‹ GoyaChapitre 6 sur 64 · C.OYA · texte numérisé non relu

C.OYA

sion que lui faisaient ses parents et de l'aide de ses compatriotes, il put se livrer au travail sans souci du lendemain.

Il est facile de voir le milieu dans lequel vécut d'abord le jeune artiste. L'Espagne, qui n'a pas à Rome une académie officielle comme la villa Médicis, envoie cependant d'une façon régulière dans la ville sainte ceux des élèves de l'Académie de San-Fernando qui se sont le plus distingués dans les différentes brandies des arts libéraux. Au moment où Goya vint à Rome, l'Espagne était représentée à ce congrès des jeunes artistes du monde entier par Sclma, Enguidanos, Caruiona, Villanueva, Antonio de Ribera, Velasquez et quelques autres. Ses compatriotes devaient être ses alliés naturels; il acquit très-vite parmi eux la réputation qu'il venait de laisser à Madrid, et mêlant à l'ivresse du travail celle des plaisirs, on le cita bientôt comme le plus habile et le plus indomptable.

Mais outre que Goya n'était astreint à aucune discipline, à aucune règle et à aucun contrôle, puisqu'il n'était pas pensionné comme ses camarades, son tempérament le portail à ne s'enrôler sous aucun drapeau; il se mit à travailler à sa manière et vécut à l'écart, faisant par-ci par-là des apparitions dans le cénacle des Madrilènes.

La première année il peignit peu, mais il regardu beaucoup les maîtres, et même, en face des dieux de la ligne, s'éprit surtout du mouvement, de la vie, de la passiou et de l'harmonie. Il avait la mémoire du ton comme d'autres ont la mémoire de la forme, et s'exerçait à copier les taches des tableaux des maîtres, sans en dessiner les contours et les linéaments. Ces petites pochades très-justes servaient de point de repère à son souvenir. On ne saurait dire que Goya ait rapporté de Rome une iiiflueucc de l'école italienne; ses premières œuvres importantes n'autoriscut pas cette assertion. Les voûtes de Notre-Dame del Pilar, qu'il exécuta quelques années après son retour, sont la seule œuvre où peut-être se ferait sentir cette parenté artistique ; mais la raison en est simple à déduire. Goya peignait à côté des élèves de Rome; il était le dernier venu, il devait se conformer au style adopte par Rayeu, qui dirigeait ces travaux.

Je ne vois donc pas l'influence directe que Rome eut sur Goya. Vclasquez l'avait déjà frappe à Madrid, à la source même. L'Innocent XII, du palais Doria, ne put «pie l'affermir dans son admiration. Nous savons de source certaine que les quelques toiles que l'artiste exécuta à Rome étaieut des sujets nationaux , bien faits du reste pour attirer l'attention, puisque l'Espagne, ses mœurs et ses coutumes étaient trèsinconnues alors. Les ambassadeurs des puissances étrangères, les amateurs cosmopolites qui, de tous les points de l'univers, vienneut visiter la Ville éternelle et passent par les ateliers des artistes qui y étudient, voulurent posséder une œuvre de ce peintre facile qui s'annonçait comme un talent original. Goya commença donc à jouir d'une célébrité relative. Doué de l'esprit d'initiative, il demanda une audience au pape Rcnoit XIV, et exécuta en quelques heures un portrait qu'on conserve encore au Vatican, et dont le Saint-Père se montra très-satisfait. Peu à peu sa renommée s'étendit. L'ambassadeur de Russie, qui recrutait alors des artistes pour transplanter aux bonk de la Neva une cour de Ferrare et taire à la Sémiramis du Nord un cortège

lu ne ii ap h n. ni: goya.

d'intelligences d'élite, Ht nu jeune artiste de brillantes propositions qu'il n'accepta poiut. S'imagine-t-oti le mordant auteur des Caprices devenu le courtisan de Catherine et subissant la discipline despotique d'une cour du Non!!

Un critique d'art distingué, M. Paul Mantz, a trouvé, en feuilleta ut le Mermre de France de l'année 1772 (janvier), une mention qui prouve que Goya tenta au moins une fois de concourir pour le prix de l'Académie royale des beaux-arts de Parme. Le tait est curieux lorsqu'il s'applique à Goya, génie anti-académique, primesauticr, inégal, secouant toute règle et méprisant toute tradition. Le jeune artiste remporta Je second prix. L'Académie avait donné pur sujet : Annibal vainqueur jette du haut des JI/h-s ses premiers regards sur les campagnes d'Italie. Les registres mentionnent ainsi le nom de Goya : « Le second prix de peinture a été remporte par M. François Goya, Humain, élève de M. Ilaveu, peintre du roi d'Kspagne. >»

Gette note a son prix, elle nous prouve que Lusan, le vieil artiste de Saragosse, avait recommandé chaudement à son ancien élève le jeune artiste qui venait étudier à Home, et cette déclaration émanant de Goya, comme toutes les déclarations relatives aux concours, indique clairement que si Goya avait connu liayeu à Snragosse, dans l'atelier de Lusan, il n'avait pu que le voir passer, à l'époque où déjà digne du nom d'artiste il quittait Saragossc iiour aller à Madrid ; ue fallait-il pas du reste qu'il y eut entre liaveu et Goya une grande différence d'âge, puisque quelques années plus tard celui-là devait lui donner sa tille en mariage? Ajoutons que liay eu était déjà peintre du roi quand son condisciple d'un jour, devenu son élève, n'était encore qu'un obscur étudiant.

« L'Académie — dit le mémoire du rapporteur de l'Académie de Panne — a remarqué avec plaisir dans le second tableau un beau maniement de pinceau, de la chaleur d'expression dans le regard d'Annibal et un caractère de grandeur dans l'attitude de ce général; si M. Goya se tut moins écarté dans sa composition du sujet du programme et s'il eut mis plus de vérité dans son coloris, il aurait balancé les suffrages pour le premier prix. »

La toile de concours réimprimée (c'était assez l'habitude de Goya de peindre sur des toiles déjà couvertes) aura servi de dessous à quelque scène nationale; elle n'est point parvenue jusqu'à nous, mais le rapport reste, et Goya est en germe dans ces remarques des académiciens de Parme, qui reprochent à l'artiste de s'écarter du sujet du programme et d'avoir mis « peu de vérité dans son coloris »» ; ce qui peut sembler téméraire, si on considère les œuvres que produisaient alors ceux-là même qui rédigeaient le rapport.

Il ne faut pas croire cependant que la solennité de la Ville éternelle, le silence et le recueillement qui y disposent si bien au calme et à l'étude, cusscut fait perdre à Goya l'effervescence de son caractère ; là , comme à Saragossc et comme à Madrid , il eut maille à partir avec la police, et risqua vingt fois sa vie dans des rencontres à main armée ou dans ces entreprises téméraires qui n'ont pas pour excuse le but poursuivi. Don José de Madrazo, le père du directeur actuel du Musée de Madrid, a raconté qu'un jour Goya perché sur une corniche de je ne sais quel monument, en

se penchant en avant, vit gravé au couteau entre les métopes le nom de Yauloo; il n'eut de cesse qu'il n'eut accole son propre nom à celui du peintre de Philippe V, et comme OU lui représentait qu'il avait risqué sa vie pour accomplir uue inutile bravade, il répondit : « Ce qu'un Français a fait, un Espagnol doit aussi pouvoir le faire. ;» Ses tentatives eu ce geure sont nombreuses : ltibcra et Vclasqucz racontaicut toutes ces folies à leurs élèves; c'est eux qui rapportent qu'un jour il fit le tour du tombeau de Cecilia Metclla à la force des poignets et en s'aidant seulement des phalanges accroebées à la corniche. Vingt fois aussi, il fut poursuivi par des Transtévérins dont il serrait de trop près les femmes ou les tilles; habitué à l'expansion castillane, il ne pouvait s'empêcher de manifester tout haut sou admiration pour ces beaux modèles qui erraient dans les rues de Home, et quand un galant ou un père se fâchait, comme sa jeunesse s'était écoulée au milieu des luttes, il uc reculait jamais devant le jeu du couteau; aussi entraînait-il souvent ses camarades plus loin qu'ils ne voulaient aller. Enfin vers l'année 1774, après avoir ébauché une romanesque intrigue avec une jeune fille que des parents sévères avaient fait enfermer dans un couvent, il organisa un enlèvement, s'introduisit la nuit dans la retraite et tomba entre les mains des moines, qui le livrèrent à la justice. Goya n'était plus désormais le premier venu, on connaissait sou nom et son taleut; il fallut l'intervention diplomatique pour mettre fin à sa détention; l'ambassadeur d'Espagne auprès du Saint-Siège le réclama et l'engagea à quitter Rome. Du reste, Haycu était rentre à Madrid et avait repris ses fonctions de peintre du roi , à côté de Maclla ; il avait signalé les heureuses dispositions du jeune homme, qui promettait un peintre à l'Espagne; sa réputation de portraitiste était déjà bien établie, et, désormais sûr de l'avenir, il abandonna la Ville sainte eu laissant parmi les artistes le souvenir d'un caractère violent et d'un homme résolu à tout eutreprendre et à tout oser.

