‹ GoyaChapitre 8 sur 64 · RETOUR A MADRID. DÉPART DÉFINITIF. — LA VIF. DF GOVA A BOIU.UIX · texte numérisé non relu

RETOUR A MADRID. DÉPART DÉFINITIF. — LA VIF. DF GOVA A BOIU.UIX

US COURSES DE XOVILLO*. — DERNIERS TRAVAI X. — MANIES 1)1 VIEILLARD. LA COLONIE ESPAGNOLE. — MORT DE GOU. — SON TOMRF.AI'.

Ix» quelques années pssécs à Bordeaux sont des années de ealiuc pour le vieillard; il i là comme un regain de la patrie, on lui conserve ses habitudes, on l'entoure, on le choie, on lui produit pour ainsi dire l'illusion de l'Espagne. Le grand porte Moratin, ce grand libéral, son ami le plus intime avec Cean flermude/., taisait partie de la colonie réfugiée; mais si Goya était exilé volontaire, le poète, lui, était drsterrado, c'est-à-dire proscrit par Ferdinand VII : autour d'eux venaient se {{l'ouper Pio de Molina, qui avait été maire de Bouleaux sous le roi Joseph; M. de Brugada le jeune peintre; don Juan Muguiro; le vieux Pelleque, qui avait (pavé h Saint François de Borja; Joseph de Carnercro, l'auteur de la fameuse représentation au roi Ferdinand VII, qui justifie les réfugiés ralliés à Joseph eu demandant leur retour dans leurs foyers; un fils de don Miguel Goicoéchea, enfin tout un (poupe assez, nombreux d'Espagnols qui ont fait souche à Bordeaux. Esclaves de l'habitude, accoutumés à se réunir et à se voir chaque jour dans leurs tertullias intimes, Tes réfugiés vécurent dans une touchante union, interrompue seulement de temps à autre par des diseussions politiques, d'autant plus ardentes que les événements qui surgissaient eu France avaient une grande influence sur ceux de l'Kspagne.

C'est au coin de la rue de la Petite-Taupe, chez M. Braullio Poe, que se réunissaient les desterrados; souvent l'hote dut mettre le holà; mais si on était loin de s'entendre quaud on parlait politique, les tendances et les habitudes étaient bien les mêmes; on était solidaire les uns des autres par les pré-jugés, par les amitiés et par la haine. Il y avait deux nuances très-accusées dans le parti des exilés: les uns, Jo.wjinos, ralliés au roi Joseph et partisans de l'Empereur, avaient accepté l'asservissement de leur patine; les autres, Afrancesados, c'est-à-dire partisans des idées françaises (et non pas partisans de l'invasion, ce qu'on a trop oublié), voulaient nous suivre dans la voie dans laquelle nous étions entrés, ils nous enviaient l'égalité devant la loi, le code civil, la déclaration des droits de l'homme, tous nos progrès et toutes nos libertés nouvelles. 11 nous répugnerait de faire d'un homme comme Moratin et d'un Goya des renégats exilés pour cause de trahison. On commençait à confondre sous la même dénomination ceux qui n'attendaient plus Ferdinand VII, croyant fonder la nouvelle dynastie, et ceux qui, partisans des concessions politiques faites par les Français, voyaient sous leurs auspices commencer une ère politique plus libérale.

Goya sortait peu de chez lui ; cet homme, qui avait vu tant de choses, âgé déjà de quatre-vingts ans, affligé de surdité, se détachait chaque jour davantage de tout ce qui n'était pas l'art et le retour prévu des douces émotions de l'habitude. Il avait auprès de lui pour lui rappeler la vie brillante et le mouvement tumultueux de sa jeunesse une compagne jeune encore, madame Weiss, nature vive, exubérante, folle

de plaisir et de mouvement, écuyère intrépide) qui, n'ayant plus les combats de taureaux, suivait avec enthousiasme les exercices des cirques équestres, et rappelait à ce vieux lutteur fatigué les bruyants plaisirs qu'il avait tant aimés.

Murutin venait chaque jour s'asseoir à coté de lui, et le dernier portrait qu'il lit du grand poète est daté de Bordeaux. Lorsqu'il commença cette toile, son ami, pour exciter l'émulation du peintre, lui dit : « Prends garde, songe que tu vas j>ciiuhe devant des Français. » I*e vieux Go\a ne trouva pas de sou goût la remarque de Moral in, et le jury qu'il lui donnait lui convenait peu, puisqu'il creva la toile d'un coup de pied.

