I. Tk I, p. 391, — 3. De Bacourt, op. cit., t. I, p
sans volonté ferme, cherchant les moyens termes et se vantant d'estimer dans les hommes l'honnêteté plus que le talent.
On ne peut point dire que ce fut spontanément et par le seul amour du bien public que Morris entreprit cette tâche difliciie. L'idée vint de son amie Mme de Flahaut, et elle n'était pas désintéressée. Non seulement, le principal bénéficiaire devait être Talleyi'and, mais elle-même espérait en retirer un profit pécuniaire. C'est le 4 octobre 1789 : « Je dîne au Louvre, écrit Morris, avec Mme de Flahâut et l'évêque d'Autun. A dîner elle se trouve mal. Nous causons des affaires publiques et elle nous dit que s'il est ministre, il faut que nous fassions un rhillion pour elle *. »
Le 8 octobre, les plans sont arrêtés chez Mme de Flahaut : « Je vais au Louvre : Capellis est là. Madame prend à part l'évêque et moi ce qui ne surprend pas peu Capellis. Nous discutons à fond la composition du ministère. Se débarrasser de Necker est la condition sine qua non de l'évêque, qui veut sa place et je suis du même avis. Il me donne en ce qui concerne Là Fayette toutes les assurances que je puis désirer. Après avoir arrangé le nouveau ministère, nous passons à la question des finances^. »
La veille il a déjà fait à La Fayette la première ouverture et immédiatement il a vu surgir le nom de Mirabeau : « Je prends quelques minutes pour dire à La Fayette qu'un changement de ministère paraît nécessaire. Il a déjà parlé à Mirabeau ; je le regrette. Il songe à prendre un ministre dans
• I. T. I, p. 171. Il faut constater que déjà auparavant Morris avait songé à l'entrée possible de Talleyrand dans l'administration. Le 7 août 1789, voici ce qu'il écrit sur son Journal (t. I, p. 166); il est alors en Angleterre et il s'agit du remaniement partiel du ministère français qui eut lieu à cette époque: « Le marquis de la Luzerne m'annonce la réqrganisation de leur ministère ; M. de la Tour-du-Pin, ministre de la Guerre ; l'archevêque de Bordeaux, garde des sceaux, que Malesherbes a refusés. Je regrette ce refus. Jedis au marquis que je croyais qu'on songeait à l'évêque d'Autun. Il me dit qu'il n'a pas la tête faite pour ces fonctions. J'en conclus qu'il a plutôt des idées de visionnaire, et peut-être 1 "est-il ; car c'est la mésaventure ordinairedes hommes de génie, qui ne sont pas suffisamment mêlés aux affaires du monde. »
chaque parti. Je lui dis qu'il faut des hommes de talent et d'énergie, et que le reste importe peu. Je dois demain dîner chez lui et causer de cette affaire *. » Le lendemain, en effet, il revient à la charge : « Je vais chez La Fayette ; à dîner nombreuse compagnie. Après dîner je vais dans son cabinet et je lui parle d'un nouveau ministère plus capable que l'ancien. Je mentionne l'évêque d'Autun pour les finances. Il dit que c'est un méchant homme et faux. Je conteste cette assertion par les raisons qui m'ont déjà été données. Je lui dis que par l'évêque il gagne Mirabeau. Cela le surprend et il m'assure qu'ils sont ennemis. Je lui dis qu'il se trompe et, comme je suis le mieux informé, il prend l'air d'un homme grandement déçu. Je lui rapporte l'idée de l'évêque, à savoir que le roi aurait dû lui donner immédiatement (à lui La Fayette) un cordon bleu. Cela fait plus que beaucoup de bonnes raisons pour le convaincre que c'est un honnête homme. Montesquiou pourrait aller comme ministre de la Guerre. Il ne lui plaît pas beaucoup, mais c'est un ami de M. de Montmorin. Je propose Touret pour garde des sceaux. Il reconnaît qu'il a du talent, il ne sait s'il a de l'énergie. Je lui demande ce qu'il a l'intention de faire de Clermont-Tonnerrc. Il dit que ce n'est pas un homme de grands talents. J'ajoute que c'est un homme plein de duplicité (^faux). Il en convient ; par conséquent quant à lui pas de difficulté. Je lui dis que la coalition que je propose fera renverser Necker par la même populace qui le soutient maintenant ^, » Il semble cependant que Morris se demandait s'il n'y aurait pas besoin de la force ; car voici ce qu'on lit quelques lignes plus bas : « Ternant et moi avons un bout de conversation. Il me dit qu'il est sûr de son régiment, et qu'il peut amener six cents chasseurs des lisières du Bois-de-Boulogne ^. »
Dans sa négociation Morris rencontre deux obstacles. Le premier, c'est la personne de Mirabeau, qu'il croit avoir écarter, mais qui va reparaître plus menaçante. Le second c'est
3. T. I, p. 180. Il s*agit de Ternant, qui fut en 1791 nommé ministre de France aux ^^tats•Unis, voir t I, p. 371, ^'-^ '-**
La Fayette lui-même. Morris veut bien se servir de l'homme populaire dont Tautorité morale est aloi's immense : lui seul peut faire accepter la combinaison ; mais il ne voudrait pas l'avoir dans le ministère, car il a peu de confiance dans ses idées et moins encore dans sa volonté.
