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CHAPITRE SIXIÈME

Le Goya de la peinture de genre est plus accessible à la foule que le sujet intéresse et qui v trouve une satisfactiou en dehors des qualités purement artistiques, et comme les sujets traités par Goya sont surtout nationaux, on conçoit facilement «pie c'est au genre que le peintre aragouais doit sa célébrité en Espagne.

Essayer une nomenclature ou un catalogue de toutes les toiles dites de genre dues au pinceau de Gova est une tâche devant laquelle la volonté la plus tenace reculerait. Les œuvres du peintre, accessibles à toutes les fortunes en raison du prix auquel elles se cotaient il y a encore quelques années, sont aujourd'hui dispersées aux quatre coins du inonde; disons cqicndant que Goya, n'ayant rien d'aimable et sacrifiant peu à la grâce, ne figure encore aujourd'hui que dans peu de galeries; la plupart de ses oeuvres sont restées daus sa patrie, aux mains de ceux pour les ancêtres desquels il les a peintes.

Avec les qualités d'improvisation qui distinguent l'artiste, son observation, qui n'est jamais en défaut, et son entente du tableau , on conçoit que la composition de

ces toiles de dimension restreinte devait lui coûter peu d'efforts; aussi le nombre de ses tableaux est-il incalculable. J'ai dit que Goya était impérieusement dominé par le besoin de produire; il peignait avec fureur: tout était sujet pour lui, et tout ce qui lui tombait sous la main était bon pour exprimer son idée; toile, panneau, carton, papier prépara à l'essence, il ne choisissait pas, et attachait peu d'importance à ce point essentiel que négligèrent rarement les grands artistes. A la fin de sa carrière, lorsqu'il se retira à Bordeaux, Goya, absolument sourd, vivait de la vie contemplative, souvent seul, toujours concentré, peignant .jusqu'à la mort, et insoucieux vis-àvis de la postérité, il retournait des toiles déjà pintes, brisait des panneaux de menuiserie qu'il avait à sa portée, couvrait d'un ton les vieux parchemins, et brossait avec fureur pour exhaler sa rage picturale. La séve débordait et faisait craquer les branches de ce vieil arbre courbé par tant d'orages.

Plusieurs points doivent nous occuper dans cette partie de l'œuvre de Goya : le sujet typique du inaitre, la série des idées qui lui fuient familières, ses tendances et ses aspirations connue peintre de genre, et enfin l'exécution matérielle de ces mêmes sujets.

Quoique multiples , les idées rendues par l'artiste peuvent se ramener pourtant à une unité relative. Il y a une ou deux dominantes dans l'œuvre général. Je ne veux pas ranger dans la catégorie des jointures de genre toute une série de petites toiles reproduites d'après ses eaux-fortes; sans affirmer ici qu'une certaine collection, qui contenait prés de cinquante panneaux reproduisant les sujets des Caprices, est absolument apocryphe (je sais que Goya a souvent peint les sujets qu'il avait primitivement gravés à la pointe), j'ai de graves motifs pour prémunir les amateurs contre l'habileté de certains pasticheurs dont on dit le nom tout haut en Kspagne.

Dans le choix du sujet, Goya se montre national; c'est un peintre de mœurs; il peint les fêtes, les danses, les divertissements, les types, les costumes, les foules, les courses de taureaux, les attaques de brigauds et l' exécution des bandits. G'est encore dans son œuvre qu'on voit le mieux l'Espagne, là qu'on retrouve le type perdu de la Manola, les allures prestes des toreros et les faces hâves des meudiauts espagnols. Getle école castillane, si nationale et si brillante, n'avait pas encore trouvé parmi tant de vaillants peintres un seul d'entre eux qui fixât pour les géuéralious à venir ses mœurs et ses habitudes, ses costumes chatoyants et ses types privilégiés; et, par un singulier hasard, une espèce de double vue de la providence artistique, juste au moment où tout cela va sombrer, balayé par le veut des révolutions, sapé par la hache, et brûlé par la main du bourreau, alors (pie le cycle de l'art va se fermer, quand Vicente Lopcz, Aparicio, Bayeu, Luzan, Meugs sont déjà morts ou vont disparaître, Goya se lève, puissant, fécond, rapide, et, soit avec le pinceau, soit avec la pointe, il fixe tout ce qui n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir, et il incarne en lui Je génie espagnol. L'artiste appartient encore au dix-huitième siècle et tonnait les ténèbres de l'Iuquisitiou, mais il tient aussi au dix-neuvième, et peint l'abolition de l'ordre des Jésuites. 11 nous a représenté les sombres cachots où Ouevcdo, génie précurseur, avait expié son hostilité contre Olivaies; mais il a connu Voltaire, et nous montre, vélu

