‹ Gracchus Babeuf et la conjuration des ÉgauxChapitre 11 sur 18 · Pèche et Steve · texte numérisé non relu

Pèche et Steve

pauvres qu'il employait. Cependant des moyens de ce genr^^ étaient indispensables, soit pour acheter quelques agents do la tyrannie, soit pour fournir aux démocrates des occasions de flatter et de désabuser les soldats égarés. On fit quelques démarches pour en obtenir; mais la pins forte somme que le directoire secret eut à sa disposition, fut celle de deux cent quarante francs en numéraire, envoyée par le ministre d'une république alliée; elle fut saisie par les agents de la police, qui s'introduisirent, le 21 floréal, dans le lieu où s'assemblaient les conjurés.

Qu'il est difficile de faire le bieu par les seuls moyens que la raison avoue ! qu'il en coûte au républicain austère de se relâcher des devoirs qu'elle impose, et d'employer les hommes qui les méconnaissent, afin de ne pas voir échouer ses tentatives et de ne pas être le témoin de nouveaux malheurs!

Germain ne tarda pas à s'apercevoir que Rossignol et Fion n'adoptaient pas franchement la marche du directoire secret; fortement attachés aux députés montagnards, ils voyaient avec peine que ceux-ci n'en faisaient pas partie; bientôt ils ne s'occupèrent plus que de cette idée, et donnèrent lieu de douter de leur dévouement dans le cas où elle ne serait pas agréée.

Les montagnards dont il est ici question, sont les conventionnels proscrits après le 9 thermidor, que nous avons vus réunis en comité, dans le dessein de rétablir la Constitution de 1793, et dont le directoire avait jugé nécessaire d'entraver les efforts.

Aux yeux de Fion et de Rossignol, les motifs qui avaient fait écarter ces montagnards n'étaient d'aucun poids; et ils paraissaient convaincus que l'apparition de ces anciens législateurs produirait un effet magique, eflacerait les nuances des opinions républicaines, propagerait rapidement l'insurrection et vaincrait dans les départements toutes les résistances.

Plusieurs citoyens partageaient cette opinion; et, quand même Fion et Rossignol eussent été sans imitateurs, les

avûucôs qui leur avaient été faites et les services qu'on en attendait, par l'influence que Rossignol* surtout exerçait sur les habitants du faubourg Antoine, obligeaient le directoire secret à prendre leur avis en grande considération.

Sur ces entrefaites, on rapportait à notre directoire que le comité montagnard, auquel Robert Lindet venait d'être adjoint, loin d'avoir perdu de vue l'objet pour lequel il s'était formé, comptait le remplir à l'aide du mouvement préparé par les démocrates, dont il espérait s'emparer en faisant paraître ses membres au milieu de l'insurrection, et en les montrant au peuple comme ses seuls représentants.

D'un autre côté Drouet, célèbre par son dévouement et par son courage, connaissait les projets de Babeuf, était intiment lié avec Darthé, et désirait aussi une révolution favorable à l'égalité ; le directoire secret comptait faire de^ sa popularité un levier d'insurrection. Mais Drouet n'était pas étranger aux travaux des montagnards, ses anciens collègues, et paraissait pencher pour la fusion des deux conspirations en une seule.

Enfin Germain vint mettre le comble à la perplexité du directoire; il manifesta de vives inquiétudes sur les intentions de Fion et de Rossignol, et parut alarmé des obstacles qu'aillait élever l'ambition des montagnards, dont les desseins venaient de lui être confiés par Ricord et par Laignelot, qui lui avaient fait en même temps la proposition formelle de la réunion.

1. Acquitté par le jury de Vendôme, le général Rossignol reparut à Paris après le 18 fructidor. Il fut un des premiers que Bonaparte fit arrêter lors de l'explosion de la machine infernale. Déporté à l'île d'Anjouan, il y est mort comme Massart, comme Bouin, comme tous les transportés, à l'exception de Lefranc, dont nous parlions plus haut et de trois autres. Voici ses dernières paroles : « Je meurs accablé des plus horribles douleurs, mais je mourrais content, si je pouvais apprendre que l'oppresseur de ma patrie, l'auteur de tous mes maux en- J durât les mêmes peines et les mêmes souffrances!» Lorsque Lefranc re-r vint en France, le bâtiment anglais sur lequel il était relâcha à Sainte-| Hélène; il eut donc le plaisir de s'assurer que les vœux de Rossignol| avaient été exaucés. — A. R.

Debon, qui avait toujours pris une part active aux travaux du directoire secret, ne put entendre de sang-froid la proposition d'y associer ces montagnards, à qui il reprochait les maux qui pesaient sur la France.

L'impossibilité de faire concourir, d'une manière quelconque, ces montagnards au rélablissement di la chose publique, lui paraissait si évidente, qu'il inclinait à penser qu'une inertie complète serait préférable à la réunioa proposée. Cette idée de renoncer à la conspiration déplut au directoire secret, et un de ses membres en fut si frappe^, qu'il s'oublia au point d'accuser Debon de pusillanimité. L'altercation qui s'ensuivit fut bientôt apaisée, mais l'opinion qui y avait donné lieu, demeura profondément gravée dans l'esprit des conjurés; ils sentirent plus que jamais combien il leur fallait de prudence afin de ne pas sacrifier les meilleurs démocrates, sans aucun avantage pour le peuple , qui n'en eût été que plus opprimé.

