ÉGALITÉ. LIBERTÉ
Bonheur commun.
°c D'autres guidons porteront ces mots :
« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'in- « surrection est pour le peuple , et pour chaque portion du « peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des ■ devoirs.
« Ceux qui usurpent la souveraineté doivent être mis à « mort par les hommes hbres. »
« Les généraux du peuple seront distingués par des rubans tricolores flottant très-visiblement aiitour de leurs chapeaux.
« 4. Tous les citoyens se rendront avec leurs armes, ou, à
défaut d'armes, avec tous autres instruments offensifs , sous la seule direction des patriotes ci-dessus, aux chef-lieux de leurs arrondissements respectifs.
« 5. Les armes de toute espèce seront enlevées par les insurgés partout où elles se trouvent.
« 6. Les barrières et le cours de la rivière seront soigneusement gardés : nul ne pourra sortir de Paris sans un ordre formel et spécial du comité insurrecteur ; il n'entrera que les courriers, les porteurs et conducteurs de comestibles, auxquels il sera donné protection et sûreté.
« 7. Le peuple s'emparera de la trésorerie nationale, de la poste aux lettres, des maisons des ministres , et de tout magasin public ou privé contenant des vivres ou des munitions de guerre.
« 8. Le comité insurrecteur de salut public donne aux légions sacrées des camps environnant Paris, qui ont juré de mourir pour l'égalité, l'ordre de soutenir partout les efforts du peuple.
« 9. Les patriotes des départements réfugiés à Paris, et les braves officiers destitués, sont appelés à se distinguer dans cette lutte sacrée.
« 10. Les deux conseils et le directoire, usurpateurs de l'aurité populaire, seront dissous. Tous les membres qui les composent seront immédiatement jugés par le peuple.
«11. Tout pouvoir cessant devant celui du peuple , nul prétendu député, membre de l'autorité usurpatrice, directeur, administrateur, juge, officier , sous-officier de garde nationale, ou quelque fonctionnaire public que ce soit , ne pourront exercer aucun acte d'autorité , ni donner aucun ordre ; ceux qui y contreviendront seront à l'instant mis à mort.
« Tout membre du prétendu corps législatif, ou directeur, trouvé dans les rues, sera arrêté et conduit sur-le-champ à son poste ordinaire.
« 12. Toute opposition sera vaincue sur-le-champ par la force. Les opposants seront exterminés.
« Seront également mis à mort :
« Ceux qui battront ou feront battre la générale ;
« Les étrangers de quelque nation qu'ils soient, qui seront trouvés dans les rues ;
« Tous les présidents, secrétaires et commandants de la conspiration royale de vendémiaire qui oseraient anssi se mettre en évidence.
« 13. Il est ordonné à tous les envoyés des puissances étrangères de rester dans leurs domiciles durant l'insurrection ; ils sont sous la sauve-garde du peuple.
« 14. Des vivres de toute espèce seront portés au peuple sur les places publiques.
« 15. Tous les boulangers seront en réquisition pour faire continuellement du pain, qui sera distribué ^rafw au peuple ; ils seront payés sur leur déclaration.
•t 16. Le peuple ne prendra de repos qu'après la destruction du gouvernement tyrannique.
« 17. Tous les biens des émigrés, des conspirateurs et de tous les ennemis du peuple, seront distribués sans délai aux défenseurs de la patrie et aux malheureux.
« Les malheureux de toute la République seront immédiatement logés et meublés dans les maisons des conspirateurs.
« Les effets appartenant au peuple , déposés au mont-depiété, seront sur-le-champ gratuitement rendus.
« Le peuple français adopte les épouses et les enfants des braves qui auront succombé dans cette sainte entreprise ; il les nourrira et entretiendra; il en sera de même à l'égard de leurs pères et mères, frères et sœurs, à l'existence desquels ils étaient nécessaires.
« Les patriotes proscrits et errants dans toute la République recevront tous les secours et moyens convenables pour rentrer dans le sein de leurs familles. Ils seront indemnisés des pertes qu'ils auront souffertes.
« La guerre contre la tyrannie intérieure étant celle qui s'oppose le plus à la paix générale, ceux des braves défenseurs de la liberté qui prouveront avoir concouru à la terminer, seront libres de retourner avec armes et bagages dans leurs foyers; ils y jouiront, en outre, immédiatement des récompenses depuis si longtemps promises.
« Ceux d'entre eux qui voudront coutinuer de servir la République, seront aussi sur-le-champ récompensés d'une manière digne de la générosité d'une grande nation libre.
« 18. Les propriétés publiques et particulières sont mises sous la sauve-garde du peuple.