GOYA PKINTItE I) K GKNHK

il'un bliiuc linceul, le cadavre de lu Vérité Vaincue : groupant autour d'elle les hypocrites et le» faux dévots. Il répand des torrents de grâce sur la face de Joseph de Calasanz, et fixe l'extase sur la tête des moines, mais il a adoré la dé-esse Raison et serré h main du peintre David, et il est sceptique au point de faire (dans une de ses œuvres célèbres) sortir un cadavre du tombeau pour écrire sur la poussière le terrible mot : « Nada » — Néant!

Goya est le trait d'union entre la génération «pii vient et celle qui disparait; e'est une très-(;randc personnalité, c'est un symbole; et son œuvre fut-il moins considérable, la portée n'en saurait être moins grande ni la trace moins profonde.

Il y a autre chose dans son sujet «pie le sujet lui-même; et encore que ses tableaux de fleure n'aient aucune prétention à l'interprétation et soient conçus suivant la donnée de l'art pour l'art, ils prennent, en raison de l'é|>oipic à laquelle il les a exécutés, et en raison de la verve qu'il y a déployée, une signification très-accusée, et qu'il ne faut pas négliger d'indiquer avec insistance.

Goya raconte avec le pinceau; la couleur est un moyen d'exprimer, et il cause avec le spectateur; la prodigieuse rapidité avec laquelle il brosse ses scènes leur ote le caractère réfléchi que prennent immanquablement des toiles longuement mûries et patiemment exécutées. L'intention est rapide, et cependant on la conçoit ; le geste est juste et l'idée est profonde, et rien de tout cela n'échappe, quoique la forme soit parfois aussi peu arrêtée que possible. D'autres peintres de genre, les maîtres par excellence, les Terburg et les Pierre de Hoog ont assez de suite dans les idée» et une volonté assez ferme pour caresser leurs toiles et se remettre en situation à chaque nouvelle séance; ils interrompent leur travail et rentrent dans le cercle d'idées dans lequel ils l'ont conçu autant de fois qu'il est nécessaire pour arriver à parfaire les infinis détails et les exquises recherches; Goya est trop spontané, trop violent, trop impatient et trop fiévreux pour insister longtemps sur une toile et sur un même sujet; c'est ce qui fait de cet artiste un maître inférieur, quoique ce soit vraiment un maître; il n'a pas la sérénité du génie et le calme de la foire, il est toujours sous l'impression d'une surexcitation violente, et il trouve moyen de rester intéressant et émouvant maigre ce manque de suite et ce parti pris d'abandon.

Mais dans la peinture de genre, si on considère Go\a au point de vue de la couleur, et si celui qui regarde son œuvre est un homme du métier, la toile est aussi féconde en enseignements que celle des maîtres de premier ordre; les valeurs et les rapports sont admirables, la qualité du ton est d'une finesse exquise, il a des nuances (Tune tendresse infinie, des jaunes et des gris qui n'appartiennent qu'à lui, des raffinements de couleur indicibles, et des audaces qui rappellent celles de Velasquez. Ses meilleures toiles peuvent s'appeler des esquisses, et pour donner idée de leur aspect par une analogie connue, elles rappellent les célèbres ébauches du Ifiennoilon de M. Ileim et de P Envahissement de In C onvenlion de M. Eugène Delacroix. Les mouvements sont indiqués d'un grand trait de pinceau, mais la main qui les a tracés est ferme, saine la tèle qui a pensé, et cette indication est si juste, que l'effet est produit. L\ril est un point sans forme, mais l'intention dramatique y éclate, et Pexpres-

sion si longtemps cherchée par d'autres artistes se lit sans effort sure*' visage ébauché par une main fiévreuse.

