L'A LA MED A DES DL'CS D'OSSUNA
(KNVtHONS Dt MADRID.)
L'Alameda des ducs d'Ossuna, el Capricho, située à neuf kilomètres de Madrid, entre Barajas et Gastillejos, est une immense oasis au milieu de ces plaines désolées de la Gastille; c'est une demeure qui a l'importance d'une résidence souveraine el rappelle, par certains cotés, notre grand Trianon de Vénalités. Le palais, d'une architecture galante, est d'un bel aspect ; un système de larges perrons de granit avec balustrade ornée de bustes de marbre blanc donne à cette construction un caractère monumental.
Ge Caprice des ducs d'Ossuna s'étend sur une immense étendue occupée par des jardins, des serres, bosquets, pièces d'eau, volières, faisanderie, parcs et vignes. Le voyageur qui s'égare dans ces allées sinueuses et dessinées avec préméditation sur un plan très-tourmenté, rencontre à chaque pas une surprise nouvelle : ici une cascade, là un temple, plus loin un fort avec bastions et pont-levis, canons el sentinelles. Ges futiles inventions rappellent un peu par le goût et la variété celles du Buen-Rctiro plus connues du touriste. G'est le mauvais goût d'une époque qui oppose aux splendeurs de cette partie basse de l'Alameda où sont les arbres majestueux, les belles charmilles et les nymphes de marbre, les pauvretés raffinées d'une imagination pleine de futilités mesquines.
Je ne trouve d'analogue à l'Alameda que les riants bosquets d'Aranjuez. La comtesse de Benavenle (Piiuentel), l'aïeule des ducs d'Ossuna, a beaucoup fait pour cette superbe demeure; aussi tout parle d'elle à l'Alameda. G'est là que les familiers de la cour se réunissaient au temps de Gharles IV, là que se déroulaient, sous nu ciel clément, à la clarté de la lune, les plaisirs sans fin qui furent la grande préoccupation d'une époque dissolue. Ge pourrait être le château de Vaux de l'époque, a ver les belles nuits blanches. Goya fut de toutes ces fêtes; ingénieux, spirituel, galant et
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plein de lougue, il fut bien le peintre de ces femmes hardies et le fléau de ces courtisans oisifs.
Les intérieurs de l'Alauieda sont de la pins {Mande simplicité et portent le cachet de notre époque Louis XVI. F,cs œuvres d'ail meublantes sont absolument abseutes
de cette résidence toujours soigneusement entretenue, mais presque abandonnée jhu' le duc actuel, .m ikissat leur d'EsjHignc à Saint- i'étcrsbourg , et qui vient de revoir après douze années les ombrages du Capricho.
La collection des Goya de l'Alauieda est remarquable ; elle se compose de vingt-deux tableaux de ce seul maitre , dont sept de grande dimension peints pour la place et tonnant la décoration d'un joli salon blanc, et de quinze petites toiles accrochées au mur d'une salle voisine; ce sont les seules œuvres digues d'attention qui Kgurcut ù l'Alauieda. La comtesse de beuaveute, mère des d'Ossuua, avait heaucoup Lui pour Goya; elle lui commandait œuvre sur oeuvre, et l'avait chargé de reproduire plusieurs scènes destinées à rappeler des épisodes de l'bisloire de la maison d'Ossuua.
La collection de ces œuvres réserve une nouvelle surprise à ceux qui veulent suivre le pciutrc. Elle montre le terrible artiste qui a pu graver les Désastres de la guerre et peindre h» Quinte sous un aspect inattendu. Il devient doux et tendre, précieux et raffiné, cl sou exécution serrée, léchée, presque amoureuse, rappelle un peu celle de Kragouard. Le choix de ses sujets but songer à Watteati, à Lanrrct et à tous les galants peintres du siècle dernier. Nous les retrouverons dans rémunération des toiles «pu décorent la villa. C'est d'abord un Snhbat : une foule de diables procèdent à la réception d'un
LV*<*alicr itc l'Alainnla, paUii tlu duc iI'Omiuui,
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homme absolument nu; puis d'autres scènes fantastiques : un îmdre qui verse de l'huile dans la lampe du diable et alimente le feu maudit. {J'oir In gravure hors texte.)
Plus loin, trois hommes nus, coiffes de bonnets pointus comme les inquisiteurs des eaux-fortes du même artiste, enlèvent dans les nuages un homme qu'ils vont dévorer. Sur la terre, une ligure couverte d'un drap recule épouvantée.
I a' fantastique a une part dans ces compositions. Plus loin, c'est encore une évocation du démon par quatre êtres étranges, dont l'un a la léle d'un chien. Le démon, sous la forme d'un âne, arrive par la cheminée, porté sur un halai. Puis vient un autre sabbat : un énorme bouc, la tête couronnée de feuillages, se tient sur les pattes île derrière et préside une réunion de vieilles sorcières.