A Rome, il s'était lié avec le peintre David, qui rappelle uu peu du reste cette violente nature, et celui-ci lui avait inculqué ses idées libérales et philosophiques; cette liaison devait laisser des traces profondes. Iaïs encyclopédistes commençaient à bouleverser le monde; la Révolution fit son entrée à Madrid avec Goya, imbu déjà de l'esprit révolutionnaire, prêt à attaquer tous les préjugés, tous les abus et toutes les servitudes. C'était le temps où le comte de Florida-HIanca essayait de saper le pouvoir du Saint-Office, et où le comte d'Aranda, président du conseil de Caslille, arrachait au pieux Charles III la cédule royale qui bornait la juridiction de l'Inquisition aux seuls crimes d'hérésie et d'apostasie; le temps était propice à l'émancipation, nous allons voir s'il était aussi favorable au développement des arts libéraux.

ÉTAT DE» ARTS EN BMAOHI Al! RETOl'R DE OOTA.

II. PASSE QIH.QUE TEMPS A SARAGOSSE. SÏS PHEMIERS TRAVAUX. — SES TAPISSf.BII S.

IL EST SOMME MEMBRE DE 1,'aCADEMIE DE SAS-Ff «SAXBO.

Charles III , i|iii venait <lc mériter à Najiles le titre de restaurateur <les beaux-arts , ne pouvait que continuer cette tradition eu venant occuper le trône de son père. [/Espagne était préparée à cette petite renaissance par les règnes de Philippe V et de Ferdinand VI; elle eût certainement engendré un grand développement artistique sans les malheurs de l'invasion. Le roi Charles rentra dans sa patrie entouré d'une pléiade d'artistes étrangers, qui allaient conduire le pavs dans une voie auti-uationalc et imposer à une nation prime-saut ière des goûts et des tendances ahsolument en dehors de son génie; mais c'était encore une forme de l'art, et quoiqu'on ait mis Mengs à sa véritable place et relégué ce maître douteux dans la foule des corrupteurs, cet élan permettait du moins à ceux qui se sentaient appelés, de suivre une voie qu'on savait honorée et d'embrasser une carrière dont on leur aplanissait les difficultés.

[/architecture comptait alors le Palermitain Sabatiui, venu de Naples avec le roi, Ventura Rodrigue/, le restaurateur de l'architecture espagnole, et l'abbé Villanueva , dont Goya a laissé un portrait qui est un pur chef-d'œuvre (Académie de San- Fcrnando).

En sculpture, Philippe de Castro, Francisco Guttierez, don Juan Pascal de Mina, don Antonio Primo et don Manuel Alvarez qui, selon nous, mérite d'occuper la première place.

Ea gravure comptait Ana Maria Mengs, fille du peintre de la cour, Manuel Salvador Cannona, Fernando Selma, Fabregat, Balleslri, Muntanez y Moles.

Ea peinture était représentée par Maella, Bayeu, Ferro, Itamos, Vclasqucz, V aidez, Audrez de Calleja, Castillo, etc., etc. Charles III avait appelé Ticpolo, qui avait peint à fresque les plafonds du palais avec cette verve et cet entrain qui le caractérisent, et sur tout cela, bien haut, dans les nuages, comme un sacré pontife, trônait Raphaël Mengs, dont Azara disait : « Il réunit la grâce d'Apclles, l'expression de Raphaël, le clair-obscur du Corrégc et la couleur du Titien, » Ce n'était de toutes parts que luttes de Titans, apothéoses, triomphes d'Hercule, glorification de Gérés : Goya allait escalader l'Olympe, faire de Vénus une manola et substituer (par une réaction violente et très-dangereuse du reste) l'épou van table Saturne dévorant ses enfants de la Qtiinta [Voir la gravure à la « Maison de Goya »), au dieu du Temps, au torse académique, goûtant sa progéniture avec prudence et circonspection.

Immédiatement après son retour de Rome, Bayeu donna à Goya sa fille Josefa, une jolie personne dont le peintre nous a conservé les traits; on était alors en 1775; un an après, Goya, dans une de ses lettres, annonce à un ami qu'il a un fils : « lloy ha parido la pepa! » (Collection des lettres de D. F. de Zapatcr.)

goy a.

Après une longue absence, Goya vint passer quelque temps auprès de ses parents, à Fucndctodos, avant de rentrer définitivement à Madrid. Il avait conservé pour ses vieux — los l'iejos, c'est ainsi qu'il les appelle dans des lettres qui sont très-touchantes, mais impossibles à publier à cause des libertés du langage — toute la tendresse et la docilité d'un fils respectueux; sa mère l'adorait et se sentait prêle à tous les sacrifices en faveur de sou Francisco, dont on citait déjà le nom avec admiration. Là, Gnva vécut au cœur de F Aragon, au milieu des coutumes caractéristiques, des costumes pittoresques; il était peuple et resta peuple, prit part aux divertissements, aux cérémonies, aux plaisirs populaires, et se prépara par cette vie vraiment nationale à devenir le peintre de genre qui devait fixer à jamais les us et les coutumes de sa patrie.

Nous ne connaissons que deux toiles que nous puissions rattacher à coup sûr à ce séjour de Goya en Aragon, lors de son retour de Rome; elles sont aujourd'bui au Musée de l'Académie de Sun-Fernando; l'une représente un Intérieur d'une maison de fous, et fut exécutée d'après un croquis fait sur nature à l'hôpital des aliénés de Saragossc; l'autre représente une Séanee du tribunal de l'Inquisition. Ges deux toiles, de très-petite dimension, sont remarquables par l'exquise délicatesse du coloris; la première est conçue dans une gamme blonde et argentée, tonalité plus habituelle à Gova qu'on ne le croit généralement eu France; l'autre est d'une grande puissance et tirs - lumineuse , quoique le sombre appareil déployé par l'Inquisition exige un effet de clair-obscur.

Nous avons à peu près la date du retour de Goya à Madrid par l'exécution du portrait du vieux Charles III, qui voulut être peint en costume de chasse. Ge n'est point là un bon portrait de Goya : la tête est lourde et les modelés manquent de délicatesse; le vrai Goya n'apparaît pas encore. C'est la seule cruvre officielle qu'il exécute alors; mais il peint à profusion les sujets nationaux, se fait remarquer par son abondance et sa verve, ses ingénieuses compositions et sa véritable originalité; menant de front les plaisirs et le travail, il redevient le héros des belles nuits de Madrid, le lion et le don Juan du Prado. H fréquente assidûment les bas quartiers, devient un centre, un chef d'école, un maître, marche sans cesse entouré de jeunes artistes dont il est le drapeau, de gentilshommes qu'il séduit par son esprit et domine par un ascendant qu'il faut lui reconnaître. Ses amours font déjà du bruit, et ses incartades en fout plus encore; un pharmacien de la rue Santiago le dénonce à l'Inquisition, après une de ces mystifications dont son histoire fourmille et dont le sujet est très-licencieux; la faute était légère, il échappe à ce nouveau danger.

Des travaux d'un ordre inférieur occupèrent la vie de Goya jusqu'en 1779, époque à laquelle il fut chargé par Mengs, le surintendant des beaux-arts de Charles III, d'exécuter une série de cartons pour la manufacture de lapis de Sauta- Darbara. Cependant nous avons, soit parce qu'elles sont consignées dans l'histoire, soit par nos propres découvertes, des notes sur quelques-unes des productions de Goya depuis l'année 1777, époque de son retour définitif à Madrid, jusqu'à 1780. Il parut alors par ordre du gouvernement une série de portraits de contemporains illus-

niOCHAPHlK DK GOYA.

très, accompagnés d'une biographie. Goya fit quelques-unes de ecs planches qui ne sont pas dignes de sou talent; les renseignements sur ces morts illustres étaient vagues, peu sûrs; il fallait, pour les découvrir dans les archives où ils gisaient, l'instinct d'un archéologue en quête de dates ou d'un amateur eu quête d'un Klat. Goya fit ses portraits sans conviction , ils ne doivent figurer dans son œuvre que pour- ne point interrompre lu chaîne. Kn 1778, il commence pour la chalcographie la belle série des portraits équestres de Vclasquc/. , dite : Les Chevaux. Il les grava à l'cauforle dans une grande dimension, et s'il attaqua aussi franchement le cuivre et posséda cette sûreté de main, on peut déduire de là qu'il s'était depuis longtemps déjà exercé au maniement de la pointe; mais nous ne connaissons point d'épreuves antérieures.