Un artiste, du nom de Lacour, attaché à la fabrication des tapis peints, avait ouvert un atelier d'élèves dans lequel la lille de madame Weiss, la Kosario, qui pouvait avoir douze ou quinze ans, allait étudier la peinture. M. Dauzat comptait alors parmi les élèves de Lacour, cl a raconté que le vieux Goya venait presque chaque jour visiter l'alelier, se promenant entre les lignes de chevalets , regardant chaque élève, et ramenant ses veux du modèle à l'élude et de l'étude au modèle, en murmurant tout haut : « Ce n'est pas cela. » L'enseignement de Lacour ne lui plaisait point; à mesure qu'il avançait en âge, le vieux peintre aurait voulu ne considérer que l'enveloppe, et on conçoit qu'en 182tî, avec les influences qui régnaient alors dans l'école, la préoccupation d'un peintre obscur de bordeaux ne pouvait guère être cette chose intelligente et subtile qui a tant préoccupe les grands artistes. Au sortir de l'atelier, le père Goya, vêtu d'une longue houppelande grise, coiffé d'un chapeau à la Bolivar, le cou entouré d'une ample cravate et d'un grand col blanc, faisait un tour de promenade; les gamins de la ville se montraient alors ce vieillard, dont la renommée avait traversé les Pyrénées, et que les Madrilènes suivaient dans les rues en l'applaudissant. Ge fut bientôt une figure légendaire, très-célèbre parmi les Bordelais : les hommes considéraient avec respect et une sorte de terreur ce satirique puissant qui avait ébranlé le grand pouvoir de l'Inquisition ; les femmes cherchaient dans ces yeux vifs encore, mais opprimés par une paupière pesante qui se refermait sans cesse, l'étincelle sacrée qui les avait animés, et les jeunes hommes murmuraient avec envie et admiralion le nom de cet homme séduisant, qui avait couché dans le lit des duchesses, et charmé par son esprit trois générations de rois et de grands noms de Gastille.

L u homme d'une activité si prodigieuse et d'une telle fécondité , alors même que ses organes trahissaient son imagination, ne pouvait rester inactif. Goya travaillait toujours, et ses délassements eux -mêmes étaient encore un travail. Nous nous sommes souvent demandé pourquoi le vieillard , dans les dernières années de sa vie, affectionnait dans les croquis qu'il exécutait le soir sous la lampe, dans les tertullias, les poses contournées et les compositions bizarrement agencées. La tradition soigneusement recueillie aux meilleures sources nous apprend que pendant près de quatre années, chaque soir, il s'exerçait, après avoir posé cinq points sur un carton, une toile ou le premier papier venu , à dessiner une figure qui passait par chacun des points donnés. Gc jeu, très-praliqué aussi en France et célèbre dans nos ateliers, s'appelle en Espagne ujiuujo de lUijiutillas », Lui demandait-on un croquis d'album,

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une jolie femme manifestait-elle le désir de posséder un souvenir de lui, Goya tendait un papier et un crayon, et exigeait qu'on posât les cinq points; nous avons vu un grand nombre de ces croquis exécutés la plupart du temps au « rayon noir ou à la sanguine, et les positions les plus tourmentées sont toujours indiquées avec une grande science anatomique.

L'artiste n'avait pas non plus abandon né la peinture; ses yeux le trahissaient, mais il peignait comme Chardin avec des doubles lunettes et une grosse loupe. Préparant sa toile sans souci de la matière , il exhalait sa rage picturale sur ce qu'il trouvait, un vieux panneau de boiserie, un carton, un papier gras tendu sur une vieille toile; se servant de son doigt recouvert d'un chiffon comme d'une estompe, il pataugeait dans la couleur : ce vieil ouvrier n'avait de plaisir réel à la fin de sa vie que dans ce* moments où il se retrouvait encore debout , valide, en face d'une toile, et sa palette à la main devant la nature.

Nous connaissons un certain nombre de tableaux de cette époque; ils sont encore intéressants pour les artistes : ce sont de larges ébauches, puissantes parfois, toujours curieuses par ce coté génial qui est l'attrait principal de Goya. Il s'exerça à reproduire quelques-uns de ses Câpriers, fil beaucoup d'aquarelles sur ivoire, exécuta les portraits de Moral in, de don Juan Maguiro, de M. Pio de Moliua et de son imprimeur M. Jacques Galos, portrait qui fut lilhographié. Il esl regret table (pie la plupart des toiles exécutées à Bordeaux, répandues plus tard dans les différentes villes de France, aient donné de Goya une idée fausse. I.e tableau c llilan Dehjmlo » du Musée de bordeaux est un Goya de ce temps-là, el ne saurait donner une idée de ce grand artiste, qui est lumineux et fin, et dont la gamme tourna au noir et au monochrome vers la fin de sa vie.