On ne se dissimulait pas que de la rénnion aux montagnards, allait résulter un état de choses moins favorable à la réforme qu'on avait en vue; mais leur audace, et surtout les opinions de Fion et de Rossignol paraissaient des obstacles capables d'enrayer tous les rouages de la conspiration.

Les fautes des montagnards et les maux épouvantables qui en avaient été les si ites, revenaient sans cesse à l'esprit des conjurés, et il était évident pour eux qu'on ne pouvait attendre des déterminations hbres de ces ex - conventionnels l'établissement tant souhaité d'une inaltérable égalité.

Persister dans la conspiration , tout on renonçant à cette égalité, eût été s'avouer inconséquent et ambitieux; briser les fils de la conspiration au moment où tout en promettait un prompt succès, eût été se rendre criminel aux yeux des patriotes et de la postérité : il fallait donc persévérer dans les premières résolutions, et tirer des circonstances le parti le plus favorable à la cause populaire.

A la suite d'une longue et vive discussion, le directoire secret adopta la réunion proposée, et résolut en même temps de prendre de grandes précautions pour contenir l'ambition

des montagnards et pour les forcer à concourir à l'exécution de ses desseins.

D'après les explications qui avaient été données, en adoptant cette réunion , on s'engageait à rétablir la Convention nationale, c'est-à-dire la partie de ce corps qu'Amar regardait comme la seule légitime et existante encore de droit; si cela avait été fait sans aucune modification, la France eût été à la merci de ceux à qui on faisait de si graves reproches. Pour éviter un aussi grand malheur, le directoire secret décida que le rappel de la Convention n'aurait lieu qu'autant que les montagnards consentiraient préalablement :

1" A adjoindre à la Convention nationale, composée exclusivement de députés proscrits, un démocrate par département, nommé par le peuple insurgé sur la présentation du directoire secret;

2° A faire exécuter, sans restriction et sur-le-champ, les dispositions de l'article 18 de l'acte insurrecteur ;

3" A se soumettre aux décrets qui seraient rendus par le peuple de Paris, le jour de l'insurrection.

Dès que cette résolution fut prise, Germain reçut l'autori- ; ation 'i'aaiener le lendemain un membre du comité monta- |:^nard, au directoire secret qui se transféra à l'instant chez Tissot, rue de la Grande-Truanderie, où il avait précédemiuent tenu quelques-unes de ses séances.

Le 15 floréal au matin, Germain amena au directoire secret RicorJ, envoyé par le comité montagnard. Il fut reçu par un discours dans lequel on lui fit connaître l'état des choses, les motifs qui avaient fait écarter toute idée de réunion avec ses commettants , et ceux d'après lesquels cette réunion avait été ensuite agréée. On donna au député montagnard lecture de l'acte d'insurrection, et la discussion s'établit aussitôt sur les changements à faire à l'article concernant l'autorité provisoire qu'il était indispensable de créer. On convint sans peine que l'on rappellerait au pouvoir suprême les membres proscrits de la Convention nationale, mais on fit en même temps entendre à l'envoyé, que toute négociation serait rompue si les montagnards ne donnaient pas de garanties irré-

fragables de leurs intentions populaires. On lui parla sans ménagements et sans détour^ et on lui déclara qu'on se méfiait de ses commettants à qui on faisait de graves reproches.

Il fut impossible à Pdcord de justifier la totalité de ses confrères, parmi lesquels il en est, disait-ii, qui n'oDt pas mérité le blâme du peuple. On lui exposa les trois conditions ci-dessus rapportées, auxquelles on ajouta de concert :

La suspension de toutes les lois et de tous les arrêtés rendus depuis le 9 thermidor de l'an ii ;

L'expulsion de tous les émigrés rentrés.

Ricord consentit à tout, sauf la ratification de ses collègues ; le lendemain il vint annoncer leur refus.

D'après les idées du comité montagnard, l'effet immédiat et unique de l'insurrection devait être la réinstallation d'environ soixante conventionnels proscrits, à qui il aurait fallu s'en rapporter aveuglément pour toutes les mesures consécutives.

L'adjonction d'un démocrate par département était repoussée par les montagnards, comme une atteinte à la souveraineté nationale dont ils se prétendaient les seuls dépositaires; les ordres qu'on voulait leur faire prescrire par les insurgés, étaient à leurs yeux autant d'empiétements sur les droits du peuple français, qu'il appartenait à eux seuls de représenter ; ils voulaient bien mettre le peuple en possession des logements et des biens promis par l'acte d'insurrection , mais ils entendaient céder politiquement par là à un mouvement de générosité, et nullement exécuter un ordre, ni reconnaître un droit; enfin ils offraient aux membres du directoire secret de les nommer au conseil exécutif qu'ils se proposaient d'établir.

