‹ GoyaChapitre 10 sur 64 · LES PEINTURES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

LES PEINTURES RELIGIEUSES

(tSlMTCtf * A l.'lll H. K. )

I l SAINT IOHKPH DE CI.tl.ASANZ.

Goya, dé{;a|;é désormais de toute influence, a donné dans le Saint Joseph «V dilatant la noie particulière de sou (aïeul. J'ai dit que le peintre était profondément seepliipie, malgré les quelques élans religieux qu'on retrouve dans quelques-unes de ses lettres; on s'étonnera donc de l'onction qu'il a su répandre dans celle toile. T,e sainl, agenouillé, recevant le saint sacrement, est transfiguré par l'extase religieuse; les entants semhlcnt touchés par la grâce, et l'officiant, le sainl Ciboire à la main, dans son attitude entachée d'un inexorable réalisme, a pourtant son onction et sa grandeur.

Sainte Junior h niait iiuiinr. Cette toile, dont les personnages sont un peu

plus grands que nature, fut peinte pour reniplaeemcnt même où ou la voit aujourd'hui; elle forme un violent contraste avec les autres iruvrcs de (lova, non 'pas par

l'exécution, <|ui se ressent des liabitutles rapides et lâchées du peintre de la Florida, mais par l'esprit et la philosophie. On menu te que lorsque cette toile, achevée déjà, reposait encore sur le chevalet, un atpiador, le vulgaire porteur d'eau de Madrid (Galicien sans doute connue tous les aauadores de la ville), traversa l'atelier, et arrivé en face du Saint Joseph, s'arrêta frappé d'admiration, et s'agenouilla pour prier comme devant un autel. C'est en effet une œuvre très-saisissante par la simplicité, il semble que ce grand railleur ait éprouvé cette fois l'émotion qu'il veut communiquer.

Comme la plupart des églises espagnoles, celle de Saint-Antoine Abbé est obscure, et ee n'est qu'à une certaine heure que le soleil vient éclairer par reflet la Communion de saint Joseph; aussi Goya, qui possédait au plus haut degré le sentiment de la décoration et l'opportunité de la composition, a noyé complètement les foiids, dont ou devine à peine l'architecture, pour concentrer sur le seul point éclairé tout l'intérêt du tableau.

\m Communion de saint Joseph donna lieu à une violente discussion entre le peintre et le Père directeur des écoles chrétiennes qui l'avait commandée; on discuta le prix, qui était déjà minime, et Goya s'obstina dès Ion à ne livrer l'œuvre qu'à la condition qu'on la lui payerait désormais le double de la somme convenue. Cean llermude/. , le grand critique d'art, auteur du Dictionnaire des peintres espagnols , ami très-dévoué de Goya, fut l'intermédiaire; il constata même que l'artiste, peu au courant des choses de l'église, avait mis le manipule au bras droit de l'officiant. Le tableau était déjà placé, la communauté tout entière l'avait scrupuleusement regardé sans remarquer cette grave infraction, et Goya, tout en raillant ces hommes d'église qui n'étaient pas plus ferres que lui sur le rituel, retoucha sa toile et supprima l'ornement, qu'il suppose attaché au bras gauche, et ne se voit pas dans la composition.

Cette toile, dont l'exécution salistait l'œil, parce que l'effet est juste, est lâchée, et les fonds en sont seulement esquissés, sans doute parce que la lumière n'éclaire que le groupe principal. Goya a exécuté le Saint Joseph de Calasanz à soixantequinze ans ; c'est sa dernière œuvre monumentale.

LA TMAMUON 1) f. JL'KA*.

(Sacritiie 4c la caUirdnlr de TatMe.)

Voici peut-être la seule toile importante de Goya à laquelle nous ne puissions pas attacher une date; tous nos efforts ont été superflus pour découvrir à quelle époque il exécuta son célèbre Prendimiento. La correspondance Zapater n'en fait pas mention. Point, qui imprime sou ouvrage en 1788, u'en parle point; Cean Hcrmudez n'a pas exerce sa critique sur cette œuvre comme il le tit pour quelques-unes des toiles

LA «:OHHUMUN 1>I. SAINT JOSEPH UE CALASANZ.

M. S l'KIXTl :ilKS KKLIGIKISKS.

de son ami. M. de Bourpoiup, dans son Tableau de CEsfnujne moderne , passe dans la sacristie de Tolède, et n'indique pas qu'il ait vu le tableau; M. le comte de I .aborde, dans sa minutieuse description de la sacristie, ne le cite même pas. Que conclure delà?

Le Prendimiento aura sans doute été exécuté pour une tout autre destination, comme le beau Gfœro , qui lait l'ornement principal de la sacristie, et ces deux toiles auront été encastrées après coup dans le marbre et l'or. J'admets que Goya ait échappé à l'admiration de l'on/., de M. le comte de I .aborde et de M. de Hourpoinp; mais je ne puis croire que le magnifique Grœeo qui lui fait pendant ait pu passer inaperçu.

