COU» D'OEIL GÉNÉRAL SUR 1/ OEUVRE
déjà peinte. Dans une autre œuvre importante, un de ces grands portraits équestres dans lesquels il excelle, il abat d'un trait de pinceau toute la jambe droite du cheval qui était levée, changements graves qui indiquent que l'œuvre est conçue et exécutée sur la toile elle-même. Il existe pourtant chez M. Carderera, un savant académicien de Madrid qui possède la plupart des heaux dessins originaux de Goya, un projet de l'une des deux grandes toiles qui décorent la cathédrale «le Valence. Je signale au Catalogue de l'œuvre deux belles esquisses du Saint François sur la montagne, chez le marquis de la Torrecilla; une reproduction ou un projet de la même œuvre, chez don François de Zapater y Gomez , à Saragosse; chez le marquis de Santa-Cruz, une esquisse du Saint François de Borja; chez M. de Madrazo, un projet du Ferdinand Vil à cheval, etc., etc. On voit que jusqu'à présent on a trop exagéré ce manque d'études préparatoires.
Il est impossible de pousser le mépris du procédé plus loin que ne l'a t'ait Goya ; lors même qu'il dessinait, il lui fallait trouver une facture neuve et originale.
C'est en face de la curieuse collection de M. Carderera, qui contient les originaux de presque toutes ses eaux -fortes, qu'on peut se rendre compte de la façon dont Goya rendait sa pensée. Tout lui était bon ; il a employé le crayon noir, la sanguine, la plume, le pinceau, dont il se servait comme d'un crayon en l'imbibant d'encre de chine; il puisait dans son encrier, étalait l'encre avec ses doigts, profilait d'une tache, d'un accident de papier ; parfois encore il éeorchait un fond sombre avec le bois du pinceau ou une pointe pour y silhouetter une figure en blanc, ou encore, après avoir commencé un croquis sur un journal ou une affiche, il l'achevait en trempant son pinceau dans l'encre à écrire mélangée de tabac d'Espagne.
Quand il résolut de graver à l'cau-forte, il dut forcément faire sienne la nouvelle matière qu'il allait employer, et il dompta le cuivre, lui faisant rendre des effets nouveaux. Les fonds d'aqua-tinte , qui donnent à ses eaux-fortes leur sombre aspect, ont souvent été ajoutées après coup, comme dans les Proverbes. Les planches ont évidemment été modifiées.
Ce peintre ardent exécutait une toile comme on exhale sa rage; il ne prit jamais le pinceau sans y être impérieusement poussé par l'inspiration ou par un besoin de production qu'il ne maîtrisait point; il est l'homme de la violence et du paroxysme, il n'a que rarement su rendre les sentiments paisibles, et dans le domaine de la peinture religieuse, il est vaincu par tous ceux qui l'ont précédé, les Murillo, les Coello, les V aidez, les Alonso Cano, les Zurbaran, les Itibcra, les Cespedès, les Groeco, les Valdez Lcal, les I'antoja de la Cruz. Contraint à la sagesse, infiueucé par un voisinage qu'il faut se garder de heurter (comme à San- Francisco el Grande), enchaîné par des lois et des réticences, il perd sa fougue géniale et son désordre inspire.
Nous considérons Goya comme uuc exception lumineuse, et c'est à titre d'exception que nous cherchons à le connaître, ne le proimsaut comme modèle à personne, constatant ce tempérament excessif, frémissant quand il a frémi , terrifié quand U veut peindre l'horrible, ne lui demandant jamais compte du droit qu'il a de choisir ses sujets, ne discutant jamais avec lui, subissaut toujours l'impression qu'il nous
veut faire ressentir et qu'il nous impose de par la force, de son émotion , de par la fougue de son pinceau et la profondeur du sentiment qui l'inspire. Il nous mène dans les profondeurs du Tartan, suivons-le et tremblons d'effroi ; il appelle à lui les Stryges, les démons, les monstres impies, les suppôts de l'enfer; ne détournons point la tète en songeant aux Champs-Elysées et aux âmes heureuses. Acceptons toutes ses extravagances, toutes ses folies; prêtons-nous à ses bizarreries, à ses caprices, à ses fantaisies; entrons de plaiii-pied dans son sujet, sans préparation, sans transition. Songeons qu'il a la fièvre et qu'il est le jouet d'un horrible cauchemar qui ne lui a laissé, pendant toute sa longue carrière, que de rares moments de répit, pendant lesquels il nous a peint l'Espagne qui va disparaître, l'Espagne d'autrefois, le pays des lèvres en fleur et des petits pieds d'enfant, la tille brune qui porte la hasquinc à pompons, le haut peigne d'éeaillc et le corsage pailleté; l'Espagne où fleurissent l'hyperbole et l'œillet rouge, où retentissent le Olà! cl le Salera! le pays du boléro et des combats du cirque, tout un monde de choses qu'il a fixées à jamais avec sa pointe subtile et sou ardent pinceau, dans un œuvre qui deviendra les archives d'une nationalité qui s'est transformée et qui nous parle de toutes ces choses pittoresques et charmantes comme d'un rêve fait par d'autres générations.
Tous les étounements sont réservés à celui qui veut étudier Goya dans son œuvre complet; jamais nature plus robuste et plus originale n'a pourtant subi plus d'influence, et cette même influence qui semble une incompatibilité est flagrante et se révèle à chaque pas. Un jour, Rembrandt rétonne, et il se voue au clair-obscur; le lendemain, Watteau le séduit, et sa rude brosse se change en un mignon pinceau; l'éclair et la fougue font place à l'esprit. Il y a de tout dans cette œuvre si profondément personnelle, malgré toutes ces tergiversations. Ici, c'est une furibonde ébauche, rapide, spontanée; là, c'est uu portrait caressé avec amour, une toile précieuse et fine, dans laquelle il s'est complu à parfaire chaque détail, à indiquer minutieusement ce qu'il fait si bien deviner, alors que, procédant avec son ampleur magistrale, il noie les accessoires dans sa riche enveloppe.
