OYA PHILOSOPHE
Le prince de la Paix, en outre des litres nombreux qu'il avait reçus de la faveur royale, s'était déclaré lui-même protecteur de l'académie de Sait-Fernando. Il faut lui rendre cette justice, qu'il ne regarda point cette dénomination comme vaine, et 5'eHbrça de développer les arts; il employa sa haute influence à faire nommer Goya directeur de cette académie (17'J5), et il se forma au palais de l'Amirauté une cs|»èce de surintendance des beaux-arts tj ni eut une salutaire influence sur le mouvement artistique. C'était pour l'artiste une faveur nouvelle ajoutée à tant d'autres; les Mengs, les Ba\cu étaient éclipsés. Maella régnait encore, mais sa charge de premier peintre du mi était une sinécure, Charles IV et la reine posaient toujours de préférence devant Goya. Le prince de la Paix taisait décorer son propre palais par son favori; les infants, les Chinchon, les Albe, les Nenaventc, les Feraan-Xtmez, les Villa-Franea, les Santa- Cruz, le marquis de la Itomaua , tous les grands enfin n'admettaient pas d'autre peintre, et sa faveur était à son aj>ogce. Je ne puis comprendre comment l'artiste qui nous occupe put devenir à ce point ce qu'on appelle un )>eintre à la mode , il n'y a rien en lui qui justifie cet engouement de la foule; il est violent, excessif, indomptable, il ne fait pas de concessions au public; sa facture est souvent brutale, il attire les artistes par de hautes qualités d'harmonie, par la profondeur de sa pensée; son caractère particulier a quelque chose de génial et d'attractif qu'on sent mieux qu'on ne le définit, toutes choses auxquelles ceux qui ne sout point initiés doivent être absolument réfractaircs. Mais Goya avait le vent en poupe, et l'œuvre regardée comme vraiment artistique par ceux qui pouvaient en comprendre le subtil mérite était acceptée sans discussion par les autres. Ce n'est pas aller trop loin que de dire qu'un autre artiste, F.ugène Delacroix, auquel on peut le comparer en tant que peintre, et pour lequel ou semble avoir escompté la postérité au moment de sa mort, est resté lettre close pour le public, qui, voyant tant d'hommes de bonne f)i et d'une valeur indiscutable admirer ces puissantes œuvres, les a acceptées comme des articles de foi, et a suivi l'impulsion qu'on lui imprimait.
Quoi qu'il en soit, Goya jouissait d'une faveur immense, et assista de son vivant à son triomphe; il a fallu des circonstances aussi impérieuses que la {pierre d'Lspagne avec la République, la révolte d'Araujucz, l'invasion française et la coalition, pour empêcher «pie ses œuvres fussent gravées et livrées à l'étude des artistes européens. Il était devenu le plus illustre représentant des arts; toutes les familles eurent une toile de Goya, les |;rands noms de Castille se firent peindre par lui , et le nombre des portraits de galerie qu'il a exécutés est considérable. L'état de sa maison était plus que prospère; il eut un train, il reçut la cour et la ville, donna des fêles auxquelles: il con-
h m<; ii a i>ii il-: ni: goya.
vîiiît la (; niiulcssc et 1rs infants. Pendant les romerias, Cova recevait toute la haute société île Madrid, et eette existence d'artiste peut se comparer à la vie fastueuse des grands artistes de la Iteiiaissancc.
Charles IV aimait beaucoup Goya, et celui-ci eu était arrivé à perdre vis-à-vis du souverain la retenue sévère qu'impose l'étiquette. Dans leurs chasses à la Casa de Campo, le roi et l'artiste se montraient enchantés l'un de l'autre. J'imagine, en acquérant la certitude qu'ils passèrent ensemble de longues heures dans une douce intimité, que Charles IV a été calomnié, et que cet homme peu clairvoyant pour tout ce qui devait l'intéresser à un si haut dc(;ré, était assez apte cependant à comprendre les choses de l'esprit. Goya, du reste, présente 11 11 étrange contraste psychologique; il est de la famille des grands révolutionnaires par les tendances de son esprit, et sape toujours quelque chose, s' indignant à la seule idée de l'injustice, mais il vit dans l'intimité de ceux qui oppriment, ne met jamais en doute le pouvoir et les droits d'un lavom tel que le prince de la Paix; il a le respect instinctif des formules monarchiques et des aristocratiques préjugés, fait dresser sa généalogie, pour prouver qu'il est hidalgo [Correspondance Zapater), et même dans son exil, alors que «Ion Manuel Codoy, dépouillé de celle auréole que le pouvoir met au front des grands, vit dans une obscure solitude, il l'appelle encore » Son Altesse » et ne discute point son rang.
C'est vers cette époque de haute faveur, alors qu'il était dans toute la force de son talent, que le roi Charles IV chargea l'artiste de décorer de fresques la petite église de San-Antonio de la Florida. C'est l'o-uvre capitale de Goya, tant par l' importance de la surface à décorer que parce que l'artiste s'est révélé dans ce travail avec son vrai caractère et son singulier tempérament. L'o uvre est appréciée longuement en regard des gravures que nous doutions de ces fresques de San- Antonio ; nous renvoyons pour les détails à la critique artistique que nous faisons de ce travail et aux particularités qui s'y rattachent.