M. Théophile Gautier, qui, en quelques papes rapides, a le mieux vu, décrit et pressenti Goya, alors «pie son nom était absolument inconnu en Europe, constate ainsi dans le forage en Espnijne l'effet que produisit sur lui la vue du Prendimiento. <f À Tolède, dans une des salles capitulants, nous avons vu un tableau de Goya représentant Jésus livré par Judas, effet de nuit, que n'eût pas désavoué Rembrandt, à qui je l'eusse attribué d'abord, si un chanoine ne m'eût fait voir la signature du peint re émérite de Charles IV. » C'est en effet le nom de Rembrandt qui vient aux lèvres à la vue de cette toile, et cette impression est peut-être une note destinée à fixer l'époque de l'exécution, qui ne devrait pas dépasser la fin du dernier siècle. Plus lard, Goya s'abandonna beaucoup, et fit fout consister dans l'effet; la couleur elle-même n'existait plus pour lui, la lumière seule le préoccupait. Lorsque nous arrivâmes pour la première fois en face de cette toile avec l'intention de la copier, il nous fallut renoncer à ce projet, car la place qu'occupe le Prendimiento «-si peu propice à la peinture. Ce n'est qu'à l'aide de torches et de réflecteurs que M. Bocourt a pu parvenir au but que nous nous étions proposé. Si cette toile avait été peinte pour la place qu'elle occupe aujourd'hui, nul doute que Goya aurait employé un subterfuge (comme à San-Anton-Abbas) pour suppléer au manque de lumière.

Le Christ saisi par les soldats et trahi par Judas est traîné devant le prétoire; Judas occupe le premier plan à gauche, et désigne du doipt l'homme Dieu; un solda», appuyé sur sa hallebarde , occupe tout le côté droit de la composition. Une foule d'hommes, à face basse et vile, hurle aux oreilles du prisonnier; trois figures reçoivent seules la lumière, les autres se détachent en silhouette ou sont noyées dans une ombre transparente. La tète du Christ est d'un très-beau sentiment, et la coloration est extrêmement douce; les Apures du premier plan sont des portraits; celle du soldat représente Valdez, un peintre ami de Goya, auquel on a souvent attribué des tableaux du maitre, et Judas revêt les traits de Velasquez, son émule à Notre- Dame del Pilar. Julia, élève de Goya, fipure aussi dans cette toile, c'est lui qui saisit le Christ et se présente de profil.

SAINT FRANÇOIS Ut UOIUA.

(Clh«lr»lc de Vulrncf.)

Le marquis de Lombay, dur de Gandia, prêt à quitter le monde pour s'enfermer dans un eloitre, fait ses adieux à sa famille; tel est le sujet traité par Goya dans l'une des chapelles de la cathédrale de Valence.

Lorsque mourut Isabelle de Portugal, épouse de l'empereur Charles - Quint , un grand seigneur de sa cour, le duc de Gandia, marquis de Lombay, fut chargé de transporter à Grenade les restes de cette princesse , à laquelle sa merveilleuse beauté avait valu le nom des Trois Grâces et la légende « Hœc habet et superat» . Au moment de faire la remise de son triste dépôt, le duc ouvrit le cercueil pour témoigner de l'identité de l'impératrice, et l' impression que produisit ce corps inerte sur le duc de Gandia, autrefois admirateur de ses perfections, fut telle, qu'il renonça au monde, et prit l'habit de jésuite, eu disant : « Je ne veux plus voir de telles Ix'autés qui peuvent se convertir en une bouc aussi immonde. » Ce grand seigneur, un des plus vaillants guerriers de son temps, s'appela plus tard saint François de Ilorja.

A la fin du siècle dernier, la famille des ducs d'Ossuna , comtes de Henaventc, désormais titulaires du duché de Gandia, fit construire à ses frais, dans la cathédrale de Valence, une chapelle sous l'invocation de saint François de Borja, et commanda à Goya deux épisodes de la vie du saint pour en orner les murs. Ces deux toiles, selon les comptes trouves dans les archives de S. F. le duc d'Ossuna, mesurent quatre varas de hauteur et trois de largeur ; elles furent payées à Goya trente mille réaux veillons, c'est-à-dire à peu près sept mille six cents francs de notre monnaie, somme considérable pour l'époque. Cette somme lui fut payée, le 22 mai 17î)î), en une lettre sur don T° Clavcjo, procureur du patrimoine de l'État de Gandia.

