I. Mémoires, t. I. p. 282. — a. T. I, p. 9G
LES ÉTATS GÉNÉRAUX. L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE gS
soutien et s*appuient sur ce qu'ils savent être un roseau brisé, faute d'un appui plus solide. Dans leur angoisse, ils maudissent Necker qui est, en fait, moins la cause que l'instrument de leurs souffrances. Sa popularité maintenant dépend plus de l'opposition qu'il rencontre dans un parti que d'une sérieuse considération chez l'autre parti. Ce sont les tentatives faites pour le renverser qui l'empêchent de tomber. Il n'a plus la prépondérance dans le Conseil, alors qu'il y a quinze jours il décidait tout. Si l'on n'était pas effrayé des conséquences, il serait renvoyé, et, pour la même raison, le roi a refusé d'accepter sa démission. Si ses capacités avaient égalé sa bonne fortune Çgenius) et s'il avait été soutenu par la fermeté autant qu'il est agité par l'ambition, il aurait eu l'honneur immense d'avoir donné une Constitution libre à plus de vingt millions d'hommes, ses frères : il aurait pu régner longtemps dans leurs cœurs et aurait reçu les applaudissements unanimes de la postérité. Telles que sont les choses, il doit tomber bientôt. Sa fin sera-t-elle physique ou morale: cela dépend d'événements que je ne puis prévoir. La meilleure chance qu'ait la royauté, c'est que les excès populaires produisent l'alarme. Au train dont vont les choses maintenant, le roi de France sera bientôt l'un dés monarques les plus limités de l'Europe * . »
Il y a plus. Tant que Louis XVI est resté sur le trône, Morris a soutenu que la Constitution définitive ne pouvait émaner que de lui. Voici comment il exprimait cette idée à La Fayette le ^5 novembre 1790: « Il me demande mon avis sur la situation. Je le lui donne sans ménagement et pendant que je parle il devient pâle. Je lui dis que le temps approche où tous les bons citoyens doivent s'accrocher au trône ; que le présent roi est très précieux à raison de sa modération et que s'il possédait une trop grande autorité on peut l'amener par la persuasion à octroyer une Constitution convenable ; que la chose appelée Constitution, qui a été rédigée par l'Assemblée, n'est bonne à rien -. » Morris ne se contentera pas de parler ; nous le verrons agir dans ce sens en 1791 et 1792.
Est-il absolument exact que le gouvernement de Louis XVI
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n*ait rien fait pour endiguer ou diriger le mouvement ? Deux faits sont à relever.
Il parait certain que dans les premiers mois de 1789, on voulut remplacer Necker par le vieux Machault d'Arnouville, l'ancien ministre de Louis XV, qui s'était montré, en effet, un administrateur habile et sagement réformateur. Voici ce que Morris apprenait le 20 avril chez M""' de Corney : w Elle est en belle humeur à Tidée de l'opposition qui probablement va se produire parmi les nobles. Elle me conte une anecdote qu'elle tient de M. de Breteuil, qui la tenait lui-même de la bouche de M. Machault, le ministre*. Le Roi et les Princes sont unis pour s'opposer aux progrès de la liberté, dont la rapidité a enfin donné de sérieuses alarmes. Le roi s'est adressé à M. Machault, lui offrant la place de premier ministre, ce qu'il a décliné en raison de son âge. On lui demanda son opinion sur M. Necker: « Je n'aime pas sa conduite, mais je pense qu'il serait dangereux de le renvoyer à présent^. »
Les faits sont exacts en substance. Nous avons sur ce point un témoignage parallèle et direct, celui de Moreau, qui fut en cette affaire l'agent de négociation. Le projet émanait des frères du roi qui alors admirent Moreau u à plusieurs conférences qu'ils eurent entre eux sur la chose publique ». Le comte d'Artois avait voulu d'abord agir par lui-même : « Le jeune prince se mil en quête d'un mmistre qu'il pût proposer au roi son frère. M. de Maurepas avait si mal conduit la barque de l'État que Mme Adélaïde ne cessait depuis longtemps de déplorer la méprise qui lui avait fait passer à ce vieux ministre une lettre qu'elle aurait du envoyer à un autre vieillard, de beaucoup meilleur que lui, M. de Machault. M. le comte d'Artois se procura une entrevue avec ce dernier ; mais quinze ans écoulés depuis la mort de Louis XV avaient prodigieusement altéré le moral et le physique du vieux garde
1 . Machault, a minister. Il semble qu'il y ait là une erreur grossière ; Machault avait depuis bien longtemps quitté les afTaircs. Il n'en est rien et Morris garde son exactitude habituelle. Machault, ancien garde des sceaux, avait, par suite, fait partie du Conseil d'en haut. Il en conservait le titre de Ministre d'Étal, qui était indélébile.
des sceaux. Le prince, après avoir causé une heure avec lui, revint ne sachant que penser et n'osant, comme de raison, risquer aucune proposition*. » Mais au mois d'avril 1789, il s'ouvrit à Moreau : « 11 m'entretint de sa visite à M. de Machault et me proposa d'aller m'assurer par moi-même de l'usage que l'oli pouvait i'aire de ce vieux .ministre. Il m'offrit chevaux et voiture: sa confiance flattait beaucoup ma vanité; j'acceptai la mission, mais je ne voulus point qu'un postillon put trahir le secret que je devais garder 2.. »
Moreau confia cependant l'affaire à deux magistrats, le pré^ sident de Fleury et à M. Lefèvred'Amécourt, n'attendant « que -du Parlement le moyen de prévenir les maux dont nous étions menacés ». a Ce fut le jeudi saint de l'année 1789 que je fis ce voyage, dont le public n'a jamais rien su^. Je trouvai nos deux magistats arrivés. M. de Machault était à l'église et j'ai toujours pensé qu'il avait été prévenu par eux de notre visite. Quand il entra, sa stature et sa physionomie m'annoncèrent la plus extrême décrépitude. Sa tête, tombée sur sa poitrine, couvrait même son estomac. 11 nous parut assez au courant des nouvelles et nous sembla juger M. Nccker à peu près comme nous le jugions. Je lui avouai que, dans l'embarras où se trouvait le gouvernement, les princes croyaient que son retour à Versailles en imposerait à la licence et que, pendant la tenue des États, il pourrait, par d'utiles conseils, garantir la monarchie des formidables attaques du républicain genevois. — Sur ce simple commentaire de mes deux compagnons, je remarquai qu'il ne tint pas à eux qu'on ne les regardât comme chargés de ma mission et la partageant, ce qui cependant était faux puisque, seul, je les avais instruits de ma démarche. Le vieillard allégua son âge et sa santé. 11 ne déraisonna point avec nous, mais il ne raisonna que comme il l'eût fait vingt ans auparavant, dans un temps où l'autorité du roi, inviolable et sacrée, était si maladroitement, mais si fenne-