On sera sans doute bien aise de lire la réponse qui fut faite à l'envoyé montagnard; la voici :

« En concourant au rétablissement provisoire d'xme partie de la Convention, nous n'entendons servir qce le peuple. La seule récompense à laquelle nous aspirions , est le triomphe complet de l'égalité. Nous combattrons et nous exposerons nos ries pour rendre au peuple la plénitude de ses droits ,

mais nous ne concevons pas qu'on puisse se prétendre généreux envers le maître de toutes choses. Si vous désirez réellement travailler avec nous à la grande entreprise qui nous occupe, gardez-vous d'émettre des propositions et de faire des offres qui jettent du louche sur vos intentions.

« Plusieurs de tes collègues ont trahi la confiance du peuple, et nous serions infiniment plus répréhensibles qu'eux, si nous consentions à le livrer de nouveau à leurs passions et à leurs faiblesses. Il est inconcevable que; pour rétablir la souveraineté du peuple, il faille employer les instruments qui la perdirent. C'est à ceux de qui la nation attend la destruction de la tyrannie, qu'elle délègue nécessairement le droit de prendre les mesures provisoires indispensables.

« Nous ne voulons pas anéantir un gouvernement oppresseur, pour lui en substituer un qui ne le serait pas moins. Il est bon de pardonner à l'erreur, mais il y aurait de la folie à confier de nouveau le sort de la patrie à ceux dont les erreurs la perdirent.

« Mieux vaut périr par les mains des patriotes qui , indignés de leur inaction, pourront nous accuser de pusillanimité et de trahison, ou par celles du gouvernement qui pourra enfin avoir connaissance de nos tentatives, que de mettre encore le peuple à la merci de ceux qui immolèrent au 9 thermidor ses meilleurs amis, et laissèrent, depuis, lâchement proscrire les républicains et démolir l'édifice démocratique. »

En se retirant, Ricord déclara qu'il communiquerait au directoire secret la résolution définitive de ses commettants.

Il le fit et le soir du 18 floréal, Darthé rapporta au directoire secret, que dans une assemblée à laquelle il avait assisté, le comité montagnard, après de violents débats, avait consenti à l'adjonction d'un démocrate par département, aux dispositions favorables à la classe malheureuse et à l'exécution du décret qu'on se proposait de demander au peuple de Paris en insurrection. Il raconta en même temps que les objections dont avait parlé Ricord avaient été victorieusement réfutées par Amar, et surtout par Robert-Lindet, qui, après avoir justifié la méfiance du directoire secret, parla longue-

ment de la nécessité d'imprimer à la révolution un caractère véritablement populaire, sans lequel elle n'est, dit-il, qu'un jeu de parti. Cette nouvelle fut annoncée à l'instant aux agent?, et, dès lors, on ne songea plus qu'à hâter le dénoûment de la conspiration.

Pendant les négociations qui eurent lieu entre le comité montagnard et le directoire secret, les communications de celui-ci avec le comité militaire furent très-fréquentes : ils demeurèrent d'accord :

Que l'insurrection se ferait de jour;

Que des généraux conduiraient, sous les ordres du directoire secret, le peuple contre ses ennemis;

Que les insurgents seraient divisés par arrondissement, et subdivisés par sections;

Que les arrondissements auraient des chefs, et les sections des sous-chefs;

Que toute subordination envers les autorités existantes serait rompue, et tout acte de cette nature puni de mort surle-champ.

Pour mieux s'entendre , pour établir entre tous les principaux acteurs une parfaite confiance au principe de la réunion qui venait d'être conclue, et pour coordonner toutes les mesures à prendre, une assemblée générale du directoire et des deux comités fut indiquée pour le 19 au soir, chez Drouet, près la place des Piques.

A côté da tant de généreux défenseurs des droits de l'humanité, se trouva un infâme hypocrite qui, afin de perdre la cause à laquelle ils s'étaient voués, avait malicieusement emprunté auprès d'eux leurs principes et leur langage : ce pervers est Georges Grisel.

Soit dans le dessein de se frayer un chemin à la fortune, dont la connaissance des projets des conjurés lui enleva ensuite toute espérance, soit dans l'intention immédiate de servir la tyrannie, Grisel s'efîorça de se concilier la confiance des démocrates. Après avoir engagé Darthé à lui livrer l'instruction destinée aux agents militaires, il n'épargna rien pour entretenir l'opinion favorable qu'on avait conçue de lui ; ad-

mis depuis à une séance du directoire secret, et nommé membre du comité militaire, il s'y montra le démocrate le plus outré et le plus impatient; il voulait tout connaître, et ne visait à rien moms qu'à débarrasser d'un seul coup la tyrannie de tous les amis de l'égalité, et à lui découvrir toutes les pensées de la démocratie.

Ayant enfin connu les principaux conjurés et une partie de leur plan, il les dénonça, le 15 floréal, au gouvernement à qui il promit de les livrer avec les papiers de la conspiration.

A ce trait de perfidie, Grisel ajouta depuis tous les jours de nouvelles trahisons; très -assidu au comité militaire, il pressait ses confiants collègues, il aplanissait les difficultés , suggérait les mesures, et n'oubliait jamais d'affermir les courages par la peinture exagérée du dévouement du camp de Grenelle à la démocratie.