C'est à cette époque qu'il faut rattacher le beau Christ en croix de San- Francisco el Grande qui figure aujourd'hui dans le Musée de Fomento, à Madrid ; cette toile est remarquable dans l'œil vie de Goya, elle porte l'empreinte d'une foi profonde et d'une haute ferveur ; je ne crains pas de dire que les plus grands maîtres auraient signé ce torse admirable, CCS bras d'un dessin si élevé et si savant.

C'est la première toile monumentale qu'exécute Goya, celle qui va assurer sa réputation et le désigner au choix de Meiigs et de Ilnyeu pour décorer concurremment avec eux l'église de Saint-François le Grand.

i' De nos jours, dit Honrgoing dans sou premier volume du Tableau de l'Espaijne,

ou a employé plusieurs années et des sommes i îeuses à construire un couvent de

Franciscains, dont on a voulu faire un des chefs-d'œuvre d'architecture de la capitale. 11 est achevé depuis peu; c'est, après tout, un édifice plus solide qu'élégant. Son église, en forme de rotonde, ornée de pilastres, frapi>e cependant au premier coup d'œil. Ces meilleurs maîtres de l'école espagnole moderne ont été chargés des tableaux de ses chapelles. Ce sont pour la plupart de dignes élèves de Mcngs, comme MM. Maella et Baycu, dont le coloris et le goût du dessin rappellent la manière de leur maître. Ces autres coopératcurs sont don Antonio Vclasquc/,, don A n drez de Calleja, don José Castillo, don Oregorio Fcrro, don Francisco Goya, qui a surtout le talent de rendre avec fidélité et agrément les mœurs, les costumes, les jeux de sa patrie. »

Nous avons trouvé sur cette partie de l'œuvre de Goya les détails les plus circonstanciés; la correspondance que le peintre entretint pendant de longues années avec sou ami D. M. Zapater de Saragosse, parle à plusieurs reprises de « François le Grand sur la montagne » . 11 semble que Goya doive tout attendre de reflet produit par cette toile; il fonde sur le bon résultat de ce travail les plus grandes espérances. « Demain c'est le grand jour! demain le roi et toute la cour se rendront à San-Francisco! » On sent que c'est la première œuvre importante qu'il exécute sous les yeux de son vrai public; à Saint-François, il aura pour spectateurs tout ce que la cour compte d'illustre, et il s'applaudit d'avoir à lutter contre ceux qui furent ses maîtres et qui jouissent alors de la plus haute faveur.

I.e roi tut satisfait, et le manifesta avec tant d'expansion, que le jour même Goya

écrivant à son ami don Martin Zapatcr lui dit à la fin de sa lettre : « Los reyes son locos cou Goya. » — « Leurs Majestés sont folles de ton Goya, m — Je ne vois pas là matière à tant d'enthousiasme, et il faut dire avec sincérité que le San-Francisco el Grande n'est pas une bonne œuvre ; là comme partout où il doit se conformer à une époque, à une manière, à une règle quelconque ordonnée par la décoration générale, Goya n'existe plus. Son Saint François est une grande toile pompeuse dans laquelle on reconnaît toute la facilité d'un artiste souple qui se prête à tous les styles, mais les fonds d'architecture sont lourds; quelques gentilshommes groupés autour du saint tout d'une fière allure et étalent de belles draperies supérieurement exécutées, mais un grand personnage du premier plan, en pourpoint jaune, qui tourne le dos au spectateur, déshonore cette importante toile par un dessin très-négligé.

Goya, déjà préoccupé de la postérité, s'est représenté dans cette toile, dans le groupe de droite; il a la tète nue et porte les cheveux courts; sa physionomie à cette époque rappelle assez celle d'André Chénier. Don Federico de Madrazo, le directeur actuel de l'Académie de San - Fernando , jwissède un magnifique portrait de Goy a peint par lui-même, qui reproduit exactement celui qui figure dans le Saint François. (Voir la gravure en tète du chapitre « Goya portraitiste. » )

Nous avons vu, chez le marquis de la Torrecilla , deux esquisses très-faites du Saint François; ces deux esquisses, dont la composition n'est pas absolument couforme à celle qui fut exécutée, sont peintes avec plus de liberté que le tableau; ce qui nous confirme dans l'opinion que nous avançons que Goya, préoccupé de se rattacher à l'œuvre générale, enfermé dans les limites de formes assez peu propices qu'exigeait l'architecture, perdit en cette occasion la verve qui lui était habituelle et l'originalité qui lui était propre.

On sait combien le comte de Florida-Blanca, le ministre de Charles III, eut à cœiir de développer l'essor de l'industrie et quels efforts il fit pour doter son pays d'établissements, d'usines et de manufactures qui lui permissent de lutter avec les nations les plus favorisées; c'est à son initiative qu'on doit le développement donné, à la fin du règne de Charles III, à la fabrique royale de tapis de Santa-Barbara. Il est dans les habitudes de l'Espagne de décorer les murs des palais à l'aide de ces grands sujets; ou en tapisse les portiques sur le passage des souverains, on les étale aux balcons, on les suspend aux rampes des escalier;, les jours de procession; c'est une tradition qui ne s'est pas encore perdue et qui cadre bien avec le faste déployé par la cour espagnole les jours de grand gala. Meugs fut désigné par le roi pour composer des cartons pour la manufacture royale de Sauta- Barbara ; il appela à lui ses élèves ; il s'agissait de décorer un palais tout entier, une résidence aux portes de Madrid ; le vieil artiste confia à Goya une grande partie de ces cartons en le laissant libre du choix du sujet.

Cette partie de l'œuvre est considérable; aujourd'hui dispersés dans les diverses résidences, mais répartis surtout entre l'Fscurial et le I'ardo, ces tapis fout connaître Goya conunc le peintre national dont les Espagnols sont fiers. Indépendamment des tapisseries elles-mêmes, nous connaissons les cartons de l'artiste; ils sont aujour-

d'hui relégués dans une salle du palais de Madrid, et mériteraient de figurer dans une des vastes galeries extérieures du Musée royal. Nous nous étendons à loisir sur ces uni vies faciles, rapides et spontanées de Goya, à l'article correspondant à cette partie de l'œuvre et aux gravures qui s'y rapportent. Autant dans le choix du sujet que dans la couleur et l'exécution, l'artiste avait rompu avec la tradition et les sujets de convention adoptés par ses devanciers. Le vieux roi Charles III en face de ces fandanyos, de ces ferias et de ces romerias ne fut pas trop dépaysé, et les personnages qui l'entouraient, habitués jusqu'ici aux Assuérus et aux sujets mythologiques, fatigués des dieux et des Agamcmuon, accueillirent avec une faveur marquée ces productions d'un jeune artiste qui peignait librement ce qu'il voyait et ce qui l'impressionnait davantage. Le succès fut très-grand, et le nom de Goya, illustré par cette série de grands cartons (nous en connaissons plus de soixante), devint tout à fait populaire. Ajoutons que le peintre, en homme adroit, avait flatté les instincts du vieux Nemrod couronné et avait maintes fois reproduit, avec l'instinct d'un chasseur habile, des épisodes des différentes chasses en usage à la cour d'Espagne. Ces cartons sont remarquables par l'ingéniosité de Y arrangement, par la lumière, la finesse du ton et un graud instinct de l'art décoratif.

En 1780, Goya fut honoré d'une faveur qui le classait définitivement parmi les hommes les plus distingués de son pays. 1/ Académie de San- Fernando le recevait parmi ses membres; son talent était désormais accepté, malgré ses inégalités et son mouvement exagère, et les peintres et les autres artistes reconnaissaient enfin en lui une nature privilégiée. Si on résume les travaux qui avaient valu à Goya en 1780 (c'est-à-dire à l'âge de trente-quatre ans) un fauteuil à l'Académie des beaux-arts à cote de ses maîtres, nous trouvons le beau Christ de San-Francisco, le Saint François stir la montagne, les tapisseries, un nombre considérable de toiles de genre, et surtout quelques portraits historiques conçus dans des proportions monumentales.

