préparé la chute de la royauté et l'avènement de la République '*'. Mais leur but était de rejeter sur Calonne et sur lui toute la responsabilité de lu Révolution. Un des premiers historiens de la Révolution, aujourd'hui bien oublié, va plus loin. Il accuse Necker d'avoir voulu ruiner à la fois l'influence des Parlements, celle des ordres privilégiés et celle des États généraux eux-mêmes. Grâce au tiers état il aurait aboli tous les privilèges, puis, profitant des germes de discorde semés

I. Mémoires^ l. I, p. 3/47. — 2. Mémoires, t. I, p. 282 3. Ci-dessus, p. 69.

par lui entre lea ordres, il aurait pu faire prononcer la dissolution des Klata généraux de l'aveu même d'une partie dos menibrcs qui les composaient '. Mais c'est là un thtmu «imposé après coup, où traînent les souvenirs des Ëlats généraux de 1G14.

En tous CHS Necker avait un prétexte appurent pour garder cette attitude expeclante. Elle éluit conronnc ii l'opinion commune : a Tous les députés, dit Malouet. que je pus voir avant l'ouverture des Etals, tus plus modérés, le^ plus éclairés. les plus habiles, les aristocrates couitne ceux qui leur étaient opposés, tous, à mon grand étonitement. pensaient comme M. Necker. que le roi ne devait proposer aucun plan, ni adopter aucune mesure impérative; qu'il (allait voir, allendre les premières délibérations des États 1 que c'était à eux qu'il appartenait de prononcer constilulionnellement ', >•

Mais tel n'était point l'avis des esprits perspicaces. Malonet no cessa d'insister auprès de Necker et de M. de Mnntniorin pour qu'ils eussent « un plan arrêté de concessions et de réformes, qui. nu lieu de tjiut ébranler, consolide les bases de l'autorité légitime B. Il leur prêchait sa doctrine avant les élections : a Je ne cessais d'insister pour que l'on réparât cette faute- L'archevêque de Bordeaux, qui est aujourd'hui k Ais (Champion de Cicé) et qui avait plus de force dans le caractère qu'aucun des ministres d'alors, se liriuvait un jour présent à mes remontrances et il s'y réunissait. M. Necker se retranchait sur le danger, l'inconvenance de l'inlervenlion des ministres dans tout ce qui avuil trait au clioii et au mandat des députés ', a

Un peu avant l'ouverture des Etals, Malonet revint îi lu charge et cette fois il eut pour appui l'évèquc do Langres. qui apportait l'ossature essentielle d'une Constitution, la transformation des trois ordres en deux Chambres, Ce l'ut en vain. | « Quinze jours avant l'ouverture des Elat

1 , Histoire (iAi(njnj>l.,"ïur

go GOUVERNEUR MORRIS ,

explication avec lui (Necker) et M. de Montmorin. Nous étions chez M. de Montmorin. Mgr Tévêque de Langres (Guillaume de la Luzerne), en tiers... L'évêque de Langres, qui était un excellent citoyen, d'une sagesse éclairée, s'empara de la difficulté et avec sa vivacité modeste, il proposa un expédient qu'il produisit depuis dans la Chambre du clergé, de réduire les trois ordres à deux, le premier réunissant tous les nobles qui se trouvaient répandus dans les trois et le second composé des non-nobles. Ce plan que j'approuvais, parce que je ne trouvais rien de pire que de n'en avoir point et parce qu'il n'y avait peut-être pas d'autre manière de débuter, ne convint point aux ministres, quoique Mgr de Langres l'appuyât de toutes mes raisons et des siennes, avec autant de force que de précision. Il démontrait victorieusement l'impossibilité de conserver, dans l'état actuel, la division des trois ordres et le danger d'une seule réunion, le chaos qui devait en résulter, la propension des curés à toutes les idées démocratiques. 11 voulait, avec raison, balancer le poids d'un ordre par l'autre, et le roi, médiateur entre eux, acceptant toutes les idées raisonnables que l'opinion publique consacrait, ne pourrait que triompher de toutes les résistances dans l'un ou dans l'autre sens. Ce plan de Mgr de Langres n'eut peut-être que moi pour approbateur : non seulement tous les exagérés des trois ordres» mais beaucoup d'hommes qui ne l'étaient pas le rejetèrent également, les uns pour un motif, les autres pour un autre*. » Nous savons aussi par Malouet qu'un autre homme, l'âme de la Révolution et son premier guide, partageait ces sentiments. Il s'agit de Mirabeau qui, malgré ses fautes et ses tares, a, dès le premier jour, mesuré de son œil puissant la formidable marée montante, mais qui, en réalité, n'a jamais changé de ligne politique et de principe ; il fut toujours aussi attaché à l'ordre qu'à la liberté. Vers la fin du mois de mai 1789, il entra en relations avec Malouet^, et, comme le raconte celui-ci, lui demanda une entrevue. 11 lui dit: « Vous êtes, je le sais, un des amis sages de la liberté, et moi aussi ; vous êtes effrayé des orages qui s'amoncellent, je ne le suis