D'après les renseignements donnés par Grrisel, des ordres furent expédiés pour surprendre, le 18, les conjurés dans une réunion qu'on supposa devoir avoir lieu chez Ricord ; on ne trouva personne, et de nouvelles mesures furent prises pour investir le lendemain au soir l'habitation de Drouet, où le traître savait que les conjurés devaient s'assembler.

En effet, cette assemblée eut lieu depuis huit heures et demie jusqu'à onze heures moins un quart; Babeuf, Buonarroti, Darthé, Didier, Fion, Massart, Rossignol, Robert-Lindet, Drouet, Ricord, Laignelot et Javogues y assistèrent. Grisel s'y rendit aussi : le perfide ! il venait de vendre ses associés à la tyrannie; il attendait là leurs bourreaux et il les embrassait, les applaudissait et leur prodiguait, sans rougir, les témoignages de la plus franche amitié.

Les conjurés assemblés chez Drouet étaient dans la plus parfaite sécurité; l'ardeur de leurs sentiments et la sainteté de leur cause bannissaient toute méfiance : l'assurance et la verbosité de Grisel écartaient de lui tous les soupçons.

Le directoire secret, par l'organe d'un de ses membres , exposa les motifs qui l'avaient déterminé à se faire le centre des efforts des démocrates contre la nouvelle tyrannie. « Sou-

venez-vons, dit l'orateur aux conjurés, de vos serments; souvenez-vous des maux produits par l'oubli des principes que vous jurâtes de sceller de votre sang. Le moment de tenir vos engagements est venu; il faut combattre. Le tiiomphe de Ja plus noble des causes, la liberté du peuple français, la confiance qu'il vous témoigne , la fureur de ses ennemis et votre propre sûreté vous en imposent impérieusement le devoir.

« Jamais conspiration ne fut plus légitime ; il ne s'agit point de choisir des maîtres; aucun de nous n'aspire ni à la fortune ni au pouvoir; des traîtres nous forcent à prendre les armes, et c'est pour l'existence, pour la liberté et pour le bonheur de nos concitoyens qu'une armée de libérateurs , par nous secrètement réunis, n'attend que notre signal pour fondre sur cette poignée de tyrans qui oppriment le peuple.

e Tout était dans la stupeur. Après l'inutile victoire du 13 vendémiaire, l'aristocratie ne rencontrait aucun obstacle ; un grand nombre de démocrates désespérant de îa liberté, allaient transiger avec d'odieux Oligarques, gorgés du sang de vos amis.

« A notre voix renaquit l'espérance et repai-ut l'ancienne énergie, et déjà, grâce au zèle infatigable de tant de courageux républicains, le peuple impatient demande à grands cris le signal du combat,

« Tous les bons nous sont connus; 'les méchants tremblent. Au jour que vous marquerez, les armes que la tyrannie s'eflorce en vain de vous dérober, se trouveront entre les mains de nos frères. Vous avez voulu que la révolution que nous préparons soit complète et que le peuple n'ait plus à se contenter d'une liberté spéculative et d'une égalité dérisoire.

« L'égalité réelle et légale, voilà le grand caractère qui doit distinguer votre sublime entreprise de toutes celles qui la précédèrent.

« Toutes les difficultés sont vaincues ; l'amour de la patrie nous a réunis. Les conditions auxquelles ceux qui représentèrent autrefois la nation ont souscrit, et les dispositions de l'acte d'insurrection arrêtées de coneert, annonceront et

garantiront au peuple la justice et l'utilité de son insurrection.

« Les moments pressent ; l'impatience publique est extrême; ne risquons pas de perdre, par un plus long retard, une occasion qu'il ne nous serait peut-être plus possible de ressaisir.

« Nous vous prions :

« D'ajouter aux mesures que nous avons prises, celles que vous jugerez nécessaires ;

a De fixer le moment de l'insurrection.

« Nous périrons dans le combat, ou nous mettrons fin par la victoire et par l'égalité, à une si longue et si sanglante révolution. »

Robert-Liudet démontra la justice de l'insurrection, justifia le rappel de la Convention, et insista longtemps sur la nécessité d'imprimer à la prochaine révolution, par la pratique de la plus stricte égalité, un caractère particulier et absolument populaire.

« Quant à moi, disait Grisel, je vous réponds de mes braves camarades du camp de Grenelle ; et pour vous faire voir combien je prends à cœur le triomphe de la sainte égalité, je vous dirai que j'ai trouvé le moyen d'arracher à mon aristocrate d'oncle la somme de 10 000 livres que je destine à procurer des rafraîchissements aux soldats insurgés. »

Le nouvel acte d'insurrection fut de nouveau approuvé par les conventionnels, qui promirent de se rendre, le jour de l'insurrection, avec leurs collègues à l'endroit que le directoire secret indiquerait, pour l'installation de la Convention, et de concourir sincèrement à l'exécution des mesures arrêtées et des décrets que prononcerait le peuple en insurrection.