l'ne seule lois Goya s'est plu à caresser son œuvre ef à la parfaire, et les échantillons qu'il a laissés de cette manière appartiennent presque tous au duc d'Ossuua, et figurent dans sa galerie de l'Alamcda. La grande série des tapisseries de 1'Kscurial est aussi une preuve de ce que pouvait le maître lorsqu'il ralentissait sa main; mais c'est encore une manière large et franche conçue dans une gamme claire, et qui, si elle passe à nos veux pour une expression relativement serrée, pourrait bien être regardée par les artistes de l'école du bon sens en peinture comme insuffisante et lâchée.

Nous avons dit plus haut que la plupart des sujets traités par Goya dans la peinture de genre sont des sujets «le mœurs, nous devons aussi accuser tout un côté qui tient une place importante dans son œuvre peinte, et qui en occupe une plus importante encore dans son œuvre gravée : c'est le coté fantastique vers lequel ce génie bizarre inclina toujours; il s'est plu dans un monde surnaturel qu'il créa et qui lui appartient en propre; il a trouvé des formules à lui, des types qui reparaissent dans tout son œuvre, des effets qui sont sa propriété. Nous nous proposons de développer ces singulières tendances dans l'élude relative aux eaux-fortes. Il faut constater qu'il peignit plus de cent toiles dont les sujets sont à la fois horribles et grotesques. Ici, un vieillard difforme catéchise des êtres hybrides qui Fécoutenl attentivement; là, groupes sur une branche, des personnages étranges, à ailes de chauves-souris, semblent attendre le lever du jour pour s'envoler; plus loin, un démon cause avec une mégère; des gueux sinistres dévorent un cadavre; cela n'a ni raison ni philosophie; mais, comme tout ce qui compose l'œuvre de l'artiste, ces créations singulières s'imposent fortement à l'imagination au nom de je ne sais quelle puissance ûerc et malsaine qui est en Goya, qui imprime la vie à tout ce qu'il touche, qui communique la séve et la force à tout ce qui sort de son cerveau en ébullition.

Après avoir accusé sans faiblesse le coté lâché qui domine dans l'exécution des toiles de genre de Goya, il est permis de rechercher si ce manque de conscience n'est pas une condition sine ifun non du génie de l'artiste, et s'il aurait pu arriver au même effet sans se contenter «l'un rendu aussi abandonné. Je ne le crois pas; Goya savait aussi bien exécuter que qui que ce fut; élève des Lu/.an, des Hayeu et des Mengs, il avait à sa disposition cette habileté de main, léguée à son maître Inizan par le Napolitain Mastrcolo, un Tiepolo au petit pied; il a même parfois donné des preuves de patience dans certaines décorations où l'on voit tout d'un coup, au milieu d'un ensemble Irès-lâehé, une partie très-voulue et três-chcrchéc. Mais Goya est une âme et un esprit, ce n'est point un bras; il appartient à cette école d'artistes émus qui communiquent instantanément l'émotion et qui courent à de nouvelles luttes; il écrase son pinceau sur la toile, et dit en une touche ce que d'autres disent en caressant leur œuvre; c'est son tempérament qui l'entraîne; l'artiste crie en enfantant, et la toile elle-même devient l'écho de cette clameur; tel un écrivain, fortement ému par son sujet, précipite le mouvement de sa plume, et, voulant exprimer une passion ardente, arrive à ne plus formuler les caractères ; mais son cœur se soulève, il crée un monde

GOYA PEINTRE DE GENRE. 8:t

de choses vibrantes et terribles, et communique à ceux qui vont l'entendra la fièvre sacrée qui l'agite.

On peut donc dire sans crainte que si Goya se fut. attardé dans l'exécution, il aurait perdu sa fougue et son génie; les artistes de cette taille n'ont pas besoin d'excuse, mais il faut compter avec toute une majorité composée d'esprits raisonnables et trop pleins de modération qui se plaisent au spectacle des choses gracieuses et calmes, des images douces et recueillies, qui ne permettent à leur cœur que les pulsations légales, et n'entendent rien au langage désordonné que parlent ces êtres marqués au front d'un signe fatal, et sans cesse agités par la fièvre de la production.

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