Les scènes les plus nombreuses sont presque idylliques et contrastent bien avec le sombre génie de Goya. Ici, c'est un déjeuner sur l'herbe, au milieu d'un suave pa>sagc; puis un braconnier qui montre à sa famille le (jiliicr qu'il a tué; une danse eu roud sous les ombrages de Sau-lsidro. L'œuvre la plus donnante de toute celte collection est celle dont nous essayons de donner une idec sous ce titre : la Homeria de Saji-Isidro (f'otr la gravure hors texte) ; c'est une toile de 0 m .l)0 surO ra .12, la plus curieuse de toute l'o uvre peinte. L'a dessin eu donne à peiue l'idée; mais peut" être aura-t-on la sensation du tableau par ce mouvement et cette foule innombrable qui vient aux beaux jours s'ébattre au bord du Mauzauarès : baraques en plein vent, marchands bateleurs, cuisines en plein air, danses, ripailles, amourettes, il y a de tout cela; des gardes du corps grands comme l'ongle, avec des physionomies et des attitudes; des coureurs en jaquette de satin, des pages et des suisses, des musiciens ambulants et des gueux, des chambrières et des grandes daines. Madrid s'étend au fond du tableau, par delà le cours du Maiizauarès, qui nous surprend par ses airs de fleuve; le palais de la Heine, Lavapiès, San -Francisco cl Grande, le pont, l'Almudcna, la Gucsta de la Vega, tout est là fidèlement reproduit. Ee premier plan est ingénieux au possible; c'est un cadre de personnages vêtus de satin, avec des parasols roses, des dentelles et des mantilles claires, et tout cela dans une (jauune blonde qtti bit ressortir le grouillement de la foule très-montée de ton.
Goya a fait ce paysage sur nature, des fenêtres de sa maison; il a mis tout son soin à achever cette toile unique dans son œuvre , et je vois dans une des lettres que Goya écrit à sou ami M. Zapatcr, lettre obligeamment communiquée par sou bis : « Je fais une pradera de Saji-Isidro, qui est bien la chose la plus minutieuse et la plus fatigante par les milliers de détails qu'où y rencontre; tout y est. >i II parle même de ne plus entreprendre une seconde Ibis pareille besogne. Tous les personnages portent les costumes «le la Hn de la Restauration.
Goya était en veine de poésie champêtre; il a répété plusieurs fois ces fêles et ces déjeuners sur l'herbe. On en compte là jusqu'à quatre : le plus complet est celui que nous avons donné sous ce titre : le Déjeuner sur l'herbe, qui rappelle Watleau par l'esprit, la finesse et l'exécution; voici un paysage, effet d'hiver avec neige, qui est l'esquisse d'uue grande tapisserie du Pardo; un don Juan voyant apparaître la statue du Commandeur; la Fenaison (sitjosto), charmante scène; un repos de labou-
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reurs, plein «le gaieté; un ivrogne que ses deux amis sont obligés d'emporter, et une femme à la fontaine avec deux enfants.
D'autres œuvres, conçues dans de plus grandes proportions et formant décoration, faites spécialement pour un salon, représentent trois picador* qui viennent chercher le taureau pour le conduire au cirque; la scène se passe dans un beau paysage, un groupe de femmes assiste à ce spectacle. Voici un sujet officiel : c'est une procession à l'église de l'Alameda des ducs d'Ossuna. Plus loin, c'est la construction d'une chapelle, élevée sans doute aux frais des Ilenavente, celle-là même qui est à la porte de la propriété; un épisode, qui tait premier plan, représente un ouvrier blessé transporté sur une civière. J'ai souvent vu dans des galeries particulières des toiles de Goya représentant un fait qui a dû se passer de son temps, et qui figure sur un des panneaux de l'Alameda : c'est une attaque de chaise de poste par des brigands. (Quatre bandits entourent la chaise : l'un monte sur le siège, la carabine à la main; deux hommes gisent étendus sur le sol, et un troisième lutte contre un des assaillants. Le maître de la chaise et sa jeune femme s'agenouillent et implorent en vain la clémence des bandits, qui s'apprêtent à les massacrer. On cite jusqu'au lieu du meurtre, la l'ntln del Espiritu santo, et les eiceroni ne se font point faute de raconter les détails de cette cause cclèbiv. Je dois citer aussi une Promenade ù âne, avec incidents et accidents: une femme évanouie respirant des sels, charmante scène empreinte d'un esprit gracieux; puis un Mat de cocatpw dans une fête publique; enfin une Escarpolette dans un joli paysage, scène aimable et gaie, d'une jolie exécution, trèscaressée, qui fait contraste avec les fureurs et les brutalités des fresque» de la Quinta, et rappelle beaucoup l'esprit des jolies scènes des petits maitres français.