« 19. Le soin de terminer la révolution et de donner à la République la liberté , l'égalité et la constitution de 1793, sera confié à une assemblée nationale, composée d'un démocrate par département, nommé par le peuple insurgé sur la présentation du comité insurrecteur.
« 20. Le comité insurrecteur de salut public restera en permanence jusqu'à raccomplissemenl total de l'insurrection. »
Cet acte renfermait les germes de plusieurs mesures législatives, destinées à justifier aux yeux du peuple les intentions bienfaisantes du directoire secret et la légitimité de son entreprise.
Et quoi de plus juste, en effet, que les mesures suivantes :
Distribution aux défenseurs de la patrie et aux malheureux, des biens des émigrés, des conspirateurs et des ennemis du peuple;
Logement immédiat des malheureux dans les maisons des conspirateurs ;
Restitution gratuite des effets du peuple, déposés au montde-piété ;
Adoption par le peuple des épouses, enfants, pères, mères, frères et sœurs des citoyens morts dans l'insurrection, etc., et qui étaient nécessaires à leur existenct?
On aurait tort de considérer la promesse d'une grande distribution de biens comme contraire à l'esprit de la communauté à laquelle on voulait arriver. Le grand point était de réussir , et le directoire secret qui n'adopta pas légèrement son acte d'insurrection , avait senti que, pour y parvenir, il ne lui fallait ni trop de réserve, ce qui eût pu décourager ses vrais amis, ni trop de précipitation, ce qui eût trop grossi le nombre de ses ennemis.
Par la promesse de distribution, le directoire fixait l'attention et entretenait l'espérance de la classe laborieuse, sans
indisposer ceux qui, tout en haïssant la nouvelle aristocratie, n'aimaient pas pour cela l'égalité de fait. Distribuer les biens ne signifiait pas morceler la propriété territoriale ; car les véritables biens ne sont pas les terres, mais les fruits qu'elles produisent; or, en distribuant les fruits, la promesse eût été complètement exécutée, et c'est là ce que le directoire secret se proposait de faire, ainsi qu'on va le voir.
Aussitôt après la destruction de la tyrannie, le peuple de Paris devait être réuni en assemblée générale à la place de la Révolution. Là, le directoire secret lui eût rendu compte de sa conduite, lui eût démontré que tous les maux dont il se plaignait étaient les effets de l'inégalité ; lui eût rappelé les avantages qu'il était en droit d'attendre de la constitution de 1 793, et l'eût invité à approuver l'acte insurrecteur. Ensuite on eût proposé au peuple insurgent de créer sur-lechamp une autorité provisoire , chargée de terminer la révolution et de gouverner jusqu'à la mise en activité des institutions populaires.
A l'effet d'obtenir du peuple victorieux un décret conforme à ses vrais intérêts , le directoire comptait soumettre à ses suffrages les noms des démocrates qu'il jugeait les plus dignes d'une si haute confiance. Cette nouvelle assemblée serait venue contracter à la face du ciel l'engagement de se dévouer pour le salut de tous, et jurer d'exécuter fidèlement les ordres qu'on se proposait de lui faire prCiscrire par le décret suivant :
« Le peuple de Paris , après avoir terrassé la tyrannie, usant des droits qu'il a reçus de la nature, reconnaît et déclare au peuple français :
« Que l'inégale distribution des biens et des travaux est la source intarissable de l'esclavage et des malheurs publics ;
« Que le travail de tous est une condition essentielle du pacte social ;
« Que la propriété de tous les biens de la France réside essentiellement dans le peuple français, qui peut seul en déterminer et en changer la répartition;
« Ordonne à l'assemblée nationale qu'il vient de créer dans
l'intérêt et au nom de tous les Français, d'améliorer la Constitution de 1793, d'en préparer la prompte exécution, et d'assurer par de sages institutions fondées sur les vérités cidessus reconnues, à la République française, une inaltérable égalité, la liberté et le bonheur;
« Enjoint à ladite assemblée de rendre compte , dans un an au plus tard, à la nation , de l'exécution du présent décret;
« Et s'engage enfin à faire respecter les décrets de cette assemblée, conformes aux ordres ci-dessus, et à punir de la peine des traîtres ceux de ses membres qui s'écarteront des devoirs qu'il vient de leur prescrire. »
Nous verrons plus bas par quelles lois le directoire secret se proposait de fixer la destinée de la République : avant tout, suivons dans ses développements la marche de la conspiration, dont il importe de faire connaître tous les détails.
Tandis que notre directoire mûrissait dans le silence toutes les parties de sa grande entreprise, les effets de ses inspirations commençaient à se manifester dans les corps armés sta tionnés à Paris et aux environs, et particulièrement dans la légion de police et parmi les grenadiers chargés de la garde du Corps législatif.