Une tradition dénuée d'exactitude voudrait que le roi Charles IV, assistant à l'inauguration de l'église avec une partie de la cour, ait été- frappé de la ressemblance de quelques-unes des figures qui sont accoudées au balcon, et ait blâmé sévèrement son peintre de la liberté qu'il avait prise de choisir pour modèle des dames de la cour et des grands dignitaires. Nous avons attentivement compare les physionomies, deux seulement pourraient être des portraits, et ce sont des têtes d'hommes qui ne rappellent en rien les personnages historiques de l'époque. On a été jusqu'à dire que l'exécution de ces fresques avait déterminé la disgrâce momentanée de l'artiste; mais le doute n'est pas permis, les fresques sont livrées au public en 171)8, et Coya ne quitte pas Madrid à cette époque, car il peint, vers la fui de l'année, le magnifique portrait du général l'initia , et douze charmantes toiles pour l'Alamcda du duc d'Ossnna. Knfin, en 171)1), une dernière et éclatante faveur prouve combien le roi Charles IV était loin de vouloir bannir de sa présence le peintre de San-Antonio : car, le 31 octobre, le ministre Urquijo adresse à l'artiste la lettre suivante, que Goya envoie à son ami Zapater, et que le fils de celui-ci a bien voulu nous communiquer:
« S r dan Francisco de Goya,
h Sa Majesté voulant récompenser votre mérite, donner aux arts en votre personne un témoignage qui puisse stimuler tous les professeurs, et vous prouver tout le cas qu'il tait de votre talent dans la noble profession que vous avez embrassée, a daigné vous nommer son premier peintre de la chambre, avec la solde annuelle de cinquante mille réaux , dont vous pourrez jouir à partir de la présente date (libre de l'impôt de demi-annale) : il vous sera assigné encore cinq ceuts ducats par an pour la voiture ; et Sa Majesté veut aussi que vous occupiez la maison qui sert actuellement d'habitation à don Mariauo Maella, dans le cas où celui-ci mourrait avant vous.
.i Je vous fais part de cette nomination par ordre du roi, et je la communique aussi au ministre de grâce et justice, et au ministre des finances, pour qu'ils fassent exécuter la volonté de Sa Majesté.
» Dieu vous garde de longues années.
» M A RI A NO I.UIZ DE L'RQUIJO. «
San Loreiizô, 31 octobre 179».
Itieu ne ressemble moins à uue disgrâce; nn l'associait à Maella, et ou créait pour lui une place exceptionnelle, car ce fut une idée du roi d'élever à la fois deux artistes au rang île premiers peintres de la cour; cette charge n'avait jusqu'alors jamais été partagée que jKir Bayeu.
Dix années vont s'écouler pendant lesquelles le peintre va laisser la place au philosophe, au moraliste et au pamphlétaire; Goya continuera avec la pointe du graveur l'œuvre qu'il n'a jamais cessé d'accomplir par la parole. Pendant que son roi, vivement ému des malheurs de Louis XVI, et sentant que le coup qui frappe un Bourbon de France sera fatal aux Bourbons d'Fspague, s'efforce de suspendre l'exécution de l'arrêt de la Convention, par la prière, par l'intimidation ou par les promesses, il se forme en Espagne un parti imperceptible, qui, tout en déplorant amèrement les excès de la Bévolutiou, frémit d'enthousiasme et tressaille au nom de liberté. Goya, disciple et ami de David, imbu des idées françaises, assidu lecteur des œuvres philosophiques ÏJovelIanos u'avait-il pas traduit le Contrat social!), qui étudie notre langue et arrive à l'écrire assez correctement, afin de ne pas rester étranger au mouvement des idées, est trop Espagnol pour ne pas s'associer au mouvement patriotique qui arme son pays contre la Convention.
I/Kspague, pays au cœur chaud, offre en dons volontaires soixante-treize millions pour les trais de la guerre, et maigre le soulèvement général et l'indignation des patriotes qui voient une armée ennemie envahir le territoire, les Français franchissent l'Fbre et marchent sur Madrid. Ou les arrêta en signant un armistice; la République française avait à lutter contre toute l'Europe, elle s'empressa de conclure une paix sincère; don Manuel Godoy , qui savait utiliser les succès aussi bien que les revers, et les faire servir à sa propre élévation , prit à cette occasion le nom de prince de la Paix.
H 1 00 H A I» Il I K DE GOYA.
Quoique rEspn{£iic paraisse encore aujourd'hui réfractai re an mouvement lihérul, et que ce mot de république n'y tasse naître aucun enthousiasme, il est impossible de uicr que la présence sur le territoire espagnol de ces jeunes armées de la Convention n'ait ouvert les yeux de quelques hommes et fait naître en eux des réflexions favorables à l'esprit de justice et de liberté. Ces généraux de vingt ans, arrivés au plus haut degré de leur carrière par leur seul mérite, cet entraînement communicatif de jeunes hommes engagés dans la plus périlleuse des entreprises par leur seul amour de la patrie, offraient un spectacle propice à la propagande des idées démocratiques; quoique l'Espagne y fût mal préparée alors par l'asservissement dans lequel la tenait l'oppression cléricale.
L'esprit libéral l'enveloppait pourtant, c'était impalpable comme l'air ambiant ; mais la porte était ouverte, la philosophie, qui avait détruit tant de choses en France, allait sinon détruire au moins discuter les choses acceptées jusqu'alors avec lu soumission la plus aveugle; c'en était fait du grand pouvoir inquisitiounairc et de l'autorité du bon plaisir.