On juge de la composition par le dessin que nous en donnons; elle est conçue simplement et sans emphase; la douleur de la famille est profonde, la jeune femme dans son attitude désolée est touchante à voir. Il est curieux de voir Goya aux prises avec un sujet historique; asservi par lu vérité du costume et de l'architecture, il est sage autant que peintre du monde; c'est dans la louche grasse et dans l'enveloppe qu'il faut chercher l'artiste fougueux de Sun-Antonio. Fa gravure ne rend point et ne saurait rendre les tendresses de ton de ces toiles, qui doivent compter parmi les bonnes œuvres du maître.

Saint François présente le crticifix à wi moribond qui persiste dans l' impénitenre finale , et la sainte image confirme ai'ec son sanq la réprobation qui s'attache à l' impénitence; tel est le sujet qui sert de pendant au tableau ci-dessus. Là, le saint François est bizarre ; il y a quelque chose d'archaïque dans la pose; ces jets de sang qui fout un point violent dans le tubleau, les monstres qui murmurent à l'oreille du moribond des paroles de révolte contribuent à donner un curieux aspect à cette toile.

SAINT HIANÇOIS DE BOIUA l'UEND CONCh M: SA KAMILI.t.

LES PKI NT Lit ES K E L I G 1 E l' S ES.

La tradition rapporte que le peintre avait étendu le moribond entièrement nu sur son lit; Goya voulait lutter avec la nature vivante, et peindre un torse qui rivalisât avec son lieau Christ de Saint- François le Grand; mais le clergé s'opposa à cette disposition de l'artiste, et une main étrangère aurait peint, après coup, la draperie tourmentée qui recouvre la partie inférieure du corps. Nous ne répugnons |>oiut à cette interprétation ; le caractère des plis nous parait contraire à l'esprit de Goya; à coup sûr il eût indiqué en quelques grandes lignes le drapé de ce linceul blauc, et u'eût point cherché les mille cassures qui font de ce morceau une chose peu digne de la manière de l'artiste.

Le vieux Pelleque a gravé ces deux toiles en affadissant les fermes contours de la composition.

I\S S M NT In JISTF FT B I F I N F .

{i:alh«lr«lr .!«• Saille)

Les Sainte Juste et Sainte Rujine de la cathédrale de SévilJe ont été exécutées en 181 7 ; Goya avait alors soixante et onze ans. \m chapitra de la cathédrale avait depuis longtemps déjà sollicité l'artiste de peindre les patronnes de la ville; en différents voyages Goya vint trois fois prendre ses mesures pour commencer son œuvre, et recula chaque fois devant ce travail; entin, au mois de novembre 1817, il livra sa toile au chapitre; il l'avait exécutée à Madrid.

Les deux saintes sont représentées un peu plus grandes que nature. Sainte Juste à la droite, sainte Riifine à la gauche; toutes deux levant les yeux au ciel d'où s'échappent des rayons ; elles tiennent à la main les palmes, emblèmes du martyre, et des alcarazas, symbole de l'état de leur |>ère qui était potier de terre. Elles ont les pieds nus, car elles furent condamnées à gravir nu-pieds la montagne; un lion vient lécher les pieds de sainte Itufiuc, et sur le premier plan gisent des idoles brisées, celles de Salambona et de Vénus, que les deux saintes renversèrent à Se ville même, le jour où les païens célébraient le culte honteux d'Adonis. Dans le tond de la toile on aperçoit la tour de la Giralda qui rappelle Séville.

L'exécution de cette toile ne révèle pas le Goya que nous connaissons; il y a dans les plis, dans le modelé, dans la facture un coté soigneux et un peu mou qui étonne d'abord, mais la toile est signée avec une espèce d'ostentation assez rare chez Goya : « Francisco de Goya y hicientes César Aiujuslano } y primer pinlor de camara del rey — Ano 1817. » Nous n'avons cru devoir reproduire cette faible toile qu'eu une lettre ornée, eu tète du chapitre des Peintures religieuses.

Le bon Cean Heiiuudcz, l'ami fidèle «le Goya, s'empressa aussitôt la mise en place du tableau de taire un article sur cette nouvelle œuvre dans la Chronique scientifique et littéraire (n° 73), journal de petit format qu'on publiait alors à Madrid. L'article

est curieux; il est anonyme; en ftuise de signature, on lit au bas : Articula remitido; c'est un pompeux élojjc de son ami, dans lequel nous lisons ces lignes naïves: «Pénétré de la foi en Dieu, de l'amour et la constance qui ranimaient, Goya mit tous ses soins à chercher des formes, des attitudes et des expressions qui prouvassent ces hautes vertus. »»

On ne peut s'empêcher de sourire en pensant que justement Goya avait pris pour modèles deux filles de mauvaise vie, et que le vieux sceptique disait à qui voulait l'entendre : « Je vais donc leur l'aire adorer le vice ! »

SAS-ANTONIO HE I. A KI.OniPA.

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|.c ij.mral t'rriittm, jtjl.in «lu duc it OkMina (Madrid).

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