François Baycu de Subias, son conseiller et son maître, qui lui avait donné sa fille doua Josefa en mariage, avait pris pour ainsi dire rengagement de soutenir et de protéger dans sa carrière celui qu'il appelait dans sa famille, et dont il avait l'un des premiers apprécié le mérite à sa juste valeur. Tous les renseignements, toutes les constatations me prouvent que le peintre de Charles III fit beaucoup pour protéger sou élève et son gendre. Par quelle succession de faits et sous l'empire de quel senlimcut Baycu devait-il donc, deux ans plus tard, taire une guerre acharnée à celui dont l'élévation était son ouvrage? Quoi qu'il en soit, Josefa fut une douce créature très-dévouée à ce mari intempérant et volage, mais d'un cœur excellent; elle fut fidèle quand même, toujours résignée, ne se plaignant jamais de ses longues absences et se prêtant à toutes les fantaisies de cet homme bizarre. Elle vécut à son foyer, qu'elle s'efforçait de rendre attrayant, pour y retenir son mari, sans parvenir jamais à fixer cet homme exubérant qui fut le hères de taut d'amoureuses intrigues et le favori des grandes dames de son temps.

LES HllsOI'f» DE URABOSSC. LE CHAPITRE Bt M 0 T fi K - t> A M F DU. PII.AR.

BAYEU SE DÉCLARE COHTRE GOYA. — MEMOIRE DE GO TA AU CHAPITRE Dt I.A CATHEDRALE. LI PÈRE SALVADOR. l'iNEAMT LUIS DE ROI RBON. — GOYA A LA COI R.

ses AMorns. — som scepticisme.

En dehors des portraits qu'il exécute sans interruption pendant toute sa carrière artistique et des toiles de genre dispersées aux quatre roius de l'Espagne et même de L'Europe, la première œuvre sérieuse de Goya, depuis sa nomination de membre de l'Académie de San -Fernando, est la décoration de Tune des voûtes et des pendentifs de la cathédrale de Saragossc. dette cathédrale, dédiée à Notre-Dame del Pilar, la sainte révérée des Aragonais, avait été reconstruite à la fin du dix-septième siècle, et en 1780, le chapitre avait appelé François Bayeu pour lui confier la décoration intérieure. Le plan général de l'église se compose d'une st rie de coupoles d'un diamètre considérable; le développement que présente la superficie à peindre est énorme; ce n'eût pas été trop d'un Lucas .lordano pour un tel travail. Ha\cu appela à lui sou frère et s'adjoignit un certain nombre d'artistes pris parmi ses amis et ses élèves.

Tout désignait Goya au choix de Bayeu : l'affection que lui portait son maître, les liens de famille qui l'unissaient à lui, le talent reconnu de Goya et sa récente nomination à l'Académie. Une réaction commençait même à poindre contre l'appel des étrangers. Vanloo, Tiepolo, Mengs, dont on s'était rendu tributaire, n'auraient pas trouvé à ce moment un public aussi disposé à admirer leurs œuvres.

Goya fut donc appelé à Saragosse, présenté aux chanoines, et reçut l'explication du sujet qu'il aurait à traiter. Il était convenu qu'il exécuterait d'abord deux grandes esquisses de plus d'un mètre cinquante centimètres, qui passeraient sous les yeux du chapitre. On avait présenté Hayeu comme chargé de la totalité du travail et s'en démettant en faveur de ceux qu'il jugeait dignes de l'exécuter; mais il n'avait pas été spécifié «pie l'ancien maitre de Goya serait appelé à prononcer sur le mérite des esquisses et dicterait son opinion. Les projets furent présentés au chapitre; ils furent accueillis a ver froideur, et l'assemblée chargea l'un de ses membres de manifestera l'artiste son mécontentement. La lettre du Dean, chef du chapitre, est pleine de circonspection et trèt-bien conçue; mais elle finit par conclure à la non-acceptation du travail, et on renvoie les esquisses pour les retoucher. Goya, à tort ou à raison, vit là une influence pernicieuse de son beau-père et se refusa absolument à lui communiquer les maquettes, à les corriger et à adopter ses conseils dans celte circonstance. G'est alors que le jeune peintre commença à rédiger un volumineux mémoire trèscurieux par la solennité avec laquelle il est cc.nçu. Il fait partie aujourd'hui de la collection Zapater, où nous avons puisé les renseignements relatifs à cet incident. Goya apporta à cette enquête un soin infini et une minutie «pii étaient contraires à sa nature ardente.

L'artiste représentait à Messieurs du chapitre les récents succès qu'il avait obteuus,

it iog h a pu m- ni: GOYA.

les distinctions dont il venait d'être l'objet, la liberté de conception nécessaire à tin altiste, ses tendances particulières, qui n'ont rien à voir avec celles de Bayeu, les conventions stipulées, etc., etc. La discussion fut longue, et chacun s'en tint pendant longtemps à son idée première. Le chapitre exigeait la censure de Bayeu ; Goya, lui, voulait qu'on lui livrât la coupole à peindre et demandait à ne relever que de luimême dans ce grand travail. G'est alors que le bon moine don Félix Salvador, du monastère de Santa-Fé, exerça son influence dans cette question délicate. La lettre par laquelle l'ami de Goya, celui qui, le premier sans doute, l'avait dirigé vers la Carrière artistique, le rappelle au sentiment de l'humilité et à la conciliation, est un véritable chef-d'œuvre de Imiii sens et de sentiment ; elle appartient aussi à M. Zapater. Don Félix déduit avec une rare lucidité les raisons pour lesquelles Goya doit se courber devant la volonté du chapitre; il lui énumère les avantages qu'il doit retirer de ce travail qui est sa première œuvre véritablement monumentale. Gomment veut-il qu'un homme comme Bayeu, un artiste de talent, son propre parent, puisse le desservir dans cette question? Au contraire, cette preuve de déférence ne peut que toucher Bayeu, qui, à son tour, représentera son gendre comme un homme qui rompt peut-être un peu avec la tradition, mais dont on ne saurait contester ni le génie ni la puissance. Le bon moine met tout en œuvre pour remporter cette victoire sur Goya, jusqu'à l'humilité chrétienne, jusqu'aux vertus de Notre-Dame del Pilar, qui ne peut que lui savoir gré de s'être abaissé devant un artiste qui n'a pas sa valeur. Après avoir reçu ecs conseils, Goya écrivit une lettre très-simple et très-digne au chapitre, et fit porter ses esquisses chez don François Bayeu. Deux mois après, il commençait l'exécution; il avait modifié seulement, dans le centre de sa composition, deux figures qui tout premier plan. Les esquisses sont conservées dans les archives de la cathédrale, à côté de celles des artistes qui peignirent les autres coupoles. Si j'en excepte une pochade de ce Vclasqucz que Goya avait connu à Rome, qui collaborait aussi à la décoration, et dont le projet est remarquable par son entrain et sa couleur, les maquettes de Goya sont de beaucoup supérieures aux autres en tant que sentiment pictural et qu'arratq;ement ingénieux.

L'appréciation spéciale de l'œuvre appartient à la partie critique du livre. Nous n'avons voulu retracer ici que l'historique de ce travail; il fut exécuté avec une admirable rapidité, car il comporte un développement énorme, et déjà nous retrouvons Goya, en 1783, dans la province d'Avila, au palais d'Arenas de San-Pedro et de Velada, établi chez l'infant don Luis de Bourbon, frère du roi Gharlcs III, dont le prince de la Paix devait, quelques années plus tard (1797), épouser la fille.

L'infant don Luis fut le protecteur et l'ami de Goya. Le peintre passait chez le frère du roi des saisons entières pendant lesquelles il faisait des portraits de famille ou jieignait à son gré des toiles de genre. L'infant avait épousé dona Maria-Teresa de Vallabriga, comtesse de Ghinchon. Goya exécuta un grand portrait d'apparat de l'infant et de la comtesse, toile curieuse, de neuf pieds sur onze, représentant le cabinet de toilette de la comtesse, et plusieurs bustes des mêmes personnages, un neveu du roi, le cardinal de Scala, archevêque de Tolède. Louis de Bourbon, dont

on voit l'image dans la salle capitulaire de Tolède, ligure aussi dans la galerie des Cbinchon, peint de la main de Goya, à coté du général Ilicardos et de l'amiral Mazarredo, illustres amis de (relie himille intelligente qui savait si bien honorer les beaux-arts.