Le comte de Florida-Blanca, le ministre Aranda et le prince de la Paix lui-même avaient été les chefs de ce mouvement libéral, ils avaient lutté bravement contre ce mystérieux pouvoir qui frappait dans l'ombre, et peu à peu, à force de coups répétés, on avait enlevé un à un aux inquisiteurs tous leurs privilèges. Goya eut une grande part dans celte victoire, il s'adressait aux yeux par l'image et à l'esprit par l'allusion ; je renonce à compter les toiles de genre daus lesquelles il a flétri les dignitaires du tribunal de l'Inquisition, la superstition, l'obscurantisme, le fanatisme religieux, l'inutile ascétisme qui fait du culte une momeric et un ensemble de pratiques égoïstes. On ne peut s'empêcher de frémir eu pensant qu'il y a aujourd'hui soixante-douze ans, alors que nous étions en pleine révolution, l'artiste pouvait peindre SUT nature l'auto-da-fé de Séville, dans lequel on livra aux flammes une femme convaincue de sortilèges et de maléjices. Ce mauvais rêve est fini, l'Espagne moderne a banni jusqu'aux moines, et les chartreuses abandonnées tombent en ruines.
L'artiste qui nous occupe, sans avoir des idées pratiques sur la réforme et sur la révolution, se tint toujours dans des idées générales et professa une philosophie qui n'avait pas d'application directe et d'objet immédiat , mais ce fut certainement un précurseur.
Ainsi, par exemple, il représente dans une eau-forte un être à face ignoble, dont la tête rappelle à la fois celle d'un vampire et celle d'un moine; il est revêtu d'une robe monacale et écrit avec: beaucoup d'application sur un grand registre; l'artiste attache au dos de cet être répulsif de grandes ailes de chauve-souris , et grave en légende « contre le bien général! » Et voilà l'esprit jésuitique, la basse intrigue, l'obscurantisme et tous les mauvais instincts qui compriment la pensée et restreignent l'esprit humain flétris par la main d'un peintre, qui est en même temps un philosophe et l'un des plus écoutés.
Plus loin, entourée d'une lumineuse auréole , une belle jeune femme couronnée et vêtue de blanc, glt étendue sur le sol; à ses côtés une figure symbolique de la Justice
verse (les larmes, et aulour d'elle, éclairés par les reflets mystérieux de cette lumière idéale dont clic est baignée, les inquisiteurs, tes juges, les ministres concussionnaires, les favoris scandaleux, les moines, et la tourbe des malfaiteurs titrés et mitres se réjouissent, attendant encore avec anxiété le dernier soupir de cette grande martyre. Lt Go\a écrit au bas de cette image inquiétante, et qui t'ait tant rêver ceux qui sont épris de liberté : « Mario la verdad! .. — n La vérité est morte! »
Mais a-t-elle bien rendu le dernier soupir.' Les mécbants savent par expérience qu'alors qu'on la croit à tout jamais disparue de la terre elle reliait plus éclatante et plus vivace, et répand des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs; aussi, dans une autre plaucbc gravée, l'immortelle déesse, encore entourée de sou borrible cortège, semble donner signe de vie, et les moines de frapper à tour de bras sur le cadavre, les évéques agitent leurs crosses, les grands de la terre blêmes de peur tremblent à la seule pensée de voir la blancbe figure se dresser dans sou cercueil. Seule, la Justice se ranime, ses traits s'illuminent, tout espoir n'est pas perdu! Le philosophe écrit en légende : h Si resucitaral » — « Si elle allait ressusciter! » , c'est-à-dire si toutes nos violences, toutes nos hypocrisies, tous nos bâillons, tous nos carcans, toutes nos flammes, toutes nos excommunications et tous nos auathèuies, n'avaient pas sufli pour la bâillonner et pour l'étouffer, si la séve ardente s'était réfugiée dans un imperceptible réseau, et venait à ranimer ce corps inerte!
.Mais vous allez voir jusqu'à quel point Goya est un esprit précurseur et combien l'ont préoccupé les destinées futures de l'humanité. Dans une planche entièrement inédite, et dont le cuivre lui-même, confisqué sans doute par l'inquisition ou caché par crainte, est entre les mains de M. Lef'orl, l'artiste représente une jeune femme symbolique, entourée de rayons, accueillant un vieil homme usé par la lutte, épuisé, courbé vers la terre, soutenant à peine son boyau : sa barbe longue, son aspect flétri révèlent une immense lassitude, c'est le peuple de Jean Journct; elle lui montre le ciel incandescent, inondé de lueurs, l'avenir qui s'avance, avenir à la fois splendide et doux, l'abondance, la justice, le calme, la sérénité et la force; des fleurs et des enfants enlacés tombent du ciel et voltigeut dans ces irradiations symboliques. Au pied de la figure, un agneau cherche un refuge, un enfant au berceau s'abrite sous les plis de sa robe. C'est l'idée de Fourier, celle de Saint-Simon, la théorie de Jean Reyuaud, Plcaric heureuse, Proud'hon, Gabet, tous les utopistes honnêtes que préoccupe l'amour de l'humanité et tous les réformateurs à l'état embryonnaire pressentis à la fin du dix-huitième siècle, en Lspagne, par un peintre isolé dans une société ignorante et fanatique.
On ne saurait suivre ainsi pas à pas l'artiste dans chacune de ses planches; mais on doit avoir entrevu le Goya philosophe; nous allons voir le satirique traverser les époques tourmentées qui s'écoulent jusqu'à 1810. Girthe, au bruit du canon brutal, lit le Divan occidental, « fraîche oasis où l'art respire » , dit Théophile Gautier. Goya, lui, avait {pavé les Caprices; il va graver les Désastres de la guerre et les Proverbe*, pendant qu'on prépare l'asservissement de sa patrie et quand les troupes françaises campent sur le champ de Loyauté.
