‹ Gracchus Babeuf et la conjuration des ÉgauxChapitre 13 sur 18 · ARRESTATION, PROCÈS ET CONDAMNATION DES CONJURÉS · texte numérisé non relu

ARRESTATION, PROCÈS ET CONDAMNATION DES CONJURÉS

Tant d'efforts auxquels on ne refusera pas le mérite de quelque vertu, furent rendus vains par la trahison de Grisel ; aidés par les ruses de ce perfide, les oppresseurs de la France firent arrêtés, le matin du 21 floréal de l'an iv; la plupart des chefs de la conspiration, Babeuf et BuonarroLi furent saisis au milieu de quelques papiers, dans la chambre où ils avaient passé la nuit à méditer et à préparer l'insurrection et la réforme; Darthé, Germain, Didier, Drouet et plusieurs autres le furent, en même temps, chez Dufoilr où ils étaient assemblés pour fixer le jour du mouvement populaire. L'armée de l'intérieur sous les armes protégeait l'expédition contre la démocratie, et le peuple parisien, à qui l'on fit croire qu'on venait d'arrêter des voleurs, fut spectateur immobile de l'emprisonnement des conjurés, dont il essaya inutilement, quelque temps après, de briser les fers.

L'emprisonnement des conspirateurs et le récit de la conspiration produisii;ent des sentiments différents ; affliction et stupeur chez les opprimés, frémissement d'horreur et joie féroce dans les classes élevées, qui poussèrent des hurle-

ments de mort contre les hahouvisUs. De nombreux papiers saisis auprès de Babeuf firent entrevoir à l'aristocratie le moyen d'an«?antir le parti qu'elle redoutait.

En peu d'instants les cachots de l'Abbaye se remplirent de prévenus, qm y furent traînés à travers les marques du plus vif intérêt que leur prodiguaient le peuple et les soldats. La foule encombra pendant plusieurs jours les rues adjacentes à cette prison; mais bientôt les détenus furent séparés, et ceux qui parurent les plus compromis furent mis au secret dans les tours du Temple. Us s'attendaient généralement à périr sous les coups d'une commission militaire ; Droaet les en préserva.

Par la constitution de l'an m, un député ne pouvait être jugé que sur une accusation du Corps législatif et par une haute-cour de justice dont les jurés étaient au choix des assemblées électorales des départements. Il fallait plusieurs mois pour former ce tribunal extraordinaire qui ne pouvait siéger près de la commune où résidait le gouvernement.

Drouet prévenu était député, et on fut forcé de surseoir au jugement des autres jusqu'à ce qu'on sût si, étant accusé, il n'entraînerait pas à son tribunal ceux dont il paraissait être complice.

Deux jours après son emprisonnement, Babeuf adressa au Directoire exécutif la lettre suivante :

Paris , 23 floréal an iv de la République.

Gr. Babeuf, au directoire exécutif.

« Regarderiez-vous au-dessous de vous, citoyens directeurs, de traiter avec moi comme àe puissance à puissance? Vous avez vu à présent de quelle vaste confiance je suis le centre ! Vous avez vu que mon parti peut bien balancer le vôtre! Vous avez vu quelles immenses ramifications y tiennent! J'en suis plus que convaincu, cet aperçu vous a fait trembler.

« Est-il de votre intérêt, est-il de l'intérêt de la patrie de

donner de l'éclat à la conjuration que vous avez découverte? Je ne le pense pas. Je motiverai comment mon opinion ne peut être suspecte.

« Qu'arriverait-il, si cette affaire paraissait au grand jour? Que j'y jouerais le plus glorieux de tous les rôles : j'y démontrerais avec toute la grandeur d'âme, avec l'énergie que vous me connaissez, la sainteté de la conspiration dont je n'ai jamais nié d'être membre. Sortant de cette route lâche et frayée des dénégations dont le commun des accusés se sert pour parvenir à se iustifier, j'oserais développer les grands principes, et plaider les droits éternels du peuple avec tout l'avantage que donne l'intime pénétration de la beauté de ce sujet; j'oserais, dis-je, démontrer que ce procès ne serait pas celui de la justice, mais celui du fort contre le faible, des oppresseurs contre les opprimés et leurs magnanimes défenseurs. On pourrait me condamnera la déportation, à la mort; mais mon jugement serait aussitôt réputé prononcé par le crime puissant contre la vertu faible ; mon échafaud figurerait glorieusement à côté de celui de Barnevelt et de Sidney. Veut-on, et dès le lendemain de mon supplice, me préparer des autels auprès de ceux où l'on révère aujourd'hui comme d'illustres martyrs, les Robespierre et les Goujon? Ce n'est point là la voie qui assure les gouvernements et les gouvernants.

« Vous avez vu, citoyens directeurs, que vous ne tenez rien lorsque je suis sous votre main; je ne suis pas toute la conspiration, il s'en faut bien : je ne suis même qu'un simple point de la longue chaîne dont elle se compose. Vous avez à redouter toutes les autres parties autant que la mienne : cependant vous avez la preuve de tout l'intérêt qu'elles prennent à moi; vous les frapperiez toutes en me frappant, et vous les irriteriez.

oc Vous irriteriez, dis-je, toute la démocratie de la République française; et vous savez encore que ce n'est pas si peu de chose que vous aviez pu d'abord l'imaginer : reconnaissez que ce n'est pas seulement à Paris qu'elle existe fortement; voyez qu'il n'est pas un point des départements où elle ne

soit puissante. Vous la jugeriez bien mieux, si vos captureurs avaient saisi la grande correspondance qui a mis à portée de former des nomenclatures dont vous n'avez aperçu que quelques fragments. On a eu beau vou'oir comprimer le feu sacré-; il brûle, et il brûlera; plus il parait dans certains instants ane'anti, plus sa flamme menace de se réveiller subilement forte et explosive.

« Eotreprendriez-vous de vous délivrer en total de cette vaste secte sans-culottide qui n'a pas encore voulu se déclarer vaincue? Il faudrait d'abord en supposer la possibilité; mais où vous trouveriez-vous ensuite? Vous n'êtes pas tout à fait dans la même position que celui qui déporta, après la mort de Gromwell, quelques milliers de républicains anglais. Charles II était roi, et quoi qu'on en ait dit, vous ne l'êtes pas encore; vous avez besoin d'un parti pour vous soutenir; et, ôiez celui des patriotes, vous êtes exclusivement vis-à-vis du royalisme. Que de chemin croyez -vous qu'il vous ferait voir, si vous étiez seuls contre lui?

c Mais, direz-vous, les patriotes nous sont aussi dangereux que les royalistes, et peut-être plus. Vous vous trompez; remarquez bien le caractère de l'entreprise des patriotes, vous n'y distinguerez pas qu'ils voulaient votre mort, et c'est une calomnie de l'avoir fait publier. Moi, je puis vous dire qu'ils ne la voulaient pas; ils voulaient marcher par d'autres voies que celles de Robespierre : ils ne voulaient point de sang; ils voulaient vous forcer à confesser vousmêmes que vous avez fait du pouvoir un usage oppressif, que que vous en avez écarté toutes les formes et les sauve-gardes populaires, et ils voulaient vous le reprendre : ils n'en seraient point venus là, si, comme vous aviez semblé le promettre après vendémiaire, vous vous étiez mis en mesure de gouverner populairement,