Comme on venait de découvrir la lithographie, et que quelques artistes commençaient à se faire un nom à l'aide de ce procédé, Goya fit des essais plus sérieux cpie ceux qu'il avait tentés jusqu'alors. Ix*s quatre planches Courses de Xovillus, exécutées à quatre-vingts ans et signées v bordeaux 1825 »,sont connues en France, tresappreciées et regardées comme des chefs-dduvre de vie, de couleur et «le mouvement. Les trois cents exemplaires qui furent tirés chez Gulos sont dispersés aujourd'hui chez, les amateurs. L'artiste exécuta ces «piatre grandes planches debout devant le chevalet, allaipiaut la pierre comme il alta«piait autrefois ses fresques, ef laissant s'émousser la pointe de son crayon lithographique sans jamais la tailler; là comme ailleurs insouciant de la tradition, du procédé et des égards qu'on doit avoir pour l'épidémie de cette délicate surface, il passait le pouce, grattait avec le canif et le rasoir, enlevait ses blancs dans l'épaisseur «le la pierre, et dégageait du chaos des silhouettes à peine ébauchées, niais si justes de mouvement, «pi'ellcs vivent et palpitent.

11 ne faut pas oublier que Goya était toujours iM-iutie du roi, ef qu'il résidait à bordeaux grâce au bénehVe d'un congé demandé à S. M. f'crdiuaml VII pour raison de santé. Le temps s'écoulait, Goya «lut rentrer à Madrid; il ne se sentait rappelé dans sa patrie que pour embrasser ses enfants, car le rei, de plus en plus absolutiste, devenait un objet de haine pour ceux qui l'avaient nommé le Désiré. L'artiste se pré-

senta devant Ferdinand VII, <|iii Ht semblant d'avoir oublié les coups de pointe du vieux révolutionnaire, et l'accueillit connue nu grand artiste. Mais rillusion ne pouvait renaître, les temps étaient changés, le milieu n'était plus le même, le jésuitisme et l'autorité du bon plaisir relevaient la tête. Goya n'avait plus rien à faire en Espagne, ses forées l'abandonnaient, et il aspirait au repos. Appuyé au bras de son fils Xavier, il voulut revoir les fresques de San- Antonio de la Florida , parcourut une dernière fois les jardins de la (Jubila, jeta du haut des fenêtres de ce salon, qu'il avait décore de ses peintures et où il avait reçu tout Madrid, un dernier regard sur la prairie de San-lsidro et sur la silhouette grise de la ville qu'il avait remplie du bruit de sou nom, puis il s'en fut demander instamment au mi la faveur de quitter définitivement la cour.

Ferdinand VII feignit de ne plus voir en Goya qu'un grand artiste accablé par l'âge, il oublia le satirique et le révolutionnaire, le reçut publiquement à l'heure de l'Ordre , au milieu des dignitaires, et lui accorda un congé illimité, après lui avoir demandé comme une faveur de (Miser à son tour devant Lopcz de Valence, pour que la cour d'Fspagnc conservât le portrait de son premier peintre.

S'il n'admettait pas les tendances artistiques du nouveau portraitiste de la cour, Goya du moins aimait beaucoup l'homme, et posa sans répugnance devant Lopcz de Valence; mais, toujours conséquent avec lui-même, le vieil Aragouais, qui suivait avec l'intérêt d'un habile ouvrier les progrès du travail , arrêta l'artiste au moment où celui-ci, par un procédé «le blaireautage, allait changer l'accent du portrait, et faire d'une toile remarquable une chose vulgaire, sans séve, sans entrain, fatiguée par un travail patient et pénible. Goya, avec l'entêtement d'un vieillard, et d'un vieillard aragouais qui s'appelle Goya, emporta la toile, alors que Lopcz, qui se figurait ne l'avoir qu'ébauchée, la réclamait avec instance; mais cette ébauche représente pour tout le monde une très-belle o uvre.

Le portrait exécuté par Lopcz de Valence figure au Musée de Madrid au-dessous du Deux mai , c'est celui «pie nous donnons en tête de ce volume. Comparez les deux tètes, celle du vieillard fatigué, à la lèvre lippue, à la paupière tombante, au front bombé, peint par Lopcz, et celle qui figure vue de profil en tète des Caprices, coiffée du bolivar, et gravée par Goya lui-même; vous retrouverez le même caractère et les mêmes signes de force et de volonté.

Fn 1827, Goya franchit pour la dernière fois les Pyrénées, accompagné de son petit- fils Mariauo, et laissant à la Quiula son fils Xavier; il retrouva à Bordeaux son milieu paisible, sa fille adoptive et sa tertullia d'amis; Morntin était encore exilé, et avec lui quelques esprits éclaires qui lui constituaient un milieu «ligne de lui.