RIOGRAPHIE D K GOYA.
ETAT POLITIQUE DE L'ESPAGNE. — POURSUITES DE L* I S Q I 1SITIOX. — LU CAPRICES. LINVASION FRANÇAISE. — ATTITI DE DE COTA PENDANT L'INVASION. — LE ROI JOSEPH. UOÏA SE RALLIE AU NOUVEAU SOUVERAIN.
L'Espagne, à peine sortie de la {"lierre qu'elle avait entreprise contre In République française, avait à se défendre des intrigues de relui qui avait formé le projet de confisquer la Péninsule à son profit. Ses immenses succès eu avaient fait un audacieux conquérant prêt à tout envahir, et il avait conçu déjà ridée de son Empire occidental. On s'était flatté à Madrid de parvenir à délier le weud que l'on avait été impuissant à couper, et de triompher, par des manœuvres sourdes, de la force même par laquelle on venait d'être vaincu. Une fois ces intrigues découvertes, Bonaparte eut un prétexte pour s'immiscer dans les affaires de l'Espagne, l ue digne neutralité eût été le seul moyen d'éviter cette dangereuse influence; le prince de la Paix n'avait pas su dissuader son maître de cette intervention généreuse, mais plus périlleuse encore, qui avait eu pour but d'arracher un Rourbon à la mort; la guerre avait éclaté, un traité de paix loyal avait mis fin à ce désastre, il fallut encore qu'une intervention nouvelle précipitât la chute de la dynastie. On sait que la plus violente discorde régnait dans la famille royale d 1 Espagne : le prince des Asluries s'était aliéné le creur de son père, et entretenait avec Bonaparte une correspondance secrète; ce fut le prince de la Paix qui, comprenant que cette alliance ['éloignait à tout jamais du pouvoir, se déclara ouvertement contre le conquérant par cette audacieuse et célèbre proclamation que l'Empereur reçut sur le champ de bataille même d'Iéna. Désormais le complot de Rayonne était résolu, déjà les armées françaises étaient au coeur de l'Espagne, sous prétexte de marcher contre le Portugal. Les événements qui suivirent sont connus de tous: le prime de la Paix, chassé par le peuple, et se réfugiant dans une grange à Aranjucz, l'abdication de Charles IV, la proclamation de son fils sous le nom de Ferdinand VII, le voyage à Rurgos, à Vittoria, et enfin à Rayonne, sous le prétexte de rendre hommage au loyal allié de l'Espagne, l'empereur Napoléon : la déchéance du nouveau roi avant même d'avoir régné, les tristes événements du 2 mai et l'installation de Joseph, frère de l'empereur Napoléon, à Madrid sur le tronc des Bourbons; puis Raylen, l'éloigucmcul momentané de Joseph, son retour, son règne, et enfin la restauration de Ferdinand VU.
Voyons quelle fut l'attitude de Goya pendant cette période, et si ce peintre patriote fut conséquent avec lui-même.
Dans les premières années du siècle, alors que tant de discordes avaient paralysé les beaux-arts, Goya s'était livre à des études artistiques purement spéculatives, et dont l'objet immédiat était de donner carrière aux pensées qui assiégeaient en foule un cerveau aussi fécond. Déjà, au commencement de sa carrière, l'artiste avait étudié à fond le métier de graveur à l'eau-forte, et maître désormais de sa pointe et de ses effets , il entreprit uuc série de plauches qui sont restées célèbres dans le inonde des arts sous le nom de Caprices. Je ne vais pas jusqu'à dire qu'il abandonna ses pin-
ccaiix pendant cette longue période do douze ans, mais à coup sur il ne produisit pas d'œuvre monumentale; ses derniers travaux iniportanls sont datés de 1798, et jusqu'à Sainte Justine et Sainte Rujine de Séville (181(>), on trouve à peine dates de eette époque une dizaine de grands portraits et quelques rares tableaux de genre.
Goya allait produire au milieu de ces eouvulsions politiques les œuvres les plus importantes au point de vue de l'intention et de la pensé*?, et continuer avec la pointe la [guerre hardie qu'il taisait depuis si longtemps déjà avec la parole et le pinceau. Abandonnant son atelier ordinaire, il loua, au coin de la rue San-liernardinu, une espèce de mansarde, y installa une presse, uue table et quelques carton» j c'est là qu'il exécuta ces célèbres Caprices, que bien des artistes ont pria pour une suite de fantaisies bizarres, et qui sont si féconds en allusions politiques, couvertes par Goya luimême d'un manteau moralisateur sous lequel on ne les reconnaîtrait point.
L'étude sur les caux-forlcs développera les Caprices dans quelqucs-uus de leurs détails, il suffira de dire ici que ces quatre-vingts planches ne sont autre chose que quatre-vingts satires sanglantes. Les avares, les lâches, les fanfarons, les ignorants et les lascifs, les vaniteux et les prostituées, les hypocrites et les charlatans, les paresseux et les parasites, les tyrans et les cagots, y sont bernés et siftlés. Au bas de chacune de ces eaux -fortes, extrêmement ingénieuses, et qui, en dehors de leur portée morale, ont un grand mérite artistique, Goya avait écrit une légende acérée, rapide, une ironie ou un sourire, une amertume ou une raillerie destinée à donner le change. Les circonstances politiques l'empêchèrent de donner l'explication de ces planches, et il est allé bien loin dans les précautions qu'il a prises pour dissimuler son but, car il a écrit deux fois de sa propre main, en signant le bas de chaque page, des explications qui, à la rigueur, pouvaient être acceptées comme une interprétation exacte. Il légua l'un de ces cahiers précieux à Gean Hcrmudcz, célèbre critique d'art auquel il était attaché par les liens d'une vive amitié, et auquel il donnait ses textes à revoir après les avoir longuement médités. L'original est venu aux mains de M. Zareo del Valle, qui nous l'a confié; il a été déjà utilisé par M. llruuet dans son travail sur les eaux-fortes de Goya; mais ne croyons pas à cette explication donnée par l'artiste; il y a là des allusions politiques surtout et des satires personnelles à chaque pas.