« Moi-même, par mes premiers numéros, je vous en avais voulu ouvrir la porte : j'avais dit comment j'entendais que vous auriez pu vous couvrir des bénédictions du peuple : j'avais expliqué comment il me paraissait possible que vous fissiez disparaître tout ce que le caractère constitutionnel de

votre gouvernement oflre de contraste avec les véritables principes républicains.

a Eh bien! il en est temps encore : la tournure de ce dernier événement peut devenir profitable et salvatrice pour vous-mêmes et pour la chose publique. Dédaigneriez-vous mon avis et mes conclusions, qui sont que l'intérêt de la patrie et le vôtre consistent à ne point donner de célébrité à l'affaire présente ? J'ai cru apercevoir que c'est aussi déjà votre avis de la traiter politiquement : il me semble que vous ferez bien. Ne croyez pas intéressée la démarche que je fais : la manière franche et neuve dont je ne cesse de me déclarer coupable dans le sens que vous m'accusez, vous fait voir que je n'agis point par faiblesse : la mort ou l'exil seraient pour moi le chemin de l'immortalité, et j'y marcherai avec un zèle héroïque et religieux ; mais ma proscription, mais celle de tous les démocrates, ne vous avanceraient point et n'assureraient pas le salut de la République. J'ai réfléchi qu'au bout du compte vous ne fûtes pourtant pas constamment les ennemis de cette République; vous fûtes même évidemment républicains de bonne foi : pourquoi ne le seriez-vous pas encore? Pourquoi ne croirait-on pas que vous, qui êtes hommes, ne vous seriez pas temporairement égarés comme d'autres par l'effet assez inévitable d'exagérations différentes des nôtres, dans lesquelles les circonstances vous ont jetés? Pourquoi enfin ne reviendrions-nous pas tous de notre état extrême, et n'embrasserions-nous pas un terme raisonnable? Les patriotes, la masse du peuple, ont le cœur ulcéré ; faut-il le leur déchirer encore plus? Quel en serait le dernier résultat? Ne mériteraient-ils pas bien, ces patriotes, au lieu qu'on aggrave leurs blessures, qu'on songe enfin à les guérir? Vous aurez, quand il vous plaira, l'initiative du bien, parce qu'en vous réside toute la force de l'administration publique. Citoyens directeurs, gouvernez populairement; voilà tout ce que ces mêmes patriotes vous demandent. En parlant ainsi pour eux, je suis sûr qu'ils n'interrompront point ma voix ; je suis sûr de n'être pas par eux démenti. Je ne vois qu'un parti sage à prendre : déclarez qu'il n'y a point eu de con-

^ pi ration sérieuse. Cinq hommes, en se montrant grands et iiéreux, peuvent aujourd'.hui sauver la patrie. Je vous réads encore que Its patriotes vous couvriront de leurs corps, et vous n'aurez plus be.soin d'armées entières pour vous défendre. Les patriotes ne vous haïssent pas, ils n'ont haï que vos actes impopulaires : je vous donnerai aussi alors, pour mon propre compte, une garantie aussi étendue que l'est ma franchise perpétuelle. Vous savez quelle mesure d'influence j'ai sur cette classe d'hommes, je veux dire les patriotes : je l'emploierai à les convaincre que si vous êtes peuple, iU doivent ne faire qu'un avec vous.

a II ne serait pas si malheureux que l'effet de celte simple

lettre fût de pacifier l'intérieur de la France. En prévenant

l'éclat de l'affaire dont elle est le sujet, ne préviendrait-on

pas en même temps ce qui s'opposerait au calme de l'Europe?

« Signé : G. Babeuf. »

Depuis longtemps il était évident, et la découverte de la (Conspiration venait d'en fournir de nouvelles preuves, que la proscription des doctrines démocratiques avait causé une grande division parmi les anciens amis de la révolution, et qu'elle éteignait de plus en plus le zèle du peuple pour la défendre.

Cet état de choses, augmentant les chances favorables au j-arti royaliste soutenu par l'étranger, aurait dû, ce semble, tempérer la fierté des chefs de la nouvelle aristocratie, et les amener à adopter des modifications législatives qui, en leur rattachant les démocrates et par eux le peuple , eussent épargné à la République les luttes qui lui furent si funestes, et à eux-mêmes les malheurs dont ils ont été enfin atteints. C'était là ce que proposait Babeuf, autant dans la vue d'épargner ses amis que dans celle de rendre à l'esprit républicain la vigueur qui s'évanouissait. Mais l'orgueil effrayé peut-il écouter les conseils de la prudence ? Le nouveau gouvernement ferma les yeux, et, dédaignant de faire sagement en ïirrière un pas qui lui eût gagné l'affection du peuple qu'il n'eut jamais, il se livra imprudemment à une fureur aveugle,

et la poussa jusqu'à prêter, en dépit du bon sens et de l'opinion, les intentions du royalisme aux citoyens que le royalisme abhorrait, et à proscrire en eux les seuls hommes de qui la République pouvait raisonnablement attendre un véritable et nécessaire dévouement.

Les révolutionnaires aristocrates ne songèrent qu'à profiter momentanément de la victoire qu'ils devaient à une infâme trahison, pour écraser le parti qui condamnait leur usurpation. Drouet fut mis en accusation et renvoyé par devant la haute-cour de justice dont on fixa le siège à Vendôme.

Nul, disait la constitution de l'an m, ne peut être distrait des juges que la loi lui assigne par aucune commission ou par d'autres attributions que celles qui sont déterminées par une loi antérieure. Néanmoins une loi postérieure à la découverte de la conspiration décida que le député entraînerait ses coaccusés devant la haute-cour qui n'était pas le tribunal que la loi leur avait assigné.

Il y a, disait encore la même constitution, pour toute la République un tribunal de cassation qui prononce sur les jugements rendus en dernier ressort par tous les tribunaux. Cependant la loi susdite ordonna que les jugements de la haute-cour, qui était bien un tribunal, ne seraient pas sujets à cassation.

Ces dispositions contraires à la lettre de la constitution furent attribuées par les consorts de Drouet à la crainte qu'eut le gouvernement d'un débat public sous les yeux du peuple de Paris, et considérées par eux comme les effets de cette animosité qui éclata pendant la discussion, et fit dire à un législateur furieux : Il n'y faut pas tant prendre garde pour des factieux^ et à un autre non moins passionné : Il faudrait trop de temps si on voulait procéder contre des factieux avec toutes les formes.

Cinquante-neuf citoyens, sur lesquels dix-sept étaient contumax, furent mis en accusation à Paris ; beaucoup avec une légèreté inexcusable. En même temps on épiait dans toute la République les moindres prétextes pour grossir le nombre des accusés dont les puissants se flattaient que la

haute-cour ferait une hécatombe. Cherbourg, Arras, Rocheiort, Bourg et Saintes fournirent leur contingent en accusés, si évidemment étrangers à l'aflaire qu'on ne put leur adresser une ombre de reproche.