Il y a dans Goya uu don particulier, l'intuition; la plupart de ses portraits d'une certaine époque sont conçus dans une gamme blonde qui rappelle, avec ses jolis modelés, les belle* toiles de l'école anglaise. Lawrence, Gaingslwrough, Reynolds, Turner, semblent avoir exercé sur lui leur influence salutaire, mais il n'a jamais vu ces maîtres, et ces douces colorations si fréquentes dans celte œuvre, que l'on croit généralement conçue dans des gammes sombres quand on ne connaît que les spécimens épars en France, sont bien le résultat de son étude et de son génie. Les exemples fourmillent de cette tendance du maître; presque tous les petits tableaux de l'Alameda se rattachent à cette période. Parmi les portraits, l'admirable Jeune fiomme en blanc de la galerie Salanianca, le portrait de Français Bayeu, de l'Académie de San-I'ernaudo, Wirchilcclc Fillanueva, du même Musée, les éludes pour la grande toile historique, la Famille de Charles IV y le Due de Fillafranra et d'Albe, et le bel Asensi delà galerie du duc de Montpensier, etc., etc., sont les plus parfaits spécimens de cette manière.
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L'n autre sujet d'étonnement, c'est la fécondité du maître et lu diversité de l'œuvre; il a tout vu, tout tenté, tout résolu; c'est un grand portraitiste, tout le monde le reconnaît, mais c'est un décorateur digne de la grande époque italienne à Sun-Antonio de la Florida ; c'est un peintre de genre fécond et plein de ressources à l'Alameda, mais c'est aussi un peintre d'histoire, le Saint François de Burja de Valence, le Saint François sur la montagne , sont là pour le prouver; c'est un peintre de sujets religieux puisqu'il a pu faire le Christ mort du ministère de l'instruction publique [Fomento], et surtout le Saint Joseph de Calasanz, et le Prendimiento de la sacristie de la cathédrale de Tolède; c'est enfin un ingénieux artiste qui prèle à l'industrie artistique le concours de son imagination, et combine des effets nouveaux, puisqu'on connaît de lui plus de cent grandes tapisseries digues des Gnbelins de la belle époque. Tant de travaux divers, tant d'habileté de main, Unit d'ingéniosité, des facultés si variées, jointes aux dons précieux qui tout les grands peintres, ne méritent-ils pas une étude définitive qui fixe la place que Goya doit occuper dans l'histoire de l'art?
Quand nous aurous examiné sous toutes ses faces et le peintre et son œuvre, nous n'aurons pas encore tout dit; il nous faudra consacrer un livre spécial à l'aqua-fortiste, qui a peu de rivaux dans la pratique de son art, et qui se révèle aussi puissant, plus peut-être, dans l'œuvre gravée que dans l'œuvre peinte. Dégagé du charme du coloris, de la séduction qu'exercent sur les esprits et les yeux les chatoyantes couleurs, les harmonies douces et les séduisants effets, délivré des entraves du procédé et des préoccupations du métier, Goya aqua-fortistc apparaît pur esprit; c'est pour ainsi dire un volume immense, un livre qui dit sa pensée avec une force j>eu commune. Il a semé dans les différentes séries dont se compose son œuvre plus d'idées, plus d'iutentions, plus d'esprit, plus d'ironie mordante, plus de pleurs, plus de sourires, plus de colères et plus de passion qu'il n'en a fallu à de grands noms de l'art pour fonder une réputation indestructible.
La série des Désastres de la guerre, quel cri de vengeance épouvantable et véhément! Les Caprices, quelle ironie sanglante sous le couvert d'une leçon de morale, robuste et saine! La Tauromachie, quelle dépense de force, de science, de mouvement et de connaissances spéciales dans un art curieux ! Les Proverbes, quelle fantaisie au service d'uue ironie politique impitoyable ! Les Prisonniers et les Obras sueltas , quelle compassion pour les misérables ! quelle prescience inouïe , quelle inquiétude prophétique de l'avenir, et par-dessus tout quel cachet spécial cet homme imprime à tout ce qu'il touche, et quel caractère autant dans la pensée «pic dans la forme !
Il y a là un homme, U y a là une âme, une force, un esprit; suivez-nous dans cette étude, parcourez dans les bibliothèques et les musées ces séries précieuses, trop rares aux mains des collectionneurs, et vous serez accablés par cet entassement prodigieux d'idées et d'intentions. Vous verrez que cet homme a tout deviné, et que pendant que la Révolution française passait sur le monde son niveau de bronze, cette force isolée dans une société corrompue, accomplissait ardemment sa tâche révolu-
liomniirc cl soutenait seule le siéye contre l'hypocrisie , l'ignorance et la sottise, sapaiit les préjugés, nattant en brèche une aristocratie ignorante et vaine, attaquant l'obscurantisme et la superstition, ù toute heure, en tout lieu, sans repos et sans trêve, et faisant entrevoir dans son œuvre les lueurs indécises d'une ère nouvelle pour la pensée.
L'homme lui-même, avec toutes ses faiblesses, toutes ses erreurs, ses aspirations sensuelles, ses violences, sa constante inquiétude qui le porte à sonder les espaces imaginaires, nous a attire et séduit. Sa vie est un roman de cape et d'éjiée qui 11'otFre jamais de péripéties vulgaires, et tout est personnel et inattendu dans ce peintre au nom flamboyant : Don Francisco de Goya y Lucientcs.
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