Cette riche collection de portraits de Goya se voit aujourd'hui dans le palais de Boadilla del Monte, à trois lieues de Madrid; la résidence appartient à l'héritière de l'infant don Luis, S. E. la comtesse de Cbinchon.

Deux de ces portraits méritent une mention spéciale, en raison de la prodigieuse rapidité avec laquelle ils furent exécutés: ce sont deux bustes, l'un de l'infant, l'autre de la comtesse sa femme. Au-dessus du premier se lit cette inscription : « Exécute par Goya, le 11 septembre 1783, de neuf heures à midi. >i Sur l'autre on lit: « Exécuté de onze heures à midi, le 27 août. » Sans faire un mérite à l'artiste de cette facilité inouïe, il est permis de la noter comme un fait curieux, car ces deux œuvres ont toutes les qualités du peintre.

Voici désormais Goya placé au premier rang par son talent et ses succès ; il s'est mesure avec ceux qu'on regarde comme les maîtres de son temps ; il est le commensal et l'ami des grands ; il a touché à tous les genres. Grand portraitiste, graud décorateur, aqua-fortiste habile, peintre de genre plein de verve et d'idées, son esprit et son entrain deviennent célèbres; l'homme est à la hauteur du peintre. Tant de force, tant de malignité, une rare fécondité, des qualités si brillantes se trouvent réunies chez un homme de trente-sept ans, alerte, vif, et doué d'une agréable tournure.

Goya avait eu son entrée à la cour par le comte de Klorida-Blanca, le célèbre ministre de Charles III, dont il a laissé un grand portrait d'apparat. Celui-ci l'avait présente à son souverain, et quoique l'honneur de peindre les rois fût spécialement réservé aux peintres de Sa Majesté (c'étaient alors Maella et llayeu qui occupaient cette charge), Charles III voulut poser devant le jeune artiste. Ce portrait figure à présent au Musée royal de Madrid; il dut être exécuté en 1782 ou 1783, cinq ans avant la mort de Charles III. Le roi est représenté en costume de chasseur, ce costume trèssimple qu'il affectionnait et que le duc de Fernan-Nunez décrit minutieusement dans les mémoires qu'il a laissés sur la vie de Charles III. La face est rouge brique; l'abus immodéré de la chasse avait complètement brûlé ce visage sillonné par l'Age et qui, malgré sa laideur presque repoussante, trahit une expression de boulé qui était le caractère distinctif de ce roi.

L'homme eut bientôt plus de succès que l'artiste. Cette vivacité, cet entrain, cet esprit taillé à facettes, toujours prêt à lancer le mot, toujours vigilant, stigmatisant chaque via» et chaque ridicule, faisaient trembler les sots el lui conciliaient les gens d'esprit. Les dames de la noblesse firent fète à ce nouveau venu qui arrivait à la cour pour lui donner un peu de mouvement et porter la gaieté dans ce cercle de grands d'Espagne, dont la minutieuse et implacable régularité de Charles III avait tait des automates parés, asservis à la plus rigoureuse des étiquettes. Vingt-trois ans de chasteté pesaient à tout ce monde galant ; la religion excessive du mi, ses inflexibles principes, sa fidélité monastique au souvenir d'une reine qu'il avait aimée, devaient

amener une réaction, et elle fut violente. Le sceptique Goya ne s'était pas encore montré sous son vrai jour; il louvoyait et rcsjiectait les scrupules du souverain et de la société madrilène. Quelques années plus tard, à l' avènement du prince des Asturies, proclamé roi sous le nom de Charles IV, il allait devenir le centre de la galanterie, et servir les vues et les inclinations de la reine Maria-Luisa. Jusque-là, la vie du peintre, mêlée de plaisirs et de travail, s'était écoulée dans un milieu moins élevé : très-ëpris des mœurs du Las peuple, il se mêlait à toutes ses manifestations, protestait contre l'interdiction des jeux du cirque, était de tous les bals, de toutes les verveines et de toutes les rixes; musicien facile, il conduisait les danses au bord du Manzanarès, les parties de plaisir à Caravanchcl et à la Conception ; il mêlait sa voix à celle des muletiers et des majos en goguette, épiant par-ci par-là une attitude, un geste, un arrangement pittoresque; il pénétrait le sens intime des coutumes nationales et des affections populaires. On le voyait sans cesse sur les marchés, dans les ferias, aux romerias; il se faisait le cicérone des dames du grand ton qui voulaient s'encanailler à ces Porclicrons castillans, et bientôt, la société madrilène étant restreinte, le dernier des hommes du jicuple, habitué des bas faubourgs, arriva à connaître le peintre Goya, ce robuste jouteur qui faisait ses galeries du quartier de Lavapies et réunissait le plus grand cercle sur les bancs du Prado.

On racontait déjà sur le compte du peintre les plus singulières anecdotes. Un jour, il avait pciut une enseigne au coin de la rue d'Alcala; une autre fois, il avait rossé un gigantesque aguador qui frappait un bossu. Il avait pris pour plastron de ses farces nocturnes un pharmacien borgne de la rue Santiago, et allait de temps à autre frappera son guichet, arrachant le pauvre homme au sommeil et l'accueillant avec quelque mol plaisant. D'une grande prestesse à tous les exercices du corps, il ne pouvait voir un bateleur sans être tenté de surpasser ses prouesses ; il tenait les paris les plus extravagants, et quand il arrivait sur la place Santa-CaUdiua , rendezvous habituel des prévôts de rencontre qui faisaient de l'escrime en plein vent, le cercle s'entrouvrait, le nom de Goya courait de bouche en bouche, et le bretteur venait respectueusement lui présenter les fleurets et se faire boutonner par ce capitan. La traditiou a conservé des épisodes de cette vie agitée et toute en dehors; c'est même le côté qui semble avoir le plus frappé les compatriotes de Goya, dont on connaît assez peu les bonnes œuvres. Si nous entrions dans cette voie anecdotique, nous risquerions fort de faire de Goya un loustic légendaire qui résume toutes les mystifications d'une époque, comme lord Seymour et le préfet de la Dordogne ont endossé toutes celles de la génération parisienne de 1838.

Ses prouesses galantes sont célèbres aussi ; c'est un don Juan qui ne dédaignait aucune victime et a mis sur sa liste toutes les classes de la société. Tout le monde espagnol connaît la jolie libraire qui fut si longtemps l'objet de ses soins; la Leocadia est célèbre, le portrait de Ramera Morena nous est resté par les eaux-fortes; celle qu'on appelait la Marquise a tout quitté pour lui, ses enfants, son foyer, et a vécu deux mois enfermée dans son atelier. On connaît la protection intéressée que lui accorda la duchesse d'Albe; ce serait enfantin de passer cette liaison sous silence; il

faut la constater, pour la ramener à sa juste valeur. Plût à Dieu que la jolie duchesse, qui se compromit encore plus elle-même que Goya ne l'a compromise, n'eût donné à son pays que le spectacle de sa galanterie! Elle devait avoir, par ses intrigues, une influence qui allait laisser plus de traces. Elle était jeune, elle était libre, trèsexaltèe; elle a aime Goya au point de rompre avec toute la cour pour le suivre à San- Lucnr. On a beaucoup insisté sur cette effronterie d'une grande dame; il faut se reporter aux mœurs du temps pour comprendre comment la société madrilène a pu accepter ces fantaisies galantes.

Goya est, avant toute chose, un tempérament; c'était un être aussi corrompu que séduisant; il ne croyait à rien et n'a rien respecté. Quoique nous ayons souvent trouvé dans ses lettres des invocations à la Vierge, des réflexions pleines de piété, des prières et des vœux, nous persistons à ne voir là qu'un reste d'habitude, un retour machinal aux choses de son enfance : l'homme qui a gravé la planche — Nada (les Caprices) — ne saurait être un croyant, même à l'état latent, et tout en lui m'atteste le plus profond scepticisme. Mais au point de vue littéraire et philosophique, nous connaissons peu d'hommes dans l'histoire de l'art qui aient la valeur de celui-ci. Abstraction faite de sa {teinture, la force d'esprit de Goya est insondable et d'une profondeur qui trouble. I*a planche presque inconnue, le Géant rêvant dans la solitude, fait naître un monde de pensées. Goya a tout deviné, tout pressenti ; qu'il parle ou qu'il écrive, qu'il peigne ou qu'il dessine, il est pur esprit. Ce fut un encyclopédiste ; il représente en Espagne les grands démolisseurs de la Révolution française. Il a attaqué tout ce qui était un attentat à la liberté de penser; il a été le Ju vénal de son temps, tout en partageant ses erreurs et se mêlant à ses turpitudes. Il n'a respecté ni la famille, ni le trône, ni le Dieu de ses pères, et pourtant ses Caprices ne sont, à l'entendre et par pure ironie, qu'un cours de haute morale. Il n'a jamais désarmé, alors même qu'il semblait rechercher avec ardeur ces distinctions qu'il flétrit le burin à la main. Vivant auprès des princes et des grands, il n'abdiquait pas son droit de critique, et la main qui recevait les faveurs lançait le lendemain un trait acéré contre celui qui les avait dispensées ; il dégageait pour ainsi dire le caractère de l'individu de la personne elle-même et conservait à l'homme toute son affection, alors qu'il attaquait ses penchants et ses vices.