Tandis qu'on préparait à Paris la tragédie qui allait être jouée k Vendôme, les démocrates parisiens s'agitèrent pour délivrer leurs compagnons : Drouet se sauva de la prison de l'Abbaye, à l'aide d'un guichetier républicain; mais l'évasion des prisonniers du Temple, qui avait été concertée avec les soldats préposés à leur garde, échoua, faute de l'accord nécessaire.

Pache fut le seul homme, hors de prison, qui embrassa ouvertement, dans un écrit imprimé % les opinions et la cause des accusés. Quelques écrivains périodiques opposèrent une faible digue au torrent d'invectives qu'on faisait pleuvoir sur les détenus; mais ils le firent maladroitement et sans courage, tantôt en niant des faits évidents, tantôt en insinuant que le gouvernement avait été le provocateur secret de la conspiration : jamais ils n'osèrent aborder la question de la légitimité des efforts des conspirateurs, et justifier leurs véritables intentions.

Dans la nuit du 9 au 10 fructidor de l'an iv, tous les accusés détenus à Paris furent transférés à Vendôme; l'étatmajor de la place les fit fouiller minutieusement sous ses yeux, et les déposa lui-même dans des cages grillées construites exprès pour les donner, comme des bêtes féroce-, en spectacle aux ennemis de l'égalité et aux hommes trompés que ceux ci ameutaient contre eux. Le convoi traversa Paris au milieu d'une nombreuse armée, et fut escorté dans toute la route par un fort détachement de gendarmerie et par des régiments de cavalerie. Les femmes, filles et sœurs des accusés, qui les suivirent à pied, essuyèrent fréquemment les

1 . Voici le titre de la brochure à laquelle Buonarroti fait allusion : Sur les Factions et les partis, les conspirations et les conjurations et sur celles à l'ordre du jour, par J. N. Pache. Cet acte de courage fait honneur à Pache qui fut le grand administrateur militaire de la Révolution, et avec Bouchotte le véritable organisateur de la victoire. — A. R.

rigueurs de l'atmosphère et les sarcasmes des aristocrates. Ils eurent eux-mêmes autant à souffrir de la brutalité de l'officier qui commandait leur escorte, qu'ils eurent à se louer de l'accueil plein d'égards qu'ils reçurent des administrations municipales de Chartres et de Ghâteaudun.

A Vendôme, on avait préparé tout exprès un tribunal et une vaste maison de justice dans laquelle les accusés présents furent enfeiméa le soir du 13 fructidor : Antonelle et Fion, arrêtés depuis la mise en accusation, ainsi que les accusés venus de Rochefort, de Cherbourg et d'Arras, y entrèrent successivement quelque temps après.

Des troupes de toute arme gardaient avec une grande sévérité les approches de la prison et les avenues de la ville, dont une loi du moment interdisait l'accès à dix lieues à la ronde ; on eût voulu enlever aux débats qui allaient s'ouvrir toute espèce de publicité.

Le temps qui s'écoula entre l'arrivée des accusés et l'ouverture des séances de la haute-cour, fut employé par elle à se constituer, à interroger, à instruire leç contumaces, à former le jury, et à juger les demandes et les déclinatoires présentés j ar les accusés. Ceux-ci en profilèrent pour protester, pour convenir des récusations qu'i s avaient le droit d'exercer, et pour concerter et préparer leurs défenses.

Par les décrets peu constitutionnels dont il a été parlé plus haut, on avait ouvert un vaste champ aux protestations des .accusés; plusieurs d'entre eux, en décUnant la compétence de la haute-cour, entrevirent la possibilité d'élever entre elle et le Corps législatif une contestation qui eût pu amener des événements favorables à la cause populaire; vaine espérance! La haute -cour se déclara compétente.

Sur la totalité des jurés nommés par les assemblées électorales des départements, trente récusations non motivées pouvaient être exercées par les accusés. C'était une opération fort grave de laquelle pouvait dépendre le sort d'un grand nombre d'entre eux.

A l'aide des renseignements incomplets et souvent inexacts recueillis dans les départements, les accusés convinrent, par

une délibération commune, des noms à rejeter; trente se les distribuèrent, afin que chacun d'eux en récusât un.

Cependant, les élections de l'an iv ayant été faites en beaucoup de lieux en l'absence des républicains proscrits ou violemment expulsés des assemblées, et sous l'influence des ennemis de la révolution, il était impossible de ne laisser sur le tableau des jurés que de vrais amis de la liberté ; force fut de se contenter des moins mauvais. Parmi ceux qui méritaient une confiance entière, les uns furent exclus par le tribunal comme parents d'émigrés ; d'autres, sacrifiant à la peur, feignirent d'être malades et furent excusés : trois assistèrent aux débats.

Dès que Babeuf fut privé de la liberté, sa première pensée fut d'avouer la conspiration et d'en soutenir la légitimité. Elle résulte de ses réponses au ministre de la pobce qui lui demandait s'il avait eu le dessein de renverser le gouvernement et s'il était associé à quelques personnes pour y parvenir. Les voici : « Intimement convaincu que le gouvernement actuel est oppresseur, j'aurais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le renverser. Je m'étais associé avec tous les démocrates de la République ; il n'est pas de mon devoir d'en nommer aucun. » Interpellé par le même ministre sur les moyens qu'il comptait employer, il répondit : « Tous les moyens légitimes contre les tyrans; » et, peu après: « Je n'ai pas à donner les détails des moyens qui eussent été employés. Au surplus, ils ne dépendaient pas seulement de moi; je n'avais que ma voix dans le conseil des tyrannicides. »

Interrogé quelques jours après par le directeur du jury, il répondit ainsi à l'imputation d'être l'auteur de la conspiration : « J'atteste qu'on me fait trop d'honneur en me décorant du titre de chef de la conspiraiion ; je déclare que je n'y avais même qu'une part secondaire et bornée à ce que je vais dire : je l'approuvai, cette conspiration, parce que je la croyais légitime, parcaque je croyais et que je crois encore que le gouvernement actuel est souverainement criminel, usurpateur de l'autorité, violateur de tous les droits du

peuple qu'il a réduit au plus chétif dénuement, au plus déplorable esclavage, criminel enfin de lèse-nation au premier chef; et que je croyais et que je crois encore à la sainteté du principe, que c'est un devoir rigoureux pour tous les hommes libres de conspirer contre un tel gouvernement : alors je consentis volontiers à aider de tous mes moyens les chefs et les meneurs d'une conspiration qui se forma contre lui. » Et après avoir établi le rôle qu'il avait joué dans la conspiration, il ajouta : « Voilà des détails qui détruiront sans doute la supposition absurde que j'étais le chef de la conspiration ; et cela fondé sur la seule circonstance que je me trouvais, au moment de mon arrestation, à côté d'une partie des papiers des conspirateurs. Je le répète, ce n'est point que je veuille par là atténuer ma culpabilité ; je ne veux qu'être de bonne foi et ne point paraître avec un rôle plus brillant que je ne mérite, avec un rôle qui n'est pas le mien. Je consens après cela à porter cependant la plus forte peine du crime de tramer contre des oppresseurs; car j'avoue encore que, quant à l'intention, personne n'a pu conspirer contre eux plus fortement que moi : j'ai la conviction que c'est un crime commun à toHS les Français, du moins à toute la partie vertueuse, à tout ce qui ne veut pas de l'alTreux système du bonheur d'un trèspetit nombre, fondé sur l'opprobre et l'extrême misère de la masse; je me déclare complètement atteint et convaincu du forfait, et je déclare que c'était celui de tous les conspirateurs que je servais. »

Pendant la longue instruction faite par le directeur du jury, les principaux accusés détenus furent constamment au secret. Dans l'impossibilité de se concerter avec Babeuf, qui était censé le mieux instruit de l'affaire, les autres, de crainte de se contredire ou de se compromettre réciproquement, durent lui abandonner le soin de donner des explications, et se maintenir dans les bornes d'une rigoureuse circonspection. Les uns mé connurent leur propre écriture, d'autres imaginèrent des fables; Darthé protesta continuellement contre la légalité de la procédure.