Goya ne peignit depuis 1827 jusqu'en 1828 «pie des ébauches furibondes et poussées au noir; il s'irritait «le voir la vieillesse le terrasser, et injusle envers «'eux qui lui prodiguaient h-s soins les plus louchants, entrait dans d'épouvantables colères, «|ui mettaient ses jours eu danger. M. Antonio de Hruga«la, sou élève, fut surtout à cette époque son fidèle compagnon et son bâton de vieillesse, et soutenait les pas chancelants du vieillard ; il «« rivait sur un petit carnet les choses qu'il voulait lui

IUOGHAPIUI. DE GOYA.

communiquer, ou se faisait entendre par signes : parfois même il essayait de rappeler au vieillard les airs nationaux qu'il avait chantés en accompagnant sur la guitare les rondeuas et les copias de l' Aragon ; mais Goya était irrévocablement atteint de surdité , et quand il promenait lui-même sur le clavecin ses mains tremblantes, il ne percevait aucun son , et tombait dans une noire tristesse.

Ce n'est pas sans émotion que j'ai tenu dans mes mains les dernières lignes que Goya écrivit avant de mourir; cet autographe fait aujourd'hui partie de la collection de don Valent in Carderera. Seutant sa fin prochaine, le vieillard avait prié son petitfils Mariano de transmettre à don Francisco Xavier sis dernières volontés, et celuici avait répondu qu'il voulait embrasser son père une dernière fois, qu'on devait donc l'attendre sous peu de jours.

« Mon cher père (dit Mariano à don Xavier), mon grand-père écrit ces quatre lignes à la fin de ma lettre, et par conséquent vous prouve qu'il est encore vivant (inrluyendole al mismo tiennto fa fe de vida). »

c< Cher Xavier :. le ne puis t'en dire davantage, une aussi grande joie m'a fait mal, et je suis au lit. Dieu veuille que lu viennes chercher tes fils , ma joie alors sera complète.

» Adieu. » Ton père, FRANCISCO. «

Don Xavier Goya arriva à liordeaux le ;} mars 1828 , accompagné de sa famille; il était encore temps; quelques jours plus tard, le 15, le vieillard s'éteignait entouré des siens : M. de Itrugada et mademoiselle Wciss étaient à son chevet.

Il était âge de quatre-vingt-deux aus et quinze jours ; une chute faite dans un escalier avait accéléré sa lin; il semblait que la nature eût besoin d'un effort pour déraciner ce vieux chêne dans les rameaux duquel la vétusté n'avait pas encore tari la séve.

Voici l'extrait mortuaire levé par les soins de M. Paul Mautz :

c. Ledit jour (1G avril 1828 :, il a été déposé au bureau de l'état civil un procèsverbal fait par le commissaire aux décès, duquel il résulte que François de Goya y Lucientes, âgé de quafre-viiujt-einq am, natif de Fuentetodos (Espagne), veuf de

.losefa Hayeu, fils de défunt est décédé ce matin à deux heures, fossés de

l'Intendance, n" 30, d'après la déclaration des sieurs José Pio de Molina, propriétaire, même maison, et Itomualido Yanes, négociant, cours de Tourny, n° 3t>, témoins majeurs, qui ont signé ledit procès -verbal.

ii L'adjoint du maire,

ii dk cotmssoN. »

Les témoins de la mort de Goya ne savaient point son âge exact; il est désormais connu, puisque nous publions l'extrait de baptême et l'extrait mortuaire.

Les funérailles de Gova furent célébrées avec pompe ; toute la colonie espagnole suivit le cercueil du grand satirique; son corps fut inhumé à Uordeaux dans la sépul-

turc des Goicoechca, cl une main pieuse {jrava sur une plaque de marbre l'inscription suivante :

HIC JACET Krascisccs a OOYA et Lic.ientes

H ISPANIENSIS PEIllTISSIMUS PlOTOR MAGNAQUK 811 NOMIMS C.EI.EBMTATE NOTUS DECl-RSO, PBOBE, l.UMINE VITE

OBIIT XVI Kalendas Maii AN NO DOMINI II. DCCC. XXVIII

jETATIS SOiE

L'herbe ci*oi t sur la tombe, les lierres s'enroulent autour du marbre, et le nom de Goya disparait peu ù peu; mais les Caprices, les Dcsash'es de la tjuerre et les (roqua de San-Jtitoiiiu diront ce nom aux générations ; et peut-être nos effort* n auront-ils pas été impuissants à rendre plus célèbre le nom de ce (jrand libéral, ennemi du mensonge et de l'hypocrisie.

S. |Hillurc .le Coya <lai» l<- <n. ciicrc ilc la Crjii.li-: lur.n j.r ,lc U.ivi-au».

INTKItlE Ull DE StN-AMOMO l>K LA FLOMI).*.

Vue Jr I» rlia|wllr <lr S»u- AiMuuio <lr U KluriJa — Drui h^urn «lui t)u>|*ltt.

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