Comment, au milieu de cette vie pleine de désordre et de mouvement, Goya parvenait-il à produire et à racheter sa réputation bruyante d'homme excessif et violent par une plus noble renommée? Doué d'une facilité prodigieuse, se satisfaisant à bon marché, regardant une chose ébauchée comme une chose faite, on conçoit que Goya, dont la carrière artistique embrasse plus de soixante années, ait pu laisser un œuvre aussi immense. Il dessinait toujours, passait ses soirées chez lui ou dans les nombreuses tertidlias doiit il était l'âme, et là, prenant le premier morceau de papier qui lui tombait sous la main, crayonnait avec furie. Toute la belle série des dessins à la sanguine de don Valentin Cardcrcra a été exécutée sur des registres, des livres de compte, des mémoires de fournisseurs ; il lui est souvent arrivé, emporté par sa verve artistique, de commencer sur un papier d'une certaine dimension, une composition

HIOGRAPHIE DE GOYA.

dont le champ s'agrandissait à mesure que la pensée prenait de l'ampleur; il rajoutait en haut, en bas, par les côtés, des morceaux au sujet principal, et tels de ces dessins, exécutés dans ces conditions, sont dignes de figurer à côté de ceux des maîtres. Mais il ne faudrait pas croire cependant que Goya, dont nous admirons la verve et le sentiment, ne mérite la place que nous reclamons pour lui dans l'Ecole espagnole, que par ces qualités générales dont il faut tenir compte daus l'art, mais qui ne sont pas suffisantes pour classer un artiste. II y a dans son œuvre un choix à faire; les toiles qu'on pourrait mettre à part sont bien prés d'être complètes, si complètes que les juges les plus sévères reconnaîtront en lui un véritable génie pictural.

Goya fut de ceux qui s'inspirent de tout et travaillent partout; ses loisirs et jusqu'à ses désordres ont été fécouds pour l'art; comment aurait-il pénétré le sens intime des choses nationales, sans s'en imprégner connue il l'a fait? Un grand artiste ne se mêle pas impunément à la vie du populaire, il incarne en lui le génie d'une nation et devient un type.

Goya n'est pas seulement un Espagnol, c'est l'Espagnol; il n'est pas un Aragonais, c'est YAragonais; il a toutes les qualités de sa nation, comme il en a tous les défauts; il est chevaleresque, plein d'illusions, irascible, intolérant, inégal, entêté et loyal; il déteste l'étranger, persécute l'ignorance et la barbarie, et donne lui-même les exemples les plus étranges de fanatisme politique. Il est injuste, et le spectacle de l'injustice lui fait monter le rouge au visage; il est sensible, et il enfonce froidement le fer muge dans la plaie; il est philosophe humanitaire, et jusque dans l'exil il voit une auréole autour de la tête du prince de la Paix. Je vais plus loin, tous les songes les plus éthérés qu'ont enfantés les cerveaux exaltés de nos révolutionnaires ont trouvé accès dans son esprit; il est même Babouviste, si inattendue que paraisse celte assertion, et tout à coup une nouvelle œuvre, trouvée dans quelque recoin obscur, vous prouve que cet humanitaire égaré dans la monarchie a rêvé tous les rêves et soulevé tous les problèmes. N'a-t-il pas fait des hommes volants, une de ses plus belles planches des Proverbes, et dans plus de vingt de ses toiles n'a-t-il pas poursuivi l'idée de la direction des montgolfières , auxquelles sou pinceau subtil adapte des machines étranges, qu'il fait servir à la réalisation de sa fantaisie mystérieuse et inquiète?

Voilà l'homme dont les vrois sont fous », comme Goya le dit lui-même dans une de ses lettres, celui que les grandes dames de la cour se disputent (il est vrai de dire que les fameuses sjxtdas Gostillares et Numéro ont eu le même honneur), celui auquel on passe toutes ses fantaisies et toutes ses audaces, qui se sauva toujours par l'esprit et par une certaine grâce qui lui est particulière, et qu'on retrouve au plus haut degré dans un grand nombre de ses toiles.

AVÈNEMENT PE CHARLES IV. — RELATIONS DE COI A ET Dl PRINCE DE LA PAIX. LA REINE MARIA-LUISA. — LA VIE DE COUR.

LA DLCUESSE d'aI. DE. — LE VOYAGE A SAN-LUCAR. — GOYA DEVIENT KO LUI).

Le 17 jiinvier 1789, le prince Charles avait clé proclamé roi sous le nom de Charles IV ; son père en mourant lui avait recommandé de conserver pour premier ministre le comte de Florida-Blanca , qui , quelques années après, allait succomber aux intrigues et échanger le pouvoir contre l'exil; on sentait déjà qu'un parti nouveau succédait au vieux parti de Charles III. L'entourage royal, que la vie irréprochable d'un souverain dévot condamnait à l'ascétisme ou à l'hypocrisie, allait secouer cette contrainte; la fantaisie, l'amour du plaisir, la dissipation et la licence relevaient la tete sous un roi jeune et tolérant jusqu'à la faiblesse, et sous une reine dont le premier acte allait être de faire asseoir son amant sur les marches du trône à côté d'un époux doué d'une grande bonté , mais jhju perspicace.

Comment Goya n'aurait-il pas été en faveur sous ce nouveau régime? En même temps que c'était un de ces hommes dont les rois doivent s'entourer quand ils veulent prouver leur amour pour les arts, c'était un galant cavalier, un chasseur habile, un homme de cour, dont la grâce et l'esprit contrastaient avec l'austérité des hommes politiques et la gravité naturelle des grands noms de Castille, n'empiétant, du reste, sur les droits d'aucun de ceux-ci, ayant une spécialité très-définie, bien faite pour désarmer la jalousie et éloigner les intrigues.

Trois mois après l'avènement au trône de Charles IV, Goya fut nommé peintre de la chambre, par un décret daté d' Araujucz et signé du comte de Florida-Blanca. Voici la dépêche que le premier ministre fait passer au trésorier de la couronne; elle est extraite des archives du Palais (chambre de Charles IV, dossier 14), et nous a été communiquée par M. Zarco del Valle.

u Aranjuez, «v 25 avril 1789.

» Excellence,

»» Le roi a daigné nommer don Francisco Goya peintre «le la chambre, avec les droits dont cette charge a joui jusqu'aujourd'hui. Par ordre de Sa Majesté, je vous le fais savoir pour que vous assuriez l'exécution de sa volonté. — Uieu vous garde pendant de longues années.

» Le comte de FLORIDA-BLANCA , >» marquis de VALDECAZZANA. »

Cette charge , que Goya partageait avec Maella , lui donnait comme aux gentilshommes de la chambre son entrée à la cour et le titre d'Excellence; jusqu'à présent il avait vécu dans ce milieu sans titre officiel, parce qu'on le recherchait et qu'il était de bon ton de se faire son protecteur; désormais sa vie de cour commence, et Goya

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va devenir l'intermédiaire entre le peuple et les favori* j il mènera de front ses intrigues amoureuses (qui ont pris naissance dans les appartements mêmes du palais) et des travaux qui honorent son pays ou le charment par un côté gracieux.

En parcourant l'histoire de cette époque, on pourra se convaincre que la faveur du prince de la Paix, qui reçoit la consécration la plus éclatante par son mariage avec une infante en 1797, a déjà pris naissance en 1788. L'année même où Goya entre en fonctions auprès du roi, il trouve entre lui et le souverain le favori du couple royal, jeune garde du corps, dont la bienveillance de la reine Maria-Luisa a fait, en deux ans de service, un adjudant général, déjà grand-croix de Charles III. Don Manuel Godoy, dont le crédit n'aura plus de limites, sera nommé, en 1792, lieutenant général des années, duc d'Alcudia, major général, ministre des affaires étrangères et chevalier de la Toison d'or; en 1795, prince de la Paix; en 1802, généralissime de terre et de mer; en 1807, amiral d'Espagne et des Indes.