Sans la faiblesse de Pillé, arrêté avec Babeuf et Buonar-

ro.i, son écriture et celle de quelques prévenus seraient demeurées inconnues. Craignant follement que les nombreuses copies qu'il avait faites des a tes du comité insurrecteur dont il avait été le secrétaire, n'attirassent sur sa tête l'accusation d'a\oir trempé activement dans le projet, il se hâta de déclarer ce qu'il avait fait et vu, et de faire connaître les auteurs des manuscrits qu'il avait transerits. Cet accusé, dont la conduite timide eut de funestes conséquences, joua adroitement dans les prisons et pendant les débats, le rôle d'imbécile. Devant la haute-cour, ii prétendit qu'un esprit malfaisant l'avait poussé chez Babeuf; il déclara qu'on pouvait avoir un pacte avec un démou pour en être protégé ou pour nuire à quelqu'un, et demanda la j^arole pour donner, dil-ii, des détails. Aucun des accusés vraiment compromis ne chancela devant le danger capital et imminent dont ils étaient menacés. Tous demeurèrent inébranlables dans leur attachement aux doctrines qu'ils avaient dépendues, ef dans la résolution de les sceller de leur sang; personne ne fut compromis par leurs déclarations.

A leur arxivée à Vendôme, ils étaient déjà convenus de renoncer à toute réticence, à tout faux-fuyant, à toute dénégation, d'avouer la conspiration et de se borner pour toute défense à en démontrer la légitimité. Ils pensaient devoir ce dernier témoignage à la justice de leur cause, et à la patrie un exemple mémorable de persévérance et de fermeté. D'autres accusés, moins compromis et plus prudents, furent alarmés de ce plan de défense et se mirent en devoir d'en empêcher l'exécution. « Si vous avouez, disaient-ils à leurs camarades, la réalité de la conspiration, le jury pourra-t-U la déclarer non constante? se pourrait-il qtte, ]^armi nos jurés, il y en eût quatre qui osassent justifier vos intonlions, ou répon ire par un pieux mensonge aux questions de fait qui leur seront soumises ? Ce serait trop présumer d'hommes élus dans un temps de corruption et de perversité. Si la conspiration est déclarée léelle, n'entraînerez vous pas dans votre perte, nous qui sommes vjs amis, et ces nombreux républicains qui sont déjà en bnlt^ aux calomnies ef aux per-

sécutions? Craignez de mettre la vertu de nos juges à une trop rude épreuve, et offrez-leur au moins un prétexte pour vous absoudre. »

Soit que ces remontrances fissent craindre aux principaux accusés qu'il n'éclatât pendant les débats une funeste division, soit qu'ils reculassent devant l'idée de blesser la patrie en nuisant à leurs amis, soit enfin qu'ils ouvrissent leur cœur au soin de leur propre conservation, le premier plan fut rejeté; et on convint que la conspiration formelle serait niée, que son but serait hypothétiquement défendu, et qu'on tâcherait de donner des explicaitions vraisemblables aux pièces saisies et aux faits prouvés.

Cependant, le témoignage du dénonciateur était détaillé et précis, et quoiqu'il fût unique sur le fond de l'accusation, il était tellement corroboré par les écrits nombreux et accablants des accusés, qu'il semblait impossible que, toute considération politique à part, un homme de bonne foi niât, après le plus léger examen, la réalité de la conspiration.

Dès lors, les accusés gravement compromis se proposèrent de se défendre en soutenant que le concert qu'on prétendait établir, n'avait pas existé, et qu'eût-il été réel, il était dénué de toute criminalité, soit par le défaut de moyens d'exécution, soit parce que, dans l'hypothèse la plus favorable, le but qu'on leur attribuait était légitime et fondé en droit.

Ce que l'on préparait pour les débats, Antonelle ^ l'exécuta d'avance auprès du public. Ce généreux citoyen fit alors le plus noble usage de ses talents et de ses biens. Quoique nulle présomption légale ne s'élevât contre lui, il épousa franchement la cause de ses amis détenus ; par de nombreux écrits, il disposa l'opinion à accueillir favorablement leur défense ; et, du fond de son cachot, il accusa sans ménagement legou-

1. Voici en quels termes Charles Nodier parle d'Antonelle à l'occasion du procès de Vendôme : « Antonelle montrait là, devant Téchafaud de Sidney, le flegme dont il avait fait preuve le 13 vendémiaire, en se promenant un livre à la main sur la terrasse des Tuile, ies. Son calme aisé et noble imposa une sorte de respect qui gagna jusqu'au mmistre immédiat de l'accusation; il parla peu, rarement, d'une manière posée et presque insouciante. »

vernemeut, rendit hommage à la constitution de 1793, justifia les intentions des conspirateurs et osa presque se déclarer leur complice.

A cette malheureuse époque, l'énergie républicaine était presque toute enfermée dans la prison de Vendôme. Là les accusés s'encourageaient mutuellement à servir le peuple par l'exemple d'une inébranlable fermeté, et vivaient dans la fraternité lapins démocratique. Les nuances qae l'on remarquait entre les égaux et les ex-convenliocnels n'empêchèrent pas que l'harmonie ne fût complète ; elle s'accrut tous les jours par le rapprochement des opinions et par la fidélité avec laquelle chacun rempUt son devoir devant le tribunal.

Le soir, des chants républicains auxquels tous les prisonniers prenaient part, retentissaient au loin, et les habitants de Vendôme, attirés par l'intérêt et par la curiosité sur une colline voisine, y mêlaient souvent leurs voix et leurs applaudissements.

Pour des hommes qui avaient tant osé en faveur d'une cause à laquelle ils étaient si dévoués, le sort de la République était nécessairement le sujet permanent de leurs entretiens et de leurs inquiétudes. Un malheur horrible fournit aux unes et aux autres un nouvel aliment. A peine les accusés étaient arrivés à Vendôme, qu'ils apprirent le fatal événement de Grenelle, où, par un infâme guet-apens, perdidirent la vie tant de purs démocrates qu'y avait amenés le désir de briser les fers des prisonniers, et de rétablir les droits du peuple. Par cette exécrable boucherie, la puissance de l'aristocratie s'accrut de toute la force qui fut arrachée au parti démocratique.