Massart rendit compte, au nom du comité militaire, des hases du plan d'attaque qui lui avait paru le j lus conforme aux vues du directoire secret. D'après l'avis du comité, les douze arrondissements de Paris, réunis en trois divisions, devaient être conduits par autant de généraux sur le Corps législatif, sur le Directoire exécutif et sur l'état-major de l'armée de

l'intérieur : les premiers pelotons devaient être formés par les démocrates les plus ardents ; et telle était l'impatience publique, que Ton regardait comme chose de facile exécution, la levée en masse de tous les hommes laborieux, à la voix des agents révolutionnaires et des amis actifs de l'égalité. Il ajouta que, pour se prononcer sur le moment de l'msurrection, le comité avait besoin de quelques nouveaux éclaircissements sur le nombre des démocrates et sur la capacité de quelques-uns d'entre eux, ainsi que sur les lieux où étaient déposées les armes et les munitions dont il fallait nécessairement s'emparer au commencement de l'action.

L'assemblée arrêta :

« Que le directoire secret hâterait le dénoûment de la conspiration ;

« Qu'il donnerait à ses agents des instructions conformes au plan du comité militaire ;

« Qu'elle se réunirait deux jours après pour entendre un rapport final sur l'état des choses et fixer le jour du mouvement. »

A peine l'assemblée était-elle dissoute, que le ministre de la police, suivi d'un détachement d'infanterie et de cavalerie, pénétra de vive force et au mépris des lois * dans l'appartement de Drouet, où il espérait saisir les conjurés ; on n'y trouva que Drouet et Darthé, que le ministre ne crut pas prudent d'arrêter. Un ordre mal conçu ou mal donné fit ainsi avorter, pour le moment, les sinistres desseins de la tyrannie régnante.

Mais cet événement qui eût dû inspirer de la méfiance aux conjurés, ne fît qu'accroître leur sécurité. Grisel, qui avait su les convaincre de sa bonne foi, dissipa leurs alarmes et leur persuada que toute nouvelle précaudon était inutile.

D'abord le directoire secret attribua à la trahison le danger qu'il avait couru, et, dans l'examen qu'il s'empressa d'établir pour en découvrir l'auteur, il arrêta un moment ses soup-

1. La Constitution d'alors défendait les \1sites domiciliaires pendant la nuit.

çons sur un des plus sincères amis de la cause populaire. Germain n'avait pas assisté à l'assemblée qui avait eu lieu chez Drouet, et cette absence, à laquelle il s'était condamné à cause des poursuites dont il était déjà l'objet, éleva contre lui quelques nuages que le souvenir de sa moralité, de sa conduite, de ses sacrifices et de sa franchise fit bientôt évanouir. Toute méfiance ultérieure fut dissipée par un raisonnement suggéré à Darthé par Grisel lui-même. S'il y avait, disait-il, un traître parmi les conjurés, il aurait conduit la police à la fois chez Drjuet où nous étions hier au soir, et dans le lieu où nous nous assemblâmes tous le 11, parce que les papiers de la conspiration y sont déposés * ; cela n'ayant pas eu lieu, on doit en conclure qu'il n'y a pas de trahison, et que la démarche de la police n'est que l'effet des soupçons qu'elle a conçus et de la surveillance extraordinaire qu'elle s'est imposée. Par là furent dissipées toutes les alarmes, et le directoire secret jugea inutile de prendre aucune des précautions par lesquelles il lui eût été si facile d'éviter les malheurs dont il fut bientôt ascablé.

En exécution des ordres du directoire secret, il y eut, le 20 au soir, une nouvelle assemblée à laquelle intervinrent Darthé, Didier, Germain, Fion, Massart, Rossignol, Grisel et tous les agents d'arrondissement. Cette assemblée, qui fut tenue chez Massart, eut pour objet de consulter chacun de ces citoyens, dont l'expérience était connue, sur les moyens les plus propres à faire éclater simultanément le mouvement, et à en assurer le succès, et d'apprendre de chaque agent révolutionnaire, quelles étaient, au juste, ses ressources en hommes, en armss, en munitions et en dévouement.

Claude Fiquet, agent du 6" arrondissement, suggéra de barricader le faubourg Antoine, afin de protéger la dissolution des troupes campées à Vincennes, si elles étaient bien intentionnées, ou de les empêcher de pénétrer dans la ville si elles avaient de mauvais desseins.

1. Grisel déclara depuis devant les tribunaux, qu'il n'avait pas pu se souvenir du lieu où s'était tenue l'assemblée du 11.

Paris, agent du 7% rendit compte d'un plan d'attaque proposé par un général que le directoire secret l'avait engagé à consulter; il dit comment on pourrait facilement arrêter le Directoire exécutif, et proposa de s'assurer des issues souterraines du Luxembourg, par où ses membres auraient pu se soustraire à la justice.

Gazin, agent du 3', voulait qu'on assurât par un ront de bateaux, la communication entre les faubourgs Antoine et Marceau, et qu'on s'emparât, dès le commencement, des hauteurs de Montmartre, soit pour foudroyer de là les aristocrates qui oseraient résister, soit pour s'y rallier en cas d'échec.

Bodson, agent du lie, désirait que l'insurrection se fît un jour où le décadi coïnciderait avec un dimanche, afin de réunir plus aisément les ouvriers encore attachés aux pratiques dû christianisme, et ceux qui y avaient renoncé. Il proposa de se servir des femmes et des enfants pour rompre les rangs des soldats et les entraîner à se confondre avec le peuple.