I. Mémoires, t. I, p. 255 et suiv. — 2. Mémoires, t. I, p. 270.

pas moÏTi' 11 s 0,^1 do savnir m la monarchie eL le monarque survivront i la Iniip^te ou si Ip'! laules lailes et celles ([u'oii ne manquora pas de Taire encore nous en(;loutiront Icius... Ce C[ue j ai a ajouler est fort simple \oua êtes l'ami de M. Neckcr et de M de Montinonn qui forment à peu près loul le Conseil dit roi |e ne les aime m 1 un m l'autre et je ne suppose pas (|u ils aieut du goût pour moi ; mais peu im~ porte c|iic nous nous niminn?, si nous pouvons nous entendre. Je désire donc connaître leurs intentions. Je m'adresse à vous pour en obtenir une conférence. Ils seraient bien coupables ou bien bornés, le roi lui-même serait inencusable s'il prétendait réduire ces États généraui au même terme cl aus marnes résultaisqu'ont eus tous les autres. Cela ne se passera pas ainsi. Ils doivent avoir un plan d'adhésion ou d'opposition à certains principes. Si ce plan est raisonnable, dans le système monarchique, je m'engage à le soutenir et k employer tous nies moyens, toute mon influencée empêcher l'invasion dcladiSmoeralie qui s'avance sur noua... Mais ce ne sont pas des paroles vagues, c'est un plan arrêté que je demande: et, s'il est bon, je m'y dévoue ; si, au contraire, on veut nous jouer, on nous retrouvera sur la brèche'. »

A ce Tier langage on reconnaît Mirabeau et ces paroles, qui ne peuvent guère avoir été invenlées, suffiraient ^ prouver que ce fut bien de sa part une démarche voulue et spontanée'. L'entrevue eut Heu hors de la présence de Malouet et Necker .ne sentant pas que c'était la Révolution nii^mc qui s'olfrait II traiter, sinctirement et à termes c^uux, avec la vieille monarchie, croyant peut-être qu'il n'avait devant lui qu'un homme !t vendre, fil échouer d'un regard et d'un mol toute entente possible. « Je n'appris, dît Malouet, que te troisième jour les détails de la conférence avec M. de Mirabeau. Lorsqu'il entra cheï le ministre, ils se saluèrent en silence et restèrent un instant à s'observer. « Monsieur, lui dit M. de Mir tt M, Malouet m'a assuré que vous aviez compris cl approuva I

t Mâmùii-e!. p. i^C, ulsiiiv.

j. Vo,ï(w (Mèmaim de MnloiiPt. 1. I. |.. 'igO) la Iriuiili.ir M Thien, tl'sprài lni|tial1i) a »enh Mulauut .^111 niirùt nh.'l rnpprth^liemcijl, mntgrd Jeu T6|)iipiaiicHï ik' Mirabeau.

« les motifs de Texplication que je désire avoir avec vous. — « Monsieur, répondit M. Necker, M. Malouet m'a dit que vous <c aviez des propositions à me faire : quelles sont-elles ? » Mirabeau, blessé du ton froid et interrogatif du ministre et du sens qu'il attachait au mot propositions, se lève en colère et dit : <c Ma proposition est de vous souhaiter le bonjour », et il s'en alla*. » Necker avait-il vraiment un plan à lui. qu'aurait dérangé l'entente avec Mirabeau ?

Ce que voyaient Rivarol, Malouet, rarchcvêque de Bordeaux et l'évèque de Langres, Gouverneur Morris le voyait aussi : la nécessité pour le roi de prendre les devants et d'octroyer une Constitution à son peuple. Chose curieuse, c'est l'archevêque de Bordeaux qu'il entreprend sur ce sujet le 2 juin dans un dîner chez M. de Ségur à la campagne : u C'est, dit-il, un ami intime de M. Necker. Je cause un peu politique avec lui et insinue que le roi devrait trancher le nœud que les Ëtats ne peuvent pas dénouer ; c'est-à-dire qu'il devrait leur présenter la future Constitution et la livrer à leur examen, etc. Il dit qu'il pense que cela doit finir à peu près de cette manière'^. »

Dans une lettre écrite à Jay, le i'-'' juillet 1789, c'est-à-dire après l'insuccès de la séance royale du aS juin, où il décrit avec une précision singulière les principaux traits de la Constitution que va faire l'Assemblée et, mettant à nu la faiblesse de Decker, il montre comment il aurait pu être le père des libertés françaises. Il montre en même temps toutes les difficultés de la situation, ce Dans mon opinion, le roi, pour se tirer à son avantage, du mauvais pas dans lequel il est tombé, devrait souscrire à tout; mais en vérité on ne peut, en aucun sens, attendre grand'chose de lui. La reine, haïe, humiliée, mortifiée, est pleine de ressentiment, feint et intrigue pour sauver les restes dispersés de l'autorité royale; mais le fait de savoir qu'elle est favorable à une mesure suffit pour la faire échouer. Le comte d'Artois, également haï, est également remuant, mais il n'a point assez de raison pour être son propre conseiller ni pour se choisir des conseillers — encore bien moins pour conseiller les autres. Les nobles le considèrent comme leur

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