Peu de temps après, quelques conspirateurs royalistes, émissaires de la dynastie proscrite par les lois, et pris sur le fait, furent traités avec une scandaleuse indulgence par une grande partie de la législature qui les protégeait, et par la commission militaire qui les jugea.

Vers la même époque les tribunaux chargés de juger les contumax du 13 vendémiaire, déclarèrent non constante la conspiration qui ensanglanta ce jour-là la ville de Paris.

Cette condescendance judiciaire déplut au ministère. Je crains, disait un de ses membres, qu'elle ne fasse planche pour les accusés de Vendôme : c'était surtout d'eux que le gouvernement désirait se défaire.

Enfin les débats furent ouverts le 2 ventôse de l'an v' ; quarante-sept accusés étaient présents; dix-huit furent jugés par contumace. Babeuf, Darthé, Buonarroli, Germain, Cazin, Claude Ficquet, Bouin, Fion,Ricord^ Drouet, Lindet, Amar, Antonelle, Rossignol et dix autres avaient réellement trempé activement dans la conspiration; cinq y avaient participé indirectement, tous les autres y avaient été absolument étrangers, et ne furent traduits devant la haute-cour que par la fureur du parti qui aurait voulu faire de ce tribunal l'exterminateur de la démocratie.

Accusés présents : Babeuf, Darthé, Germain, Blondeau, Cordas, Frossard, veuve Mounard, Buonarroti, Sophie Lapierre *, Goulard, Mugnier, Massart, Raybois, Fion, Cochet, Nayez, Boudin, Jeanne Breton, Vadier, Laignelot, Toulotte, Lambert, Lamberté, Poltofeux, Morel, Dufour, Moroy, Clerex, Araar, Philip, Cazin, Nicole Martin, Taffoureau, Drouin, Roy, Pillé, Breton, Didier, Antonelle, Antoine Ficquet, Ricord, Thierry, Adélaïde Lambert, Vergne, Duplay père, Duplay fils, Crépin.

Accusés contumax : Drouet, Lindet, Vacret, Claude Ficquet, Guilhem, Chrétien, Monnier, Reys, Menessier, Mounard, Baude, Bouin, Parrein, Bodson, Lepelletier, Rossignol, Jorry, Cordebar.

Une force nombreuse gardait le tribunal ; chaque accusé était entre deux gendarmes. La salle était vaste, et l'enceinte réservée au public fut toujours remplie de peuple qui applaudit souvent les accusés, jamais les accusateurs.

Il y eut plusieurs défenseurs qui contrarièrent quelquefois les vues des accusés dont ils n'osèrent jamais justifier les

1. Le président de la liaute-cour était le citoyen Gandon; les juges les citoyens Coffînhal, Pajon, Moreau et Audiet-MassiUon. — A. R.

2. Sophie Lapierre était une chanteuse patriote qui se faisait ordinairement entendre au Café des Bains chinois. — A. R.

iatentious. Les vrais défenseurs de la cause furent Babeuf, Germain, Antonelle et Buonarroti.

Les femmes généreuses qui avaient suivi les accusés assistèrent assidûment à toutes les séances du tribunal.

Parmi les accusés gravement compromis, Darthé seul, plus conséquent que tous les autres, persista dans sa protestation ; jamais il ne reconnut dans la haute-cour le pouvoir de le juger ; il refusa constamment de répondre et de s'expliquer, et se laissa condamner sans se défendre. Après avoir protesté de nouveau devant le jury, il prononça les mots suivants : « Pour moi, si la Providence a fixé à cette époque le terme de ma carrière, je la terminerai avec gloire, sans crainte et sans regret. Que pourrais-je, hélas ! regretter?... Quand la liberté succombe ; quand l'édifice de la République se démolit pièce à pièce ; quand son nom est devenu odieux ; quand les amis, les adorateu» de l'égalité, sont poursuivis, errants, livras à la rage des assassins ou au.\ angoisses de la plus affreuse misère ; quand le peuple, en proie à toutes les horreurs de la famine et de l'indigence, est dépouillé de tous ses droits, avili, méprisé, et languit sous un JGug de fer ; quand cette sublime révolution, l'espoir et la consolation des nations opprimées, n'est plus qu'un fantôme ; quand les défenseurs de la patrie sont partout abreuvés d'outrages, nus, maltraités, et courbés sous le plus odieux despotisme ; quand, pour prix de leurs sacrifices, de leur sang versé pour la défense commune, ils sont traités de scélérats, d'assassins, de brigands, et que leurs lauriers sont changés en cyprès ; quand le royalisme est partout audacieux, protégé, honoré, récompensé même avec le sang et les larmes des malheureux ; quand le fanatisme ressaisit avec une nouvelle fureur ses poignards ; quand la proscription et la mort planent sur la tête de tous les hommes vertueux, de tous les amis de la raison, qui ont pris part aux grands et généreux efforts en faveur de notre génération ; quand, pour comble d'horreur, c'est au nom de ce qu'il y a de plus sacré, de plus révéré sar la terre, au nom de l'amiiié sainte, de la respectable vertu, de l'honorable probité, de la bienfaisante justice, de la douce

humanité, de la Divinité même, que les brigands trament à leur suite la désolation, le désespoir et la mort ; quand l'immoralité profonde, l'horrible trahison, l'exécrable délation, le parjure infâme, le brigandage et l'assassinat sont officiellement honorés, préconisés et qualifiés du nom sacré de vertu ; quand tous les liens sociaux sont rompus ; quand la France est couverte d'un crêpe funèbre ; quand elle n'ofîrira bientôt plus à l'œil effrayé du voyageur que des monceaux de cadavres et des déserts fumants à parcourir ; quand il n'y a plus de patrie, la mort est un bienfait.

« Je ne léguerai à ma famille et à mes amis ni l'opprobre ni l'infamie ; ils pourront citer avec orgueil mon nom parmi ceux des défenseurs et des martyrs de la cause sublime de l'humanité. Je l'atteste avec confiance, j'ai parcouru toute la sphère révolutionnaire sans souillure ; jamais l'idée d'un crime ou d'une bassesse n'a flétri mon âme ; lancé jeune encore dans la révolution, j'en supportai toutes les fatigues, j'en portai tous les dangers sans jamais me rebuter, sans autre jouissance que l'espérance de voir un jour fonder le règne durable de l'égalité et de la liberté ; uniquement occupé de la sublimité de cette philanthropique entreprise, je fis la plus entière abnégation de moi-même ; intérêt personnel ; affaire de famille, tout fut oublié, négligé ; mon cœur ne battit jamais que pour mes semblables elle triomphe delà justice.»

Dès le commencement, les accusateurs nationaux firent éclater une haine acharnée, non-seulement contre les accusés, mais aussi contre tout ce qui avait été fait en faveur de la démocratie dans le cours de la révolution. Posant d'abord en fait l'existence d'un faction imaginaire d'êtres malfaisants f monstres autrefois inconnus, hypocrites, irréligieux, ambitieux, vindicatifs, furieux, calomniateurs, homicides, fils de V anarchie, nés dans son sein, ne connaissant pas d'autre élément, l'appelant sans cesse et ne souriant qu'à elle, ils lui attribuèrent tous les mouvements et tous les actes révolutionnaires, et ne craignirent pas de ranger, avant toute discussion, parmi ses membres, les accusés que la haute-cour avait à juger.