A l'égard de l'esprit public, les agents révolutionnaires répétèrent ce qu'ils avaient mandé au directoire secret ; ils dirent que l'impatience était générale et extrême, et que la chute de la tyrannie était certaine, à moins que les soldats ne se décidassent à faire main basse sur le peuple : dans ce cas, ils comptaient sur le nombre et sur le courage des démocrates, secondés par des dispositions militaires mûrement concertées.

Cependant, les renseignements donnés par les agents ne parurent pas suffisants au comité militaire, qui désira plus de précision, et voulut que les citoyens destinés à jouer dans l'insurrection un rôle important, fussent consultés, de manière à ne pas se méprendre sur leurs intentions. Ces nouveaux rapports devaient être remis à Massart, et communiqués par lui à une assemblée générale indiquée pour le lendemain matin chez Dufour, au faubourg Poissonnière.

Tandis que l'agitation, toujours croissante, faisait présager généralement un choc prochain, le directoire secret mesurait dans le silence les forces qu'il avait ralliées, combinait les

mouvements à leur imprimer, et mûrissait les plans par lesquels il se proposait d'atteindre le grand but de la révolution, c'est-à-dire l'égale répartition des biens et des peines.

En portant les regards autour de lui, il se voyait à la tête d'une armée composée d'un grand nombre d'amis ardents de la révolution, ralliés par ses soins à un but commun, et impatients de se mesurer avec la tyrannie ; des membres des autorités en exercice. avant le 9 thermidor; des canonniers df- Paris, célèbres par leur esprit démocratique; des officiers destitués ; des patriotes des départements qu'il avait appelés à Paris ou qui y étaient venus pour se soustraire à la persécution ; des militaires détenus pour cause de civisme ou d'insubordination; des grenadiers du Corps législatif: de presque toute la légion de police, et du corps entier des Invalides^

A côté du tableau de ses forces, il avait devant les yeux celui des forces que la tyrannie pouvait lui opposer : il savait que des corps armés pourraient, quoique faibles, entraver la marche du peuple; que les royalistes prendraient probablement la défense du gouvernement qu'ils haïssaient, pour ne pas subir la loi de l'égalité qui leur était encore plus odieuse ; que la pluralité des riches qui commandaient exclusivement la garde nationale , verraient avec peine le triomphe de la démocratie ; que les principaux avaient des

1. On peut, sans exagérer, portera dix-sept mille les hommes prêts à prendre l'initiative de Tinsurrection , qui se trouvaient alors à Paris, sans compter la clause très-nombreuse des ouvriers dont le mécontentement et l'impatience éclataient de toute part. Voici l'état qui servit de base aux déterminations du directoire secret :

Révolutionnaires 4 000

Membres des anciennes autorités 1 500

Canonniers l 000

Officiers destitués 500

Révolutionnaires des départements 1 000

Grenadiers du Corps législatif 1 500

Militaires détenus 500

Légion de police 6000

Invalides 1000

armes, et que le gouvernement pourrait en fournir aux autres.

De leur côté, les conjurés avaient à leur disposition les armes et les munitions dont les grenadiers du Corps législatifs et les légionnaires étaient pourvus, et comptaient s'emparer de celles qui étaient déposées chez les armuriers, aux chefs-lieux des sections, aux Tuileries, aux Feuillants et aux Invalides, à l'aide des citoyens les plus audacieux et de la connivence de ceux qui étaient préposés à la garde des magasins. Ils comptaient en outre sur l'artillerie du camp de Vincennes, qui leur était dévouée, et espéraient que les troupes se joindraient au peuple, que l'éclat subit d'une immense population frapperait d'effroi les partisans de la tyrannie, et que le peuple trouverait un puissant auxiliaire dans la lâcheté si naturelle aux favoris de la fortune, sur lesquels le gouvernement fondait ses principales espérances.

Est-ce pour se soutraire à la juste haine du peuple, est-ce pour seconder les conjurés ou pour les connaître et les perdre, que le directeur Barras eut, le 30 germinal, avec Germain, à ce autorisé par le directoire secret , une longue conférence, dans laquelle il le sonda sur les causes de l'effervescence qui se manifestait dans le peuple ; et que , le 20 floréal au soir, il fit offrir aux principaux conjurés par l'organe de Rossignol et de Louel, ou de se mettre avec son état-major à la tête de l'insurreclion, ou de se constituer en otage au faubourg Antoine? Ceux qui voudraient donner à ces faits une interprétation Lonorable pour le directeur Barras, auraient aussi à expliquer pourquoi il ne fit pas prévenir de la dénonci.ition qui avait été faite contre eux au Directoire exécutif, le 15 floréal, ceux à qui il paraissait témoigner le 20, tant d'intérêt et de confiance '.