Nous n'avons point, eu traçant la biographie d'un artiste, à entrer dans l'histoire politique de l'Espagne, mais il importe de placer Goya dans son milieu, de le faire vivre, de dessiner jusqu'aux figures qui traversent celte action; ce sont les personnages principaux du grand drame qui aboutit à la déchéance de Charles IV et à l'invasion française, et se rattachent à l'histoire particulière de notre héros par la protection qu'ils lui ont accordée et par l'influence qu'ils ont eue sur ses destinées.

Les Mémoires sont rares qui pourraient donner à celui qui tente de restituer l'époque une idée exacte de ce que fut la cour de Charles IV. L'alternative est fatale; d'une part les écrivains nationaux, soucieux, plus que tous autres, du respect et de la dignité de leur pays, glissent rapidement sur l'immoralité partie de haut; de l'autre, les diatribes et les pamphlets calomnient les souverains, leur ministre et toute une cour, auxquels l'histoire a déjà bien assez à reprocher, sans qu'on exagère les fautes commises et leur pernicieuse influence.

Charles IV apparaît comme un souverain faible et d'uue bonté qui touche à l'abandon de toute chose; on lui arrache les ordres les plus scandaleux et les décisions les plus graves sans résistance et sans pression vigoureuse. 11 vit au milieu de cette cour adultère sans prendre garde à la licence et au désordre qui s'étalent au grand jour; rien ne l'émeut, rien ne l'étonné; il chasse sans cesse et ne s'échauffe et ne s'enthousiasme que pour raconter à ses familiers ses exploits cynégétiques, jusqu'au jour où le prince des Asturies veut secouer le joug et où se découvre la conspiration de la Granjà.

La reine Maria-Luisa a perdu toute pudeur. Godoy ne fait que succéder à d'autres favoris plus obscurs ; elle résume à elle seule tous les mauvais penchants ; mais la luxure domine dans ce débordement de passions. Le prince de la Paix, lui, aime par-dessus tout le pouvoir, et on est forcé d'avouer que si la grandeur lui sied, il sied à la grandeur. Si haut que sa royale maîtresse l'élève, au mépris de toute pudeur, et malgré les murmures des grands et de la foule, Godoy trône bien dans le palais de l'amirauté. Ses salons sont remplis de courtisans et de familiers, il a bon air et ne sent point le parvenu, il est même naïvement convaincu de ses talents et de sa véri-

table grandeur; il sait rester à la fois bienveillant et auguste, il accepta si bien les plus bautes dignités , qu'il semble que le sort répare une injustice. Seul parmi les princes et les grands de cette époque il a les tendances d'un Mécène, il lui faut des bardes pour chanter ses louanges, des peintres pour conserver ses traits à la postérité, des sculpteurs pour graver son nom sur le marbre.

Goya lui-même, séduit par celle nature, brillante au demeurant, par celle assurance et cette sécurité dans la puissance, celte impudeuce d'un homme qui brave ses ennemis et semble avoir soit' d'impopularité, et se croit sincèrement épris de Tamour du bien public, oubliant toujours qu'il usurpe une place pour laquelle il n'est pas né ; Goya, dis-je, le railleur invincible, se fait le courtisan du nouveau prince, et ce moraliste farouche, qui probablement a son idée fixe et veut connaître le mal pour le flétrir, se plaît daus ce milieu où on ne counait pas les scrupules, à côté de ce favori infidèle à sa royale amante, qui trompe une infante avec une reine, et trahit cette reine avec une courtisane.

Le peintre aragonais est à Taise dans ce milieu dissolu, c'est un élément qui convient à sa nature; il trouve à la fois dans cette cour galante des modèles et des victimes; il se fait un parti, cjxnise les rancunes du favori et fait alliance avec lui, tout en se reservant une indépendance dont il ne donnera qu'assez rarement des preuves pendant ces premières années. Il séduit la reine par son entrain et sa verve, son aplomb et sou esprit. Maria- Luisa devait aimer cette nature excessive, cet artiste violent dont on racontait tout haut les folies et les intrigues, les enlèvements et les duels; et bientôt la reine ne peut plus se passer de lui. A toute heure du jour, au milieu de ses travaux ou pendant qu'il s'adonne au plaisir, un messager vient prier Goya de se rendre au palais; enfin, elle lui donne Tordre de paraître chaque matin à sou petit lever. Goya est son Dangcau, sa gazelle, son fou el son sage, celui qui peut hardiment tout lui dire. Ses propos salés lui plaisent, son langage pittoresque et coloré a plus de saveur pour elle que le laugage des grands de Caslille; il est le chroniqueur juré de la reine, qui apprend de sa bouche les mille médisances et les mille bruits nouveaux. Il mêle par-ci par-là à ces futiles causeries de chaque jour un groin de politique; il pique à gauche, déchire à droite, accomplit sa tâche sans en avoir Tair ; il rend compte au favori de la mauvaise impression causée par un édit et de la lassitude «pie montre le peuple à l'égard des exigences de l'Inquisition. On lui passe toute boutade et toute réflexion hardie; ce n'est pas uu courtisan, ce n'est point un conseiller de la couronne, c'esl un artiste sans conséquence, qui n'a aucun caractère officiel, el qui par cela même peut empiéter sur tous les domaines. Il abusa largement de cette position exceptionnelle, et ce n'est que sous Ferdinand VII qu'on commence à comprendre quelle œuvre de destruction il vient d'accomplir, alors qu'il n'est déjà plus temps d'en arrêter la marche.

Mêlant une certaine grâce à ses brusqueries, il se croit tout |iermis, et se présente un jour de grand deuil au baise-main avec des bas blancs. Arrêté au bas du grand escalier par un rappel à une inflexible étiquette, il descend chez les gardes du corps, prend la plume et l'encrier de la caserne, dessine sur ses bas le portrait d'Escoï-

blOGltAPHIL |)K GOYA.

quiz, le Sommelier dll rideau, et celui «les majordomes, puis il foret* la ««insigne et pénètre jusqu'à la salle du trône. Une rumeur s'élève sur le passade du peintre, les souverains se tout amener Goya, il faut qu'il montre ses bas : Charles IV reconnaît le portrait du chanoine et rit plus fort que ses sujets ; encore un tour de Goya qui tourne en sa faveur et lui fait un ennemi mortel, qui se veulent cruellement nu jour; mais en attendant Goya est la gaieté du cercle royal, le boutc-eu-(raiu de la cour, et sou crédit augmente soutenu par son talent, qui va prendre une nouvelle face et une expression inattendue.

Deux grandes dames étaient alors les reines de la société madrilène par l'illustration de leur naissance, par leur richesse et par leur esprit ; chacune de sou coté avait groupé autour d'elle un parti, des admirateurs et des familiers, et Goya, qu'on se disputait à l'envi, et qu'aucun lien, aucune tradition u* enchaînaient, passait indifféremment du salon de la duchesse d'Albc à celui de la comtesse de Bena vente.

Les relations du peintre avec les BeiMVeutc avaient été d'abord tout artistiques; il avait décoré (1787) pour la comtesse un salon composé de sept grands panneaux, qui sont encore aujourd'hui l'un des plus grands attraits «le l'Alameda des ducs d'Ossuna; en 1788, il avait peint les Hcnavcnte réunis dans un tableau de famille, que conserve aujourd'hui le duc d'Ossuna dans sou palais de Madrid. Les deux celi bres toilt*s de saint r"rau«;ois de liorja de la cathédrale «le Valence lui avaient été connu, in- «Ices par la même f.iniillc, qui réunissait à ses nombreux titres celui «le duc de Gaudia qu'avait rwirté le saint; enfui, en 1798, il avait encore |>eiut par ordre «lu comte h* beau |M»rtrait du général Urrutia et une série de douze tableaux pour l'Alamcda.