Telle avait été, au dire des accusateurs, l'influence de cette faction, que ceux qui les écoutaient ne purent démêler les événements de la révolution qu'ils honoraient de leur approbation. D'après ladéfinition qu'ils donnèrent d'une insurrection légitime, on dut conclure qu'au fond de leur cœur ils n'exceptaient de l'anathèmepar eux lancé contre les mouvements nationaux, pas même celui du 14 juillet qui était le seul auquel ils paraissaient applaudir.

Il ne fut pas difficile aux accusateurs de prouver, à l'aide de nombreux écrits saisis chez les accusés, le concert qu'ils qualifiaient de conspiration criminelle ; mais, quant à l'intention, élément essentiel du crime, ils s'efforcèrent d'en écarter la discussion, et dans le peu qu'ils en dirent, ils la dénaturèrent par des suppositions et par des inductions hasardées et absurdes. Leur constant objet fut de rendre les accusés méprisables et odieux, et de les empêcher de convaincre la France que leurs vues étaient bienfaisantes, que leur opposition à la constitution de l'an m était légitime, et que leurs tentatives avaient été justes et conformes à l'intérêt général. Que doit-on penser de ces accusateurs qui, chargés de poursuivre au nom de la République les auteurs d'un projet inexécuté, se permirent de justifier la conspiration e.t la révolte armée qui firent verser, au 13 vendémiaire de l'an iv, le sang de plusieurs milliers de citoyens, et dont le but final était de rétablir la royauté ?

De concert avec les accusateurs, les juges voulant resserrer le débat dans les bornes étroites du fait, interposèrent plusieurs fois leur autorité pour interdire aux accusés toute discussion, même hypothétique, du fond de la conspiration, et tout examen de leurs écrits qui, cependant, étaient présentés par l'accusation comme les principaux et presque les uniques moyens des conspirateurs.

Ainsi un tribunal qui paraissait devoir être l'appui des droits de la nation et le frein des hommes puissants, ne fut dans le fait que l'instrument de ceux qui, au mépris de la souveraineté du peuple, s'étaient emparés de l'autorité suprême par la violence et par la ruse.

Quoique les accusés gravement impliqués eussent renoncé à avouer formellement la conspiration, ils persistèrent à ea défendre les principes. La révolution était à leurs yeux une chose sainte ; ils étaient consciencieusement fidèles à la souveraineté populaire et à la constitution de 1793 qui la consacrait ; fiers de ce qu'ils avaient fait pour les rétablir, ils s'honoraient des fers qu'ils portaient et du danger dont ils étaient menacés.

Une forte irritation, suite nécessaire de l'opposition qui s'était manifestée entre les vues des accusateurs et les sentiments des accusés, éclata à plusieurs reprises, par les décla mations virulentes du ministère public, par les interruptions partiales du tribunal, et par les impétueuses réclamations des détenus.

Pouvaient-ils, ceux-ci, entendre de sang-froid calomnier les fondateurs de la République, et refuser aux plus fermes soutiens de l'égalité les talents, le courage et la moralité ? Pouvaient-ils, sans mot dire, s'entendre imputer des sentiments vils et intéressés, eux dont la plupart avaient exposé mille fois leur vie pourla patrie et étaient sortis des fonctions publiques dans une honorable pauvreté ? eux, contre qui ne s'éleva dans le cours d'une si longue procédure pas une seule voix pour leur reprocher une action infâme ?

Pendant les débats, le caractère des accusés ne ^e démentit jamais. En toute occasion ils rendirent d'éclatants hommages à la République et à l'égalité ; plusieurs fois ils réfutèrent victorieusement les sophismes politiques des accusateurs, et firent, presque à chaque séance, retentir les voûtes du tribunal de leurs chants républicains.

Le traître par qui les hommes confiants qu'il avait flattés, enflammés et caressés, furent dénoncés et livrés.... Grisel! figurait sur la liste des témoins, au nombre desquels il y avait d'autres espions de la police qui ayant horreur de sa profonde immoralité, refusèrent de s'asseoir constamment à ses côtés.

0.1 se flatta d'écarter ce témoin, car la loi défendait de faire entendre le dénonciateur, quand il s'agissait de délit dont la

dénonciation est recompensée pécuniairement par la loi, ou lorsque le dénonciateur peut de toute autre manière profiter de sa dénonciation.

Dans l'opinion des accusés et de leurs défenseurs, le mot peut exprimait une possibilité illimitée, et comprenait les récompenses que le dénonciateur de la conspiration pouvait raisonnablement attendre du gouvernement.

L'expédient qu'imaginèrent les accusateurs nationaux pour se tirer de l'embarras où les jetait l'argumentation pressante des accusés, excita un rire universel ; ils osèrent soutenir que la qualification de dénonciateur n'était pas applicable à Grisel, parce que, disaient-ils, ayant fait sa première déclaration au Directoire et non à un officier de police judiciaire, il n'était que simple révélateur.

Ce subterfuge ne fil pas fortune ; néanmoins, le tribunal ayant décidé que la signification du mot peut devait être restreinte aux droits acquis au dénonciateur par l'effet de la dénonciation, ordonoa, au grand scandale de beaucoup de personnes, que Grisel serait entendu.

Il y avait au procès environ cinq ceuts pièces de conviction, et plusieurs séances furent consacrées à les représenter aux accusés qui les reconnaissaient, ou à faire vérifier, par des experts, celîes qu'on attribuait à ceux qui ne répondaient pas ou étaient contumas.

On s'épuisa en conjectures pour savoir quels étaient, dans une pièce à laquelle les accusateurs attachaient une grande importance, les mots que Babeuf avait couverts d'une grosse tache d'encie, en paraphant cette pièce chez le ministre de la pol;ce. La fastidieusi discussion qui eut lieu à ce sujet, occasionna de violentes invectives de part et d'autre, et se termina par un tumulte épouvantable ; la séance lut brusquement levée au milieu des cris des accusaleurs, des défenseurs et ces accusés ; ceux-ci chantèrent avec véhémence, en se retirant, le couplet de l'hymne des Marseillais : Tremblez ! tyrans, et vous perfides ! Le tribuual dressa du tout un procèsverbal, sur lequel le Girps législatif passa à l'ordre du jour.