1. Un fait postérieur à notre conspiration paraît éclaircir ce mystère. Après la dissolution violente du directoire secret et l'emprisonnement de plusieurs de ses membre?, d'autres démocrates entreprirent de briser leurs fers et de continuer leur ouvrage. Deux amis du directeur Barras s'introduisirent auprès d'eux et leur persuadèrent que celui-ci partageait leurs vœux et désirait seconder efficacement leurs efforts. Ce fut

Après s'être rendu compte des forces de la démocratie à Paris, après avoir recueilli les vues des patriotes les plus éclairés, et après avoir entendu le comité militaire, le directoire secret crut devoir tracer un mode d'insurrection, afin que tous les efforts tendissent uniformément vers le même but, et afin que l'entreprise n'échouât pas faute de prudence.

On avait reconnu depuis longtemps l'avantage qu'il y aurait à ouvrir l'insurrection par l'annonce publique d'un directoire insurrectionnel auquel tout devait se rallier, et dont chacun devait suivre l'impulsion.

Cette annonce devait se faire par la promulgation de l'acte insurrecteur, arrêté de concert avec le comité montagnard.

Dans cet acte, ainsi que dans ceux qui auraient paru pendant et après l'insurrection, le directoire secret prenait le titre de comité insurrecteur de salut public, pour se rapprocher de formes sous lesquelles on avait préparé l'égalité avant le 9 thermidor, et pour éviter toute ressemblance avec celles que l'aristocratie avait instituées.

Le partage de l'armée insurgente en trois divisions avait été adopté. Trois généraux devaient les commander sous les ordres d'un général en chef, soumis à ceux du comité insurrecteur; à chaque général de division eussent été subordonnés des chefs d'arrondissement, et à ceux-ci, des chefs de sections, subdivisées elles-mêmes par pelotons.

A l'égard des généraux, les vues du comité se portaient sur Fion, Germain, Rossignol et Massart. Les chefs et les commandants de pelotons, désignés par le même comité, devaient se présenter pour former les rangs du peuple, au

par leurs conseils qu'on forma le projet de faire fraterniser les démocrates et les militaires du camp de Grenelle, avec lesquels ils se seraient portés ensuite sur le Directoire exécutif pour opérer les changements désirés. Les promesses faites, au nom de Barras, par ses amis, une somme d'environ 24 000 francs par eux distribuée, et les protestations de quelques officiers du camp, déterminèrent, en effet, les démocrates à s'y présenter en foule sans armes, aux cris de : Vive la République! et en chantant des hymnes patriotiques; au lieu de la fraternité qu'on leur avait promise , ils y trouvèrent la mort. Qui tendit ces pièges ? qui voulut détruire d'un seul coup le parti démocratique? (Buonarroti.)

moment où la proclamation de l'acte insurrecteur, le tocsin, les trompettes et la voix des amis de la liberté, l'eussent appelé à reconquérir ses droits.

Un point essentiel était d'attacher à chaque section des démocrates éclairés, chargés d'expliquer au peuple les dispositions de l'acte insurrecteur, et de lui en démontrer la justice et l'utilité.

L'armée populaire étant ainsi composée, à l'aide de l'insurrection qu'on ee flattait de rendre générale dans les classes laborieuses, il fallait la diriger contre la tyrannie et l'opposer à ses forces. Des colonnes devaient marcher sur le Corps législatif, sur le Directoire exécutif, sur l'état-major, et sur les hôtels des ministres pour soutenir les républicains, chargés d'arrêter les usurpateurs.

Les sections les plus aguerries et les mieux armées eussent été dirigées vers les dépôts d'armes et de munitions, et surtout vers le^ camps de Grenelle et de Vincennes, où il n'y avait pas plus de huit mille hommes que l'on croyait prêts à se joindre au peuple.

Pour hâter cette jonction , on se proposait d'employer l'appareil d'une grande force autant que le langage de la persuasion ; des orateurs eussent rappelé aux soldats les crimes du gouvernement et leurs devoirs envers la patrie; les femmes leur eussent présenté des couronnes et des rafraîchissements; les invalides les eussent invités à suivre leur exemple. Au pis aller, des dispositions étaient prises pour encombrer les rues et pour faire pleuvoir sur les troupes des torrents d'eau bouillante mêlée avec du vitriol, et une grêle de pierres, de tuiles, d'ardoises et de briques.

Le reste de l'armée populaire eût été employé à garder les issues de Paris, à maintenir les communications entre les différents corps du peuple, à protéger l'approvisionnement de la ville, h. empêcher tout rassemblement anti-populaire, à intercepter toute correspondance aristocratique, à repousser toute tentative de pillage, et à exécuter les ordres dt s' autorités insurrectionnelles.

Des accidents imprévus, semblables à ceux qui causèrent

les malheurs de prairial, auraient pu rendre douteux le succès de l'entreprise, si on n'avait pas songé à les prévenir. Parmi ces accidents, le défaut de subsistances qui eût empêché le peuple de rester sous les armes tout le temps nécessaire, était infiniment à redouter ; aussi le comité insurecteur avisait-il aux moyens de faire approvisionner abondamment tous les lieux où le peuple pourrait s'assembler, et c'était principalement dans cette vue, qu'il avait arrêté de faire installer, dès le commencement du mouvement, dans chaque section, trois membres du comité révolutionnaire qui était en exercice au 9 thermidor, et de les charger de mettre à l'instant sous la main des citoyens insurgés, les vivres dont ils pourraient avoir besoin, en saisissant les denrées déposées dans tous les magasins publics et privés, et d'exécuter surle-champ les premiers soulagements promis aux malheureux.