Le II il reprend l'affaire: a Ce matin, fidèle au rendezvous, je vais chez La Fayette. Il me fait attendre très longtemps. Je m'aperçois qu'il évite d'arriver à aucune conclusion quant à un nouveau ministère ; je lui demande donc négligemment s'il a réfléchi au sujet de notre dernière conversation. Là-dessus nous partons. Je lui rappelle la situation présente dfc la France et la nécessité de réunir des hommes de talent qui aient des principes favorables à la liberté; que sans les talents l'occasion qui s'offre de rétablir le pouvoir exécutif sera perdue ; que, sans les principes, lorsque l'autorité sera reconquise, on en abusera ; que lui ne peut pas, cela est impossiible, agir à la fois comme ministre et comme soldat — bien moins encore comme niinistre de chaque déparlement; qu'il doit avoir des collaborateurs en qui il ait confiance ; que quant aux objections qu'il a faites à raison de la moralité de certaines personnes, il doit songer que l'on n'entre pas dans un ministère comme si c'était le chemin direct pour aller au ciel ; que les hommes y sont poussés par l'ambition ou par lu cupidité et que, par suite, le seul moyen de s'assurer de leur vertu est de faire qu'il soit de leur intérêt d'agir droitement *. » La Fayette propose alors des noms : Malesherbes, comme garde des sceaux ; La Rochefoucault, comme ministre de Paris. Enfin reparaît Mirabeau : « Il déclare de nouveau qu'il veut avoir Mirabeau, à quoi je réplique qu'un homme si. dissolu déshonorera tout gouvernement et l'on ne peut pas avoir confiance en un homme qui a si peu de principes. Je ne reviens pas, comme je le pourrais, sur le sujet de la moralité. Je connais rhorame à qui je parle et, par suite, j'apprécie ses raisons. Il est très désireux d'être débarrassé de moi et je prends congé. Je suis vexé de voir que, par petitesse, les petits vont' être placés là où les grands seuls peuvent s'asseoir. Il garde Necker,
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dont il méprise les talents, parce qu'il est honnête et qu'il a confiance en lui ; comme s'il était possible d'avoir confiance dans un homme timide au milieu de circonstances difficiles * . » Morris cependant ne désespère pas de voir réussir son plan. Il décide de maintenir en place le ministre des Affaires étrangères, M. de Montmorin, qu'il va voir: « C'est une pitié, écrit-il, que ces gens-là ne soient pas plus capables : cependant j'ai travaillé pour maintenir Montmorin en place et je crois que cela peut encore réussir. Il est très honnête et ses relations avec Florida Blanca font de lui un membre très désirable pour le ministère parce que, tant que ces deux hommes seront au pouvoir, on peut à coup sûr compter sur l'Espagne^. » Cependant les choses se gâtent. Le 12 il est chez Mme de Flahaut, dont il reconnaît la supériorité, et elle lui rend compte de l'état des négociations : « La combinaison dont on parle actuellement pour le ministère est de prendre Necker comme premier ministre, l'évêque d'Autun comme ministre des Finances et Liancourt comme ministre de la Guerre. Mirabeau désire entrer au ministère ; il ne se contenterait plus d'une ambassade^. » Mais le même jour il la revoit: «. Elle me dit que l'évêque n'acceptera pas les finances sous Necker. Nous devons dîner avec l'évêque à quatre heures demain * » . Le lendemain, en effet, on lit : « A quatre heures je vais au Louvre, comme c'est convenu. Nous attendons jusque près de cmq heures que l'évêque revienne de Versailles, alors nous .nous mettons à table et le dîner est excellent. Elle nous invite à souper chez Mme de Laborde °. » Entre le dîner et le souper, Morris fait diverses visites. Chez Mme de Chastellux, où la duchesse d'Orléans se trouve « comme de coutume », il trouve aussi le vicomte de Ségur: « Un peu de politique avec lui. Mme de Ségur arrive tard; elle a été retenue par des visites. Elle me requiert d'aller voir La Fayette et de le prier de no pas entrer au Conseil. Je décline, mais sur ses instances je