A la suite d'un reproche adressé par les accusés au prési-

dent, les accusateurs se plaignirent de ce qu'on voulait, en entassant incidents sur incidents, prolonger indéfiniment les débats : « Tant de voix, dirent-ils, s'élèvent contre la lenteur des opérations de la haute -cour !... »

« — Quelles sont ces voix si multipliées ? s'écria Babeuf; amis du peuple, vous le devinez. Ce ne sont que celles de cette caste improprement dite honnête, qui n'est qu'un point par rapport à la masse, mais qui a bien l'insolence de prétendre être tout, de vivre sans rien faire de l'expression des sueurs du grand nombre, de compter pour rien cette masse exclusivement utile, de la juguler, de l'affamer pour prix de l'emploi perpétuel de ses bras, de son intelligence, de son industrie. Telle est, républicains, la poignée de vampires dont on dit que toutes les voix s'élèvent contre la lenteur des opérations de ceux qui se sont promis de nous immoler. Tels sont ceux à qui l'on s'empresse de complaire. Honnêtes gens, vous serez satisfaits ! lisez les premières séances des débats de la haute -cour, vous vous convaincrez comme vous y êtes servis. Et vous, portion essentielle et majeure du peuple, vous verrez comme on vous traite dans la personne de ceux qui n'ont pas abandonné vos intérêts. Vous aussi, amis, ses défenseurs, compagnons de gloire, vous l'avez entendu ; c'est le million doré qui appelle votre crucifiement. Vous ne démêlez pas, à travers les clameurs de la horde dévoratrice, vous ne démêlez pas les voix de ces vingt-quatre millions d'opprimés dont vous avez à soutenir la belle cause. Ils gémissent en silence, chargés de fer, dépouillés, nus, tombant d'inanition, adressant leurs hommages et leurs regrets au:s, mânes des glorieux martyrs qui nous ont précédés dans la carrière de l'établissement de la félicité publique, dont ils vous ont légué l'apostolat sublime, de même que vous le transmettrez à d'autres justes, aussi zélés et peut-être plus heureux que vous et vos prédécesseurs. La vertu ne meurt pas; les tyrans s'abusent dans leurs atroces persécutions ; ils ne détruisent que des corps; l'âme des hommes de bien ne fait que changer d'enveloppe ; elle anime, sitôt la dissolution de l'une, d'autres êtres chez qui elle continue d'inspirer les mou-

vements généreux qui ne laissent jamais de repos au crime dominateur.

« D'après ces dernières pensées, et d'après toutes les innovations que je vois introduire chaque jour pour hâter mon holocauste, je laisse à mes oppresseurs toute la facilité qu'ils désirent; je néglige les détails inutiles de ma défense; qu'ils frappent sans rien attendre; je m'endormirai en paix dans le sein de la vertu. »

Grisel parla pondant deux séances et raconta minulieuse- ;nent tout ce qu'il avait fait pour connaître, seconder, tromr et trahir les accusés. Il dit vrai, sauf quelques additions ictées par la vanité, et par lesquelles il se mit parfois en contradiction avec lui-même. Mais, quoiqu'on ne pût le regarder comme un menteur, on ne fut pas moins révolté de l'effronterie avec laquelle il fit parade de sa perfidie et des ruses au moyen desquelles il avait su capter la bienveillance de ceux dont il méditait la perte.

Par un mouvement naturel d'indignation, Antonelle peignit au vif l'hypocrisie du traître et imprima sur son front le cachet ineffaçable de l'infamie.

En parlant de quelques accusés, Grisel avait dit : « Je ne vois ici que des agents, pas un d'eux n'était le véritable chef de la conspiration; il y avait derrière le rideau des hommes qui faisaient mouvoir et agir ceux-ci. » Ce propos arracha à Germain les phrases suivantes : « Ah! si c'est trop peu de nous, dit-il, va sur les bords de l'Aude soustraire au sable qui le couvre le cadavre de ma femme ; vas en disputer la pâture aux vers moins dignes que toi de le dévorer; précipite-toi comme un tigre affamé sur ma mère; joins à cet abominable festin mes sœurs et leurs enfants ; arrache mon fils des faibles bras de sa nourrice et broie ses tendres membres sous ta dent carnassi re. Nos soixante famille s t'offrent la même dégoûtante curée ; vas la saisir, vas. Eh quoi ! cet appât ne te tente point? C'est que sans doute encore tu dissimules. > Les mots, par lesquels Germain termina son éloquente défense, ne sont pas moins remarquables : « J'attends, :lit-il, sans aucune espèce de crainte ni de faiblesse, votre

prononcé : quel qu'il soit, pourquoi ciaindrais-je? pourquoi faiblirais-je? En effet, mort, la liberté n'aura pas eu de plus dévoué martyr; vivant, elle n'aura pas de plus intrépide défenseur. »

Grisel avait parlé de l'insurrection du 1" prairial an m, en l'attribuant aux anarchistes, dénomination sous laquelle il affectait, à l'instar des accusateurs, de comprendre tous les amis sincères de l'égalité. « Prairial! s'écria Babeuf, époque terrible, journées funestes, mais saintes et révérées, qui ne se représentent jamais à la pensée des Français vertueux sans provoquer l'attendrissement et les regrets, le souvenir des plus grands crimes, celui des efforts généreux de la vertu, et des plus grands malheurs du peuple.... Prairial! journées désastreuses mais honorables, où le peuple et ses délégués fidèles firent leur devoir, où ses traîtres mandataires, où ses affameurs, ses assassins, les usurpateurs de la souveraineté et de tous ses droits, mirent le comble à des atrocités dont a-icune histoire n'offre l'exemple.... Il n'y eut que vous, ô Gracques I ô immortels Français! il n'y eut que vous de généreux; il n'y eut que vous qai osâtes vous déclarer les appuis et les défenseurs du peuple; il n'y eut que vous dont le dévouement entier apjjuya ses trop justes demandes : Du pain et des lois! Goujon, Duroy, Romme, Soubrany, Duquesnoy, Bourbotte, illustres victimes! vous dont les noms à jamais célèbres ont déjà retenti dans cette enceinte, où ils retentiront encore plus d'une fois 1 vous dont nous ne cessons d'honorer les mânes par nos chants quotidiens! vous dont la constance dans les fers et devant des juges-bourreaux nous servira d'exemple pour supporter la captivité la plus longue et la plus dure! vous enfin, que les méchants ont tués, mais qu'ils n'ont pu flétrir un seul jour! glorieux martyrs 1 intrépides soutiens de l'égUité sainte! vous sauvâtes à la liberté, à la souveraineté du peuple, à tous les principes garants de son bonheur, l'opprobre d'être envahis sans une courageuse résistance.... Nois avons dû vous remplacer après votre chute ; tombés comme vous, nous devons vous imiter et paraître devanc nos persécuteurs, inébranlables , comme

vous ; et tout véritable républicaia doit honorer l'époque où vous mourûtes victimes des plus détestables ennemis de la République. .. » Là, le tribunal força Babeuf à se taire.

Des limiers de la police vinrent déposer contre des ouvriers accusés de s'être, de puis l'arrestation de Babeuf, coalisés pour le délivrer et pour exécuter ses projets; ces hommes déhontés, parmi lesquels on voyait un faux monnayeur qu'on avait tiré de prison, tout exprès pour en faire un espion, avaient encouragé par leur concours ceux contre lesquels ils rendaient témoignage.

Au milieu de tant d'êtres pervers, parurent deux infortunés jeunes hommes qui, par leurs malheurs, par leur générosité et par leur courage, firent verser aux spectateurs des larmes d'attendrissement, Jean-Baptistè Meunier et Jean-Noél Barbier, l'un et l'autre soldats, avaient été condamnés à dix ans de fers pour des faits relatifs à l'insurrtclion de la légion de police. Devant la commission militaire qui les jugea, on leur arracha des aveux à charge de quelques-uns des accusés; ce fut pour confirmer ces aveux, qu'on les transféra à Vendôme.