Rien n'alarmait le gouvernement autant que cet esprit d'opposition dont les militaires laissaient déjà apercevoir de nombreux symptômes ; par là s'évanouissait à ses yeux le seul rempart qu'il se flattait de pouvoir opposer à la colère du peuple. Aussi, après avoir épuisé auprès de la légion de police les moyens de séduction, il fut forcé de donner l'ordre de sortir de Paris aux deux bataillons les plus insubordonnés de ce corps qui, par la loi de son institution, n'aurait jamais dû servir hors de cette ville. Cet ordre , signifié le 9 floréal, fut suivi d'une désobéissance formelle dont la suite immédiate fut un surcroît d'agitation dans le peuple ; on crut to»cber au moment où l'on pourrait avoir bon marché de la tyrannie.
Le directoire secret qui, sans avoir provoqué directement la résistance des légionnaires, avait cependant contribué à la
faire éclater par les maximes qu'il ne cessait de répandre, crut aussi toucher au moment du succès, et quoiqu'il n'eût pas encore en son pouvoir tous les renseignements qu'il avait demandés, il se serait déterminé à donner le signal de l'insurrection, s'il avait eu la certitude de trouver dans la légion de police, une force suffisante pour repousser les premiers efforts du gouvernement et augmenter par là la confiance du peuple.
Tout fut mis en œuvre pour former ce point d'appui, et on eut un instant l'espoir de rendre l'insurrection générale dans l'armée de l'intérieur*. Des agents révolutionnaires se répandaient parmi les troupes ; d'autres se tenaient prêts à faire marcher le peuple ; un comité subitement formé au sein de la légion de police, communiquait déjà par l'entremise de Germain avec le directoire secret; un manifeste de la légion au peuple, et la réponse de celui-ci faite en son nom par les conjurés, indiquaient anx bons citoyens la tâche qu'ils avaient à remplir; les démocrates étaient sous les armes ; tout allait s'ébranler, lorsque la soumission inattendue des bataillons insurgés obligea à arrêter le mouvement, de crainte d'attirer sur la patrie un échec irréparable.
Un décret de licenciement étouffa l'insurrection dans son berceau. Un nombre assez considérable de légionnaires s'y soumirent avec joie, et on eut lieu de se convaincre que la crainte des dangers des frontières avait été pour plusieurs d'entre eux le vrai motif de la résistance que les soldats républicains avaient trop légèrement attribué à un généreux patriotisme.
Quoi qu'il en soit des causes, peut-être inconnues, de cette insubordination, les démocrates en retirèrent l'avantage d'avoir à leur disposition, en les retenant dans leurs demeures, non-seulement les légionnaires bien intentionnés, mais aussi presque tous ceux qui avaient obtempéré aux ordres du gou-
1. On appelait ainsi l'armée que, depuis le 9 thermidor, on faisait Cimper autour de Paris pour en imposer aux amis de la liberté. (Buorarroti.)
vernement. De cette nombreuse désertion se forma le corps que le directoire secret comptait placer à l'avant-garde de l'armée insurrectionnelle. Cet événement tumultueux redoubla l'impatience du peuple, dont l'impétuosité toujours croissante avertissait le directoire secret que le dénoûment de la conspiration ne pouvait plus être différé sans un danger extrême. Des mouvements partiels, évidemment infructueux, allaient éclater, et, d'un autre côté, la perte de quelques légionnaires arrêtés pour avoir provoqué leurs camarades à la résistance, paraissait inévitable ; il fallait prévenir les fausses démarches et briser la hache des tyrans : ces Circonstances engagèrent le directoire secret à presser le moment de l'insurrection. On était au 10 floréal.
' Deux choses paraissaient indispensables à nos conjurés, la prudence sans laquelle tout succès est impossible, et l'audace qui écarte les obstacles que nul ne peut prévoir; ils se firent constamment un devoir de celle-ci, en prenant celle-là pour guide. Voulant hâter la catastrophe, comptant pour mettre en mouvement les Parisiens, sur l'énergie des démocrates, instruits de l'impatience publique, suffisamment rassurés sur l'esprit des troupes et maîtres des légionnaires déserteurs, ils songèrent à donner à leurs forces les dispositions les plus convenables, et ce fut pour y parvenir qu'ils jugèrent nécessaire de s'entourer des citoyens qui réunissaient à l'amour de la démocratie, l'expérience des opérations mihtaires.Fion, Qermain, Rossignol, Massart et Grisel, tous officiers ou généraux, furent appelés auprès du directoire secret, l'aprèsmidi du 1 1 floréal ; Grisel y fut admis à cause de l'influence qu'on le croyait exercer sur le camp de Grenelle.