3. T. 1, p. i85. On avait parlé pour lui de rAmbassade de Constantinoplc, t. I, p. 166.
A. T. I, p. igo. — 5. T. I, p. 190.
promets d'écrire une lettre demain. De là je vais au Louvre t Madame s'habille, elle est très fatiguée. L'évoque arrive ; je lui dis mon intention d'écrire à La Fayette. Il l'approuve et il fait cette observation qu'il est à ménager parce qu'il est utile. Il me dit qu'il n'acceptera pas une place dans le ministère actuel et j'approuve cette détermination. Il est reçu avec des attentions infinies chez Mme de Laborde, ce qui prouve qu'on s'attend à ce qu'il va devenir quelqu'un. L'air de Mme de Flahaut brille de satisfaction en nous voyant tous deux, l'évèque et moi, assis côte à côte et appuyant récipro^ /, cjuement nos opinions. Quel triomphe pour une f»îmme'. » ^
Morris écrivit en effet la lettre à La Fayette. On la trouve intégralement reproduite au Journal^. Elle est ferme et digne. Morris lui démontre péremptoirement par sept raisons, soigneusement numérotées, qu'il ne doit pas entrer au ministère. La septième est à retenir : « Si vous entrez au ministère en même temps que Mirabeau, ou à peu près, tout Français honnête se demandera la cause de cette étrange coalition. Il y a . dans le monde des hommes qu'on doit employer, mais sans leur donner sa confiance. La vertu sera toujours souillée par «on alliance avec le vice et la Liberté rougira à son entrée, si -elle est conduite par une main polluée. »
La joie du triomphe chez Mme de Flahaut était prématurée. Le 18 octobre, Morris va la voir : « L'évèque est avec elle. Nous causons des changements projetés dans le ministère. J'insiste pour que Mirabeau ne soit pas introduit dans le Conseil, disant qu'ils se trompent s'ils croient qu'il pourra, après son élévation, conserver son influence sur l'Assemblée, qu'introduire un homme d'aussi mauvaise réputation leur fera tort dans l'opinion publique et que dans le moment présent tout dépend de l'opinion. L'évèque me dit qu'à son avis aucun gouvernement dont M. Necker fera partie ne pourra bien fonctionner . Après qu'il est parti. Madame me dit que La Fayette est déterminé à ne pas mettre Montesquiou au ministère de la Guerre. Mirabeau a dit à l'évèque et Montesquiou lui a dit à elle que les calculs dans la motion de l'évèque sont
t. T. I, p. if)i. — 2. T. I, p. 192.
i8o GOUVERNEUR MORRIS
pitoyables. Gela explique l'opinion qu'il m'a énoncée. La Fayelte a commis une bévue en s'ouvranl à Mirabeau. S'il l'emploie, cela sera déplaisant et s'il le laisse de côté, cela sera dangereux, parce que chaque conversation lui donne des droit» el des armes'. » Le 37 octobre, chez Mme de Chastellux. fc causé un instant avec Mme de Ségur au sujet des rapports entre notre ami La Fayette et Mirabeau. Elle me demande ce que je voudrais qu'il fit. Je lui dis que s'il me faisait l'honneur de me demander mon avis, je ne pourrais lui donner aucun bon conseil ; qu'il s'est réduit lui-même à cette situation, de faire de Mirabeau un ennemi dangereux en le laissant de côté ou un ami plus dangereux encore en l'aidant dans ses desseins ; que c'est M. Necker qui a maintenant le beau rôle. TslerB pas au ministère si Mirabeau y entre. Mirabeau ' insiste pour y arriver et, s'il réussit, M. Necker a l'occasion désirée de se retirer d'un poste qui, actuellement, est égale- )ot dangereux à occuper et b quitter. Lui éliminé, Mirabeau a contraint par l'opinion générale d'abandonner la place qu'il aura ainsi occupée et alors on choisira un ministère ■■ entièrement nouveau^, a
r'' novembre, Morris va voir quel effet a produit sa K lettre: i< A Cinq heures je rends visite au marquis de La JFayette. 11 me dit qu'il a suivi mon conseil, bien qu'il n'ait cune réponse à ma lettre. Je le félicite sur ce qui s'est vant-hier entre un gentilhomme (^gentlem ) m
Ide Mirabeau et qui est assez insultant pour pe d Bparce que maintenant il ne peut plus être por u n < et est perdu dans l'opinion de l'Assemblée. 1 n d m nd BTCC chaleur si je pense qu'il est perdu k u J
réponds que l'Évêque d'Autun vient justemen d n p mer cette opinion. Il dit qu'il ne connaît pas beaucoup l'É- , véque et qu'il serait heureux de faire plus amplement sa connaissance'. »
Le fait dont Morris tire parti, en l'exagérant, contre Mirabeau, est relaté dans le premier numéro des Actes des apôtres : e Le vendredi 3o octobre, M. le comte de Mirabeau eut, en