Un hommage parti de haut a été rendu au maître qui nous occupe par un homme que ses œuvres avaient vivement frappé; Kugène Delacroix a copié les quatre-vingts planches des Caprices avec un soin religieux; il prenait d'abord la planche dans son ensemble, puis s'étudiait à reproduire les extrémités, les mains, les pieds, les expressions. M. Philippe Hurly, qui s'est aussi occupé de Goya, s'est rendu acquéreur de ces dessins à la vente du peintre du Massacre de Scio.
Les premières planches des Caprices, tirées à un très-petit nombre d'exemplaires sous les }eux mêmes de Goya, dans la mansarde de la rue San-Beruardino, circulaient de main en main ; les curieux se disputaient ces rares épreuves et se les transmettaient en cachette; il ne manqua pas d'hypocrites pour mettre sous les yeux du grand inquisiteur les hardies satires dans lesquelles Goya esquissait souvent une tête connue qui symbolisait pour lui le vice qu'il voulait flétrir. La renommée de Goya s'en augmen-
lilOGKAPIIIK I)K (iOYA.
lait, mais il y eut bientôt pour lui danger réel à laisser voir ces planches, dont la collection s'augmentait chaque jour, car le succès stimulait l'artiste. Le roi Charles IV avait entendu parler de ces publications secrètes, on lui vantait et le mérite artistique de l'œuvre et sa haute portée morale; il voulut la voir, parut en comprendre la valeur, mais certainement ne saisit pas une seule des allusions, car, avec une bonté évaugéJiquc, il tendit l'autre joue, et engagea l'artiste à persévérer. Mais si on attaquait l'Inquisition de toute part, on ne l'avait pis abattue; Goya tut cité à comparaître, et Charles IV, mandant à sou tour le peintre, para le coup du saint office en ordonnant à l'auteur de lui livrer les planches qu'il lui avait commandées. Grâce à ce subterfuge, auquel CUt part le prince de la Pai*, il sauva encore une fois Goya des griffes tic l'inquisiteur. (Correspondance du fils de Goya. Documents authentiques de M. V alcntin Cardereru.)
Plus tard les événements se précipitaient, Madrid était rempli de détachement* français, les amis, les alliés d'hier, devenaient des ennemis, et le peintre, dont on connaît la violence, ne savait pas garder son sang-froid et passer devant les étrangers sans manifester sa haine; Goya eut maille à partir avec les officiers de Murât, et, forcé de subir un joug détesté, se vengea par la publication, occulte d'abord, et plus lard effectuée au grand jour, de la série intitulée « Les Désastres de la guêtre » . Ces quatre-vingts planches, moins célèbres que les Caprices, et qui, selon moi, les surpassent de beaucoup au point de vue artistique, par l'impression de teneur et de pitié qu'elles font naître, et surtout par la perfection vraiment inouïe du dessin, furent exécutées au jour le jour, en lisant les bulletins de la guerre de Y indépendance ou au retour des promenades dans les environs «le Madrid. Goya a sijjné avec amour quelques-unes de ces planches; les plus complètes portent la date de 1810. C'est un long cri de haine, le plus horrible commentaire de la guerre; les légendes ont leur prix, elles sont philosophiques aussi, et Goya n'eût-il fait «pie c«-s deux >;raiidcs séries mériterait l'étude «pie nous lui consacrons.
Pendant ou avant ces bouleversements, l'artiste avait exécuté aussi les Proverbes et la Tauromachie; celle dernière séri<« est plus connue que les autres, elle est cependant plus rare aujourd'hui. Dans l'étude de l'œuvre, quoique nous ayons résolu de ue point nous occuper des eaux-fortes, nous donnons quelques détails sur chacune de ces séries.
Le moment est venu où les protecteurs de Goya sont disperses, le roi Charles IV et la reine Maria- Lu isa sont à Fontainebleau; le prince de la Paix, dépouillé de tous ses honneurs, a vu ses biens confisques, et accompagne son souverain dans l'exil. Le prince des Asturies, Ferdinand Vil, attend le bon plaisir de l'F.nipereur, et .I«>scph est mis de force sur le trône.
Sans vouloir élever cette élude artistique à la hauteur de l'histoire, il est impossible de ne pas rechercher avec attention les causes qui déterminèrent un patriote aussi fervent que Goya (qui peint le Deux tuai en 1808 et grave les Désastres de la guêtre en 1810, c'est-à-dire deux protestations d'une violence inouïe) à se déclarer poulie mi Joseph.
On sait les désastres qui signalèrent celte époque, Joseph proclame à Madrid Je '20 juillet, en sort le 31 après la capitulation deBaylen. Il y rentre après Somo-Sicrra, et jusqu'en 181-4, le 10 avril, après la bataille de Toulouse, qui termine la guerre de l'indépendance, il essaye de se maintenir sur un trône que le peuple tout entier s'obstine à ébranler.