A cette assemblée assistèrent Babeuf, Buonarroti, Debon, Darthé, Maréchal, Didier et les cinq militaires ci-dessus ^ Le directoire secret fit d'abord connaître à ces derniers le
]. En convoquant cette assemblée, le directoire secret dérogea à l'article troisième de l'arrêté qui le créa , et cette faute, sans laquelle Grisel n'eût pas connu les chefs de la conspiration , fut la cause principale de la ruine de leurs projets. (Buonarroti.)
but de ses travaux, le point où il était parvenu et la route qui lui restait à parcourir ; il leur donna ensuite connaissance de l'acte insurrecteur qu'ils approuvèrent, et finit par les inviter à délibérer avec lui sur les moyens à prendre pour assurer le triomphe du peuple.
Il fut décidé que le directoire secret, se réservant 1 a conception de toutes les mesures et la direction suprême du mouvement, confierait à un comité militaire le soin de préparer l'attaque et la défense, et lui remettrait les renseignements et les plans à ce relatifs.
Les cinq militaires ci-dessus furent nommés membres de ce nouveau comité, dont la première séance fut fixée au lendemain chez Reys, rue du Mont-Blanc.
Dans l'assemblée générale dont nous venons de parler, Germain se montra ardent démocrate, Massart ne démentit pas le caractère qu'il avait manifesté chez Amar, Grisel joua parfaitement le rôle de républicain, Fion et Rossignol tout en applaudissant aux vues du directoire secret, regrettaient de ne pas y voir quelques ex -conventionnels montagnards.
Peu d'heures après cette réunion, la retraite de Babeuf et les séances du directoire secret furent transférées au faubourg Montmartre, dans la maison d'Ourcel, où était aussi réfugié le rédacteur de VÈclaireur du Peuple^ qui, connaissant déjà une partie de la conspiration, eut alors quelque part aux travaiix auxquels elle donnait lieu.
Germain était le seul organe par lequel le nouveau comité communiquait avec le directoire secret. Ce comité qui, du domicile de Reys, se transporta quelques jours après chez Glérez, près de la halle au blé, prit diligemment connaissance de l'affaire qui lui avait été confiée, et soumit, le 15, au directoire susdit, le résultat de son examen.
Parmi les nombreuses propositions que les conjurés recevaient de tous côtés, deux attirèrent leur attention particulière.
Par l'une, on les engageait à faire adroitement concourir au renversement du 'gouvernement, les royalistes qui en étaient aussi ennemis, et dont on eût ensuite trompé les espérances
par l'annonce du véritable but de l'insurrection. Cette proposition fut rejetée, parce qu'on jugea qu'il serait fort dangereux de mettre d'abord les armes à la main de ceux qu'il faudrait bientôt combattre, et parce qu'on sentit que leur présence seule dans les rangs des insurgés suffirait pour décourager les Républicains et détruire en eux la confiance qu'ils accordaient aux mesures du directoire secret.
Par la seconde, deux oificiers de la légion de police ' offraient de poignarder, dans la nuit même, les membres du Directoire exécutif auprès duquel un d'eux était de garde avec un détachement de soldats patriotes; ils demandaient qu'on les soutînt par un corps de démocrates, et qu'on commençât ainsi l'insurrection; pour faciliter l'exécution de leur projet, ils communiquèrent le mot d'ordre. Cette proposition fut également rejetée, par le motif que rien ne devait être tenté qu'au moment où le concours simultané de toutes les mesures rendrait la victoire presque certaine.
A la vérité de grandes dispositions étaient faites : l'édifice législatif avançait tous les jours ; les patriotes actifs étaient connus et classés; l'acte insurrecteur et les guidons autour desquels le peuple devait se rallier, étaient imprimés et distribués aux agents ; l'impatience publique était extrême.
Mais, outre que le comité militaire ne s'était pas encore prononcé sur les moyens à employer pour opérer partout à la fois le grand ébranlement du peuple, le directoire secret n'était pas encore pourvu de l'argent dont il avait besoin pour faire subsister quelques hommes fort utiles, dénués de fortune, et n'avait pu s'assurer des poudres dont il était essentiel de munir les insurgents.
La pénurie d'argent est peut-être le trait le plus caractéristique de notre conspiration ; l'amour des richesses était jugé criminel par les conspirateurs, et le directoire secret ne cherclia jamais à se procurer par les contributions des patriotes, que ce qui lui était absolument nécessaire pour l'impression de ses écrits et pour l'entretien des démocrates