Afin de donner au peuple une idée sensible de la nouvelle révolution, et d'affermir son zèle, le comité insurrecteur se proposait de publier pendant l'insurrection, deux arrêtés, en vertu desquels les pauvres eussent été immédiatement habillés aux frais de la République, et logés le même jour dans les maisons des riches, à qui on n'aurait laissé que le logement indispensable.

Il est bon de faire connaître l'idée que le comité insurrecteur s'était formé du jugement populaire, auquel il voulait soumettre les principaux coupables , c'est-à-dire les membres des deux Conseils et ceux du Directoire exécutif. Le crime était évident, la peine était la mort, un grand exemple était nécessaire.

Cependant on voulait que cet exemple portât l'empreinte d'une rigoureuse justice et du sentiment profond du bien public II était convenu que le peuple insurgé entendrait un rapport détaillé et individuel sur les trahisons dont il avait été la victime, et serait invité à excepter de la proscription ceux d'entre les accusés à qui un égarement excusable, des mœurs simples et populaires, ou quelque service éclatant rendu à l'égalité pendant l'insurrection, auraient pu faire

pardonner les fautes politiques. Il y avait, au comité ingurrecteur, des avis d'après lesquels les condamnés eussent été ensevelis sous les décombres de leurs palais, dont les débris auraient rappelé aux générations les plus reculées, la juste punition infligée aux ennemis de l'égalité. ■ Toutes les mesures d'attaque et de défense allaient être indiquées aux agents d'arrondissement et aux généraux que le comité était sur le point de nommer.

Un point fort délicat fut mûrement discuté dans le comité insurrecteur. Il s'agissait de déterminer quelle part auraient ses membres à l'exercice de la nouvelle autorité. Son dessein était de parler au peuple sans réticences et sans détours, et de rendre à sa souveraineté le plus éclatant hommage. S'il avait jugé nécessaire, pour le succès complet de l'insurrection, d'être investi temporairement de tout le pouvoir national, il n'eût pas balancé aie demander. Mais toute institution de ce genre ayant été précédemment repoussée, il restait seulement à examiner s'il convenait d'engager le peuple insurgent à instituer un corps peu nombreux, chargé d'inspirer les mesures législatives à la nouvelle Convention dont il exécuterait les décrets, ou s'il était plus utile d'abandonner à celle-ci ce soin important.

Quelle qu'eût été la décision du comité insurrecteur, il aurait encore fallu se demander si le succès de la nouvelle révolution n'exigeait pas que ses membres composassent exclusivement le corps dont il s'agit.

Rien n'ayant été statué à cet égard, je ne puis que rapporter les raisonnements par lesquels le comité avait comparé les avantages et les inconvénients des divers plans qu'il eût pu adopter.

On considéra d'abord que la conversion de l'initiative insurrectionnelle en un pouvoir permanent et nécessairement très-étendu, ferait soupçonner les membres du comité insurrecteur de vues ambitieuse et intéressées; on craignit que de semblables inculpations, par la facilité avec laquelle elles s'accréditent et se propagent, n'entravassent leur marche et ne leur laissassent pas le temps de réaliser le bien qu'ils se

proposaient ; et l'on se demanda si la présence des conjurés dans la nouvelle Convention, leur union intime et la confiance dont ils seraient investis, ne suffiraient pas pour communiquer aux lois l'esprit de leur entreprise , et pour élever à la magistrature suprême des citoyens dignes d'en exercer le pouvoir.

D'un autre côté, le comité insurrecteur ne voyait pas beaucoup d'hommes en qui la pureté des principes se trouvât réunie au courage, à la fermeté et à l'intelligence nécessaires pour les réduire en pratique ; il sentait combien il était dangereux de ne pas laisser le soin d'achever l'ouvrage à ceux qui avaient eu la hardiesse de le commencer, et redoutait la duplicité de certaines personnes avec qui il allait se trouver en concurrence. Après avoir longtemps hésité, nos conjurés s'étaient presque décidés à demander au peuple un décret, par lequel l'initiative et l'exécution des lois leur seraient exclusivement confiées.

Bien des projets demeurèrent imparfaits, bien des travaux furent interrompus par la trahison qui livra à la vengeance de l'aristocratie ceux que les circonstances avaient portés à la tête du parti démocratique, et le récit de leur conspiration pourrait se terminer ici, si, pour en faire bien connaître toutes les intentions, il n'était pas nécessaire de jeter quelque jour sur l'idée qu'ils se formaient de l'état où se serait trouvée la nation immédiatement après l'insurrection, sur le but final auquel ils visaient, et sur les moyens qu'ils comptaient employer pour l'atteindre.

Au milieu de l'épouvante qu'une révolution si radicale eût imprimée aux aristocrates de toutes les nuances, et de la joie que des changements si populaires eussent excitée dans la classe nombreuse des hommes laborieux et des malheureux, allait s'élever la nouvelle Convention*, portée à fonder solidement l'égalité par les principes de presque tous ses membres, et par les vœux du peuple dont elle eût été entourée.

A côté d'elle, le comité insurrecteur secondé par les ma-

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