Le roi Joseph, que les Espagnols ont gratifié de toutes les difformités et de tous les vices, — ne lui avait-on pas donné le surnom de Peiw Botellas? — était affable et bienveillant, animé des meilleures intentions, voyant clairement qu'il était le jouet d'une fatalité terrible qui le briserait en renversant aussi celui dont il était le docile instrument. Avec une inconséquence incroyable, que la proclamation datée de Bordeaux tente d'expliquer par la nécessité d'arrêter l'effusion du sang, les rois détrônés avaient reconnu leur plus mortel ennemi, et, par conséquent, délié les Espagnols de leur serment de fidélité.
Le 22 juin 1808, Ferdinand VII avait écrit à Napoléon de sa résidence de Valcnccy : « Je vous complimente sincèrement, tant en mon nom personnel qu'en celui de mon frère et de mon oncle, à propos de l'installation de votre bien-aimé frère le roi Joseph sur le trône (fEsftagne. » A la même date, celui-là même dont on confisquait le trône écrivait aussi à ce roi qu'on lui substituait. : a Je prends une part bien vive à toutes vos satisfactions, car je me considère comme membre de l'auguste famille impériale. J'ai sollicité une alliance qui, je l'espère, resserrera les liens qui nous unissent déjà. » Le duc de San-Carlos, le marquis de Ayerbe, le marquis de Feria, don Antonio Correa, don Pedro Macanaz et (surprise qui confond l'historien) don Juan Escoiquiz lui-même, ce grand instigateur de toute la révolte, et celui qui seul tenait tête à Napoléon, avaient fait leur soumission au nom des Espagnols composant F entourage des princes Ferdinand, Charles et Antoine. L'archevêque de Tolède, le cardinal de Bourbon, avait devancé toutes ces apostasies en écrivant à l'Empereur, à la date du 22 mai 1808 : « La cession de la couronne d'Espagne faite à Votre Majesté Impériale et Royale par le roi Charles IV, mon auguste souverain, et ratifiée parle prince des Asturies et les infants Charles et Antoine, m'impose, selon Dieu, la douce obligation de mettre aux pieds de Votre Majesté Impériale et Royale les hommages de mon amour, de ma fidélité et de mon respect. » Le duc del Parque, le comte de Santa- Coloma, le comte de Fcrnan-Nuoes, le marquis de Ariza, etc., etc., s'étaient ralliés le premier jour; on comptait parmi les ministres du Roi intrus les plus fervents soutiens de la dynastie violemment arrachée du trône, et Luis de Urquijo (le même qui avait signé la nomination de Goya comme peintre du roi), don Pedro Cevallos, Gaspar Mclchior de Jovellanos, Mazarredo, Cabarrus, Pinuèla, O'Farril, formaient le conseil de «-cl ni rpii la veille était regardé comme un tyran violemment imposé par le grand usurpateur.
C'est dans de telles circonstances que Goya, peintre du roi Charles IV, devint peintre du roi Joseph, et que la main qui avait écrit les pamphlets virulents que nous connaissons, consentit à peindre le nouveau roi. Le portrait est connu, on en a la trace et le souvenir, il fut brûlé avec les bagages pendant la retraite.
B I OG II A l' Il I E DE GOYA.
Les soumissions que nous venons de citer expliquent la conduite de Goya comme afranresado ; l'ami de Charles IV devint le familier de Joseph, et celui que le prince de la Paix et la reine Maria- Luisa avaient comble de leurs faveurs attacha sur son nouvel habit brodé aux armes de Joseph la décoration de la fjgion d'honneur. Juste une année après, alors que les armées alliées avançaient à fjrands pas, quand il fut bien avéré que le pied du colosse avait glissé dans le sang, Goya, avec une admirable facilité d'évolution qui tourne au bénéfice du patriotisme et de la liberté, grava l'aigle impérial déplumé, ahuri, fuyant à tire-d'aile sous le bâton des paysans et les coups de pierre des patriotes.
Goya n'avait pas voulu être plus royaliste que le roi, et rester fidèle quand même à la monarchie éteinte, il allait bientôt donner à Joseph le spectacle de son ingratitude, ou de son absence de parti pris en faveur d'une indépendance tout intérieure, en devenant le favori des grands dignitaires des armées alliées et en se ralliant encore une fois au roi Ferdinand VII, remis sur le trône par la bataille de Toulouse. Je sais tout ce qu'on a dit sur cette grave question de la reconnaissance du roi Joseph; M. de I'radt, l'archevêque de Malines, qui fut si sévère pour les envahisseurs, n*a pas ose l'être pour ceux qui acceptèrent ces chaînes : v Quand les grands d'Espagne faisaient leur adresse à Joseph, quand la famille royale tout entière invitait l'Espagne à le reconnaître pour roi , et le lui montrait comme son restaurateur, quand tous les grands escortaient Joseph et remplissaient sa cour, quand tous les anciens ministres formaient son conseil, quand tous les corps d'Etat le félicitaient, y avait -il alors quelque crime à partager la même conduite? ù
Voilà la question que pose M. de I'radt dans les Mémoires historiques de la révolution d'Espagne; on conçoit, à la rigueur, qu'on hésite à la résoudre, maigre la douleur légitime, quand c'est une armée étrangère qui ramène un Bourbon sur le tronc des Bourbons; mais Bonaparte était deux fois un ennemi: il envahissait la patrie d'abord, et enfin il imposait une dynastie nouvelle à un peuple frémissant de colère, et qui, lui, ne se rallia jamais.