Il est important «le constater i«i la curieuse influence «pie la vie de « - «mr exerça sur le talent de Goya, et c'est justement chez les bena vente, c'est-à-dire à l'Alametla, qu'on est le plus à même de juger combien les milieux peuvent influencer un artiste. Pendant une série de dix années, cet homme farouche «pii peignait à tour de bras et faisait tout consister «Luis l'effet et dans l'harmonie, devient précieux etgalanlin; c'est un peintre aimable «pii séduit par ses raffinements et sa grâce; il semble qu'il cherche Wattcau, Lancret, Pater, tout eu conservant une gamine de tons absolument personnelle, une coloration blonde et douce qui fait de «pielques-unes de ses toiles des pâles bompiets dans lesquels uu bouton de rose ou une grenade éclate et chante. Ce ne sont que danses sur l'herbe, escarpolettes, jeux de colinuiaillard, repos de laboureurs, déjeuners sur les pelouses, galantes promenades, épisodes de la villégiature élégante. Moreuu le Jeune ne «lit pas mieux que lui les modes du temps, les élégants usages et les jolies coutumes; ce sont les infiniment petits de rhist«)ire consignés par un homme de talent, «pii semble avoir emprunté à nos petits maîtres franr;ais leurs spirituelles intentions et leur pinceau délicat.

Les relations avec la comtesse de Henavente furent interrompues momentanément par la rivalité jalouse «le la duchesse d'Albc; la comtesse aimait la peinture, mais la duchesse aimait le peintre et allait bientôt le prouver d'une façon éclatante. Ces deux salons étaient rivaux, c'était à qui des deux grandes dames dominerait le mieux l'esprit de l'artiste; Goya pencha du côté «h- la jeunesse et de la beauté, et faillit eu

épousant les querelles de sa protectrice perdre son erétlit auprès des souverains. Lu duchesse s'était mise en opposition avec la reine Maria-Luisa et cherchait tous les prétextes possibles pour lui prouver son antipathie et son indépendance; la reine usa de son pouvoir et exila la duchesse, qui abandonna Madrid pour San-Lucar de Uarrameda. Goya, sous prétexte de prendre du repos après une maladie qui l'avait tenu deux mois au lit, accompagna sa protectrice, et ce voyage devait devenir célèbre par un accident terrihlc qui eut la plus triste influence sur son existence. Au passage de Dcspena-Perros, la chaise de poste qui emportait les voyageurs se rompit, et comme on était encore assez loin du village, Goya, habitue à tous les efforts, tenta de soulever l'énorme fardeau; il alluma un grand feu et voulut forger lui-même la pièce nécessaire pour réparer le véhicule. Un refroidissement pris à la suite de ce violent exercice priva à tout jamais Goya du sens de l'ouïe; c'est de cette époque que datent sa constante mauvaise humeur et ses boutades, qui éloignaient de lui ses amis les plus chers. Je ne sais pas sur la foi de quels renseignements quelques biographes ont pu dire que Goya était devenu sourd ù treize ans ; des lettres du marquis de PEspinar, son fils, qui sont aujourd'hui entre mes mains, certifient le fait que j'avance.

I,a correspondance de Goya ne fait pas mention de ce voyage à Gythère, mais uu précieux document reste qui raconte jour par jour, heure par heure, les détails de celte excursion; c'est l'Album de poche du peintre du roi, qui appartient à don Valcutin Gardèrent. Avant d'avoir feuilleté ce voyage illustré, nous n'avions trouvé comme documeut authentique à l'appui de la liaison du peintre avec la duchesse qu'une curieuse phrase d'une lettre à Zapater. n La duchesse d'Alhe vient d'entrer dans mou atelier et a voulu que je lui peignisse le visage au pastel. Peindre ainsi sur le vif, mou cher; charmante occupation, que je préfère aux études sur le mannequin. » C'est uu piquant détail, sans doute; il prouve que c'était la mode alors dans le grand monde de se faire un teint artificiel; mais combien plus piquants encore sont ces croquis rapides qui racontent les moindres épisodes de cette excursion, et cela sans la moindre réticence et quelquefois sans souci de la pudeur! Ici, la duchesse se peigne; là, dans une tenue pleine d'abandon, elle fait la sieste, elle écrit, elle lit, elle met sa jarretière, elle fait manger un petit négrillon qu'elle a trouve sur sa route, et qu'elle a pris en affection; tout est saisi instantanément. Voici la voiture, les mules, la posada où on s'arrête, et voici la liste des dépenses écrites de la même main. Le récent accident qui affligea Goya de surdité dut forcément jeter un peu de tristesse sur ce voyage, mais ce malheur n'était pas encore regarde comme définitif. Plus tard, quand il fut avéré qu'il n'y avait rien à espérer, Goya arriva à comprendre quelque interlocuteur «pie ce fût au simple mouvement des lèvres; doué d'une étonnante perspicacité, il ne faisait jamais répéter une phrase; d'ailleurs, cette précaution eut été inutile, car jamais sourd ne le fut plus irrévocablement; l'artiste n'aurait pu entendre la détonation d'une arme à feu tirée à portée de ses oreilles, et don Carnicero, le bibliothécaire actuel de la reine, qui a connu Goya, affirme cependant qu'on ne se serait point douté qu'il était sourd en parlant avec lui.

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Je place en 171KJ le voyage à San-Lucar, celle date m'est donnée par le document trouvé dans les archives des ducs d'Ossuua, dans lequel l'artiste aime des Beuavente leur demande de lui envoyer de l'argent pendant son congé. Ce document a été trouvé par M. Lefort. Il est assez singulier que ce soit la comtesse qui ait fait les frais de ce voyage entrepris avec sa rivale; mais l'artiste et les Hcnavcnle étaient en compte, et pendant près de dix ans Goya ne peint que pour cette noble famille. Il parait cependant (pie l'artiste tut ingrat. J'ai cherché sans les trouver les raisons qui purent porter Goya à stigmatiser d'une aussi cruelle façon dans les Caprices celle qui avait été sa protectrice ardente, et dont la généreuse influence Ht prospérer sa maison et s'étendit sur toute sa famille, je ne vois là que le résultat des suggestions de la jeune duchesse d'Albe.

Le peintre, fidèle à sa nature qui le portait à la satire, n'abdiquait jamais, et comme il fallait qu'il fût toujours infidèle à quelqu'un, la duchesse elle- même ne tut pas exemple de ses railleries et de ses amertumes. On serait tenté de croire que cette liaison se termiuu brusquement, car il est facile de retrouver dans sou œuvre des allusions qui n'attestent pas la plus parfaite union, Pendant tout le temps que Goya reste sous l'empire du sentiment qui l'unit à la duchesse, on sent qu'il est pris tout entier; il signe ses eaux-fortes en y mettant un petit chien havanais, le môme qui figure dans les beaux portraits de sa maîtresse (Voir au chapitre des Portraits), et à tout moment on voit passer dans ses compositions celte tière patricienne provocante, à l'œil arqué, aux longs cheveux qu'elle laisse se dérouler sur ses épaules. Le vojage à San-Lucar dura plus d'une année; Goya, forcé de reveuir à Madrid sous pciuc de renoncer à sa charge de peintre de la cour, fit amende honorable aux pieds de la reine Maria-Luisa, et plaida publiquement la cause de la duchesse; la reine, qui semble avoir craint la satire, et avouait bien haut son penchant pour cet esprit savoureux et fort, pour cette gaieté intarissable, voulut que ce fût l'artiste lui-même qui portât à la duchesse son ordre de rappel; elle revint à Madrid, rentra à la cour, et mourut bientôt après, pleine de jeunesse et dans toute sa beauté.

Le monument de cette union, c'est le portrait que nous donnons ici et qui figure au palais de Liria, chez S. E. le duc d'Albe actuel; c'est à la fois étrange et charmant; la nature de la duchesse s'y révèle tout entière dans sa grâce excentrique. Il n'y a pas jusqu'à la signature qui ne soit impertinente et ne cric bien haut cette protection intéressée, rendue si publique déjà par le voyage à San-Lucar.

On a voulu voir partout dans l'œuvre de Goya des allusions à la duchesse; chaque figure un peu accentuée qui prend l'aspect d'un portrait par son caractère représente sa noble amie aux yeux du public; la Maja nue, le 1km u poitrail du musée de Valence, le bel auge blond de San- Antonio de la Florida, la femme accoudée des petites fresques de la Quiuta, les manolas des eaux -fortes, les fantaisies eu mantille qui passent dans ses petites toiles de genre, blanches avec un œil noir, toutes sont invariablement désignées sous le nom de la duchesse d'Albe. Lu face de l'œuvre authentique que nous publions pour la première fois, le doute n'existe plus, et ce n'est vraiment que dans quelques-unes des eaux-fortes qu'il a eu en vue l'élégante personne dont sun cœur était occupé.

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