MtTOl R DE FERDINAND VII. — LE ROI RETRIMANDE GOYA ET L'ELOIGNE. LA SAINTE JUSTINE ET 1. ft SAINTE RUPINE.
Le 13 mai 1814, pendant que l' Empereur était à Troyes engage dans la campagne de France, et occupé à se défendre contre la coalition, Ferdinand VII, muni de passeports délivres par l'Empereur lui-même, qui sentait que la guerre d'Espagne était insoutenable, quittait le lieu de son exil. Depuis le complot de Bayoïme, cinq années s'étaient écoulées. On bannit jusqu'au souvenir du roi Joseph, le nom du rey intruso fut effacé des actes, rayé de la liste des souverains, et l'Espagne revit avec un réel enthousiasme Ferdinand le Désiré.
La situation était critique pour ceux qui avaient embrassé le parti de Joseph, et qu'on appela depuis les Afrcutcesados et les Josejinos ; la plupart quittèrent l'Espagne et formèrent à Uayonnc, à Bordeaux, à Tours, à Bourges et à Paris une colonie espagnole, qui est encore vivace aujourd'hui. Goya eut le premier à se prononcer sur ses dispositions à l'égard du nouveau roi; il hit question de taire uu portrait équestre dont on distribuerait des copies aux diverses municipalités, afin de taire de la propagande eu l'honneur du mi rendu à ses sujets; ce fut à Goya qu'on s'adressa : c'était alors l'homme le plus en évidence, et je finis par croire qu'on le considérait seulement comme peintre, et qu'on faisait bon marché de ses opinions politiques. Goya renia Joseph, il prépara sa palette et se rendit au palais : malgré ce qu'affirme un de ses biographes, j'ai acquis la certitude que Ferdinand VII n'avait pas oublié les injures du prince des Asturies, et qu'il le fit sentir au peintre de la cour; le souvenir du prince de la Paix était trop récent, les intrigues de palais, la disgrâce dont l'avait frappé Charles IV, enfin la facilité avec laquelle Goya s'était rattaché à l'usurpateur, ne pouvaient pas ne pas laisser de traces dans l'esprit du prince et déterminer sa froideur. Ferdinand VII posa «levant l'artiste, qui fit ce beau portrait équestre, dont une copie figure à l'Académie royale de .San -Fernando, et dont M. Federico de Madrazo possède une bonne esquisse. Des témoins dignes de foi, qui sont aujourd'hui bien près de la tombe, m'ont affirmé que le roi lui dit, en présence de plusieurs personnes : « Tu as mérité en notre absence l'exil, et plus (pie l'exil, la corde (aliorcado), mais tu es un grand artiste, et nous oublions tout. »
Quoi qu'il en soit, ce n'était plus le Madrid d'autrefois. Ferdinand VII, et la cour avec lui, avaient fini par comprendre le vrai sens des Caprices, sous l'explication ingénieuse dont Goya les avait recouverts. Goya était vieux, il avait alors près de soixante-dix ans, sa femme était morte depuis longtemps déjà, le vieux Charles IV était exilé, le prince de la Paix banni et conspué, et la plupart de ses amis les plus chers avaient aussi quitté l'Espagne; il avait vu mourir successivement la plupart de ses enfants, sa surdité était désormais intolérable, et il avait perdu la vivacité d'esprit qui supplée à cette infirmité. Cependant il peignait toujours, sa main était devenue lourde, et sa gamme de couleurs si transparente et si nacrée, était alors sombre et pâteuse; il eut à cette époque la manie de préparer à l'encre d'imprimerie toutes ses toiles, qu'il choisissait toujours imprimées en rouge, pour avoir des dessous. L'ébauche était poussée assez loin avec ce parti pris d'un ton sombre et monochrome, puis il revenait après coup, et réchauffait par des détails vigoureusement attaqués dans le ton qui leur était propre.
Ses deux dernières toiles importantes sont la Sainte Justine et la Sainte Rujine de la cathédrale de Séville, et le Saint Joseph de Calasanz des écoles chrétiennes de Madrid. La première toile fut exécutée en 1 8 1 G , et il la peignit à Séville même, où il s'était rendu sur la proposition faite par le chapitre de la cathédrale. Trois fois déjà les dignitaires de la sainte église jKitriarealc et métropolitaine avaient insisté auprès de l'artiste pour qu'il exécutât cette œuvre; Goya avait toujours reculé, il savait avec quels artistes il avait à se mesurer, car les chapelles de Séville ont été décorées par Campaim , Vargas, Boelas,
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Alotiso Cano, Zurbaran , Murillo. Fiifhi, il accomplit sa tache à la grande satisfaction du chapitre. Mais même à cet âj;c avance Goya devait montrer son scepticisme et sa ténacité; il prit pour modèles des deux saintes deux belles prostituées d'une maison de Séville, et dit à Cean Bermudes, dont il connaissait les sentiments chrétiens : « .le veux rendre le vice aimable et le leur faire adorer, » Cette impiété lui porta malheur; la toile de la cathédrale de Séville n'est pas une des bonnes du maître, l'exécution en est léchée, contrairement à l'habitude de Goya, et cette œuvre, qui n'a plus la longue de ses autres, ne rachète pas l'absence de celle qualité par de plus sérieux mérites.
Gnya revint à Madrid la même année, il vivait dans sa tpiinta des bords du Manzanarès, au milieu des fresques terribles dont il l'avait décorée, un peu abandonne désormais, n'ayant pour s<»ciété que Cean Hermudcz, Carnicero, Julia, Castillo, Selma Pctteque et quelques raffinés vieillards «pie sou esprit attirail ; la cour n'était plus son fait; il n'avait pas réussi à se créer un intérieur, quoiqu'il eut des enfants auxquels il portait une réelle affection; il avait trop aimé la vie pour ne pas regretter ses forces épuisées, sa jeunesse féconde et les plaisirs sensuels; la jjrâce ne le touchait point, il devait blasphémer et douter jusqu'à la tombe.
tu 1818 et 1819, Goya, dont les Caprices avaient obtenu un énorme succès , prépare encore une série de nouveaux Caprices, dessinés à l'encre de Chine, et sous lesquels il écrit des légendes d'une main tremblante; je ne crois pas qu'on puisse retrouver dans toute l'œuvre {«ravec une seule eau-forte postérieure à cette époque, sa main se refusait à ces travaux délicats, et pourtant les nombreux dessins qu'il exécuta à soixante-dix ans sont encore très-fermes, d'une très- belle exécution et d'une haute pensée. Héunis en album, et devenus la propriété de don Federico de Madrazo, nous avons pu constater que la plupart d'entre eux ne sont pas inférieurs à ceux qu'il exécuta seize ans auparavant. Au milieu de jjroupes de toreros, de inanolas, de vieilles ridées, de démons et de moines ventrus, apparaît tout d'un coup une allégorie saisissante : un ouvrier monté sur une échelle et armé d'une pioche renverse la statue de la Liberté, et Goya écrit ces mots au-dessous de son dessin : » O peuple, si tu savais ce que tu peux taire! »
C'est encore vers cette époque (de 1819 à 1820) que Goya, forcé par la vieillesse à un repos qui lui pesait, se mit à peindre à l f aqaarelJe sur de petits morceaux d'ivoire une quantité innombrable de miniatures qu'il exécutait aussi largement que s'il eût peint à l'huile sur de |;rands panneaux; il travaillait |x>ur fuir l'ennui, sans but arrêté, effaçant parfois ce qu'il venait d'achever, quelle que fut la perfection de son n'uvre, et recommençant immédiatement un autre sujet. A la tin de la même année il exécuta pour l'église des Fcolcs chrétiennes (Sau-Anton Abbas) la Communion de saint Josepli de Calasanz, fondateur des Fcoles chrétiennes. Quoique l'exécution de cette toile soit un peu lâchée, on peut la regarder comme une des choses les plus intéressantes du vieux maître. On jugera de cette composition par la planche que nous donnons. Jamais, depuis le beau Christ de San- Francisco el Grande, qui figure aujourd'hui au Musée de Fomento à Madrid, Goya n'avait exprimé avec tant de bonheur b ferveur et la grâce; ce sceptique in extremis n merveilleusement rendu la
foi et l'ascétisme. L'âge n'avait pas encore glacé ses sens et calmé la f ureur à laquelle il était constamment en proie, car il refusa de livrer cette toile, qui avait donné lieu à une contestation, et il fallut que le supérieur des écoles vint faire amende honorable à la Quinta, et offrit au vieil artiste de doubler le prix convenu pour qu'il consentit à oublier ses propres torts et livrât son travail.
Désaffectiouné de toute chose, considéré par le roi comme un grand artiste indispensable à la cour, mais comme un homme sur lequel on ne pouvait pas compter, dont il n'y avait aucune concession à attendre, et qui était l'âme damnée du libéralisme et des idées de propagande, Goya, au fils duquel on avait accordé une pension, qui jouissait lui-même d'une mite considérable qui venait s'ajouter à la belle fortune qu'il avait acquise dans l'exercice de sa profession, se présenta devant le roi et lui demanda un congé pour se rendre à Paris, afin, disait-il, de consulter les médecins distingués de la capitale.
Nous savons que Goya étudia le français à l'âge de quarante ans, il l'écrivait même assez correctement, comme nous le voyons dans sa correspondance, où figurent quelques lettres irréprochablement écrites dans notre idiome; il arriva à Paris vers 1822, et put assister à l'aurore de la seconde Renaissance française; il vit les œuvres de Gros, de Ccricault, et même celles de Delacroix, qui devait devenir un de ses plus fervents admirateurs; le vieillard redevint jeune pour une heure, se mêla un instant au mouvement romantique, voulut connaître les grands artistes de ce temps-là, et entra même en correspondance avec Horace Véniel, dont le nom était déjà célèbre parmi les artistes; il avait connu Joseph Vemet, et avait eu occasion de correspondre avec lui à l'occasion des commandes que Ferdinand VII, alors prince des Asturics, avait désiré faire au peintre de marine pour la dvsa del Principe de l'Lscurial.
l/abscncc du peintre dura de 1822 à 1827; après quelque temps passé à Paris, il vint se fixer à Bordeaux avec une amie de ses vieux jours, madame Weiss, dont la fille devint plus tard professeur de dessin de la reine Isabelle. Connue dans les arts sous le nom de la Rasant), mademoiselle Weiss, élève du vieux peintre, s'adonna à la lithographie, et reproduisit avec succès le portrait de Goya. Les détails de la vie du peintre à Bordeaux sont connus, ils ont été conservés par un de ses élèves, qui fut pour lui de la plus grande ressource, M. de Brugada, qui devint plus tard un peintre de marine distingué, et dont la tille a épousé un paysagiste de talent, M. Amcdéc Baudit. Nous touchons au terme de cette longue et orageuse carrière; nous ferons assister le lecteur aux derniers jours de ce vieillard extraordinaire, qui conserva jusqu'à la tombe sa robuste intelligence et sa vivacité d'esprit.
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