Mais, loin de répondre à 'l'attente des accusateurs, Meunier et Barbier désavouèrent hautement tout ce qu'ils avaient eu la faiblesse de confesser, et aimèrent mieux s'exposer à une nouvelle condamnation, comme faux témoins, que de proférer un seul mot contre les hommes qui étaient mis en jugement.

Ils firent plus ; ils s'inchnèrent devant les accusés, ils les saluèrent par des chants républicains ; ils les appelèrent amis du peuple; ils demandèrent à partager leur gloire. Tant de vertu fut récompensée par une nouvelle condamnation aux fers.... 0 temps!...

Aucun des accusés n'était plus que Babeuf gêné dans sa défense, par la résolution qui avait été prise en commun, de nier la conspiration. Sur environ cinq cents pièces de conviction, saisies presque toutes auprès de lui, et contenant, en toutes lettres, l'organisation, le plan, les actes et

la correspondance du comité insurrecteur, il y en avait plus de cent écrites de sa main ; la dénonciation était toute contre lui; cinq longues séances furent employées à l'interroger.

Gomment donner aux faits nombreux, résultant de ces pièces, et confirmés par le dénonciateur, des explications tant soit peu vraisemblables? Les principaux accusés essayèrent de le faire; ils réussirent quelquefois partiellement, mais, dans l'ensemble, ils n'obtinrent d'autre succès que celui de mettre un peu plus à l'aise ceux d'entre les jurés qui partageaient déjà leurs opinions. Sous ce rapport, leur défense ne fut qu'un tissu peu cohérent de subtilités que leurs cœurs désavouaient, et auxquelles ils ne se soumirent que par condescendance pour leur compagnon d'infortune.

La vraie défense de ces accusés est tout entière dans l'aveu qu'ils firent de leurs doctrines démocratiques, dans l'hommage solennel qu'ils rendirent à la constitution de 1793^ et dans leur persévérance à justifier hypothétiquement le but de la conspiration.

Cette conspiration était toute renfermée dans l'acte de création d'un directoire insurrecteur, que les accusateurs appelaient une usurpation de la souveraineté ; c'était sur cette pièce que se fondait principalement l'accusation. Babeuf en justifia les motifs, l'intention et les moyens.

«c Ce n'est point ici, dit-il, un procès d'individus, c'est celui de la République ; il faut, malgré tous ceux qui n'en sont pas d'avis, le traiter avec toute la grandeur, la majesté , le dévouement qu'un aussi puissant intérêt commande.... Cet acte, peursuivit-il, appartient à des républicains quelconques, et tous les républicains sont impliqués dans cette affaire ; par conséquent , il appartient à la République, à la révolution, à l'histoire.... Je dois le défendre. »

En comparant, un moment après, sa position actuelle à celle des démocrates non emprisonnés : « Génie de la liberté 1 s'écria-t-il, que de grâces j'ai à te rendre de m'avoir

mis dans une position où je suis plus libre que tons les autres hommes, par cela même que je suis chargé de fers! Qu'elle est belle, ma place I qu'elle c t belle, ma cause ! elle me permet exclusivement le langage de la vérité.... Au milieu de mes chaînes, ma langue est privilégiée sur toutes celles de l'incalculable nombre des opprimés et des malheureux, à chacun desquels on n'a pu , comme à moi, bâtir pour de- Keure un cachot. Ils souffrent, ils sont vexés, pressurés, accablés sous la plus cuisante détresse, courbés sous le plus odieux avilissement, et pour comble d'alroci'é il ne leur est plus permis de se plaindre.... Qu'an moins, si la patrie est condamnée à mourir dans tous ceux de ses enfants qui sont dans cette affaire, il soit dit qu'en périssant, ils n'ont point trahi, qu'ils ont courageusement professé les maximes de leur mère.... Je parle aux venus, elles seules peuvent trouver en nous des justes : s'il n'en était plus pour m'entendre, ah 1 sans doute, il ne resterait qu'à dresser l'échafaud. »

Mais, quand Babeuf parla avec amour de la constitution de 1793, quand il commença à rappeler les violences par lesquelles on l'avait arrachée au peuple, les accusateurs nationaux se mirent à invectiver les accusés, et prétendirent qu'ils conspiraient encore contre le gouvernement. Aussitôt Babeuf fut condamné k se taire.

Buonarroti entreprit aussi de justifier cette pièce ; il dit que le corps qu'elle établissait, n'avait d'autre objet que celui de propager les doctrines démocratiques; il soutint que, lors même que ce corps eût préparé des projets législatifs à soumettre au peuple, dont on connaissait le mécontentement et dont on prévoyait l'explosion, il n'eût fait qu'un acte de prudence nullement contraire aux lois ; et, se plaçant ensuite dans l'hypothèse, que le directoire secret eût voulu provoquer le peuple à examiner la forme du gouvernement, il démontra que celte provocation est le droit de chaque citoyen, dans tout pays régi par une constitution qui , comme celle de l'an m, reconnaît que la souveraineté réside dans l'universdité des citoyens.

Plus tard, Babeuf revint adroitement sur cet objet, et moyennant quelques ménagements préalables, il put dire tout haut : « Provoquer le réveil du véritable peuple, le règne du bouheur, le règne de l'égalité et de la liberté, l'abondanco pour tou«, l'égalité et la liberté de tous, le bonheur de tous : voilà les vœux de ces prétendus fameux msurrecteurs qu'on a peints avec des couleurs si épouvantables aux yeux de toute la France. »

Venant ensuite aux moyens, il fit voir que, daas la réalité, ils se réduisaient à opérer une révolution dans les opinions, un mouvement général dans les esprits, dont il croyait quo les auteurs de l'acte d'accusation s'étaient exagéré les effets : « Car, ajouta-t-]l très-judicieusement, il est trop sensible qu'une révolution morale, résultat nécessaire de la conversioii du plus grand nombrj des hommes et de la renonciation à toutes les passions qui les subjuguent, n'est point uuj chose dont l'exécution, par le seul moyen de l'apostolat des vertus, soit facile à comprendre. Depuis qu'il existe chiz les nations des éclaireurs, des hommes généreux qui se consacrent à prêcher les maximes de la suprême raison, et à indiquer la route de la vraie justice, on n'a guère vu leurs succès, et on les a vus presque tous en être victimes. »

11 fit plus, il prouva que, lorsque le peuple est opprimé , l'insurrection, même partielle, est juete et nécessaire; et, s' appuyant de ses raisonnements et de l'autorité de Mably, il réfuta complètement la doctrine léthargique des accusateurs nationaux qui avaient dit : » L'insurrection n'est légitime que lorsque c'est l'universalité des citoyens qui la font. » Autant fallait-il dire : jamais.

Deux fois Babeuf fut interpellé de nommer ses coopérateurs, et deux fois il repoussa cette provocation avec horreur.

11 repoussa avec la même indignation ce système mensonger par lequel quelques accusés et un défenseur auraient désiré qu'on se défendît en attribuant l'idée de la conspiration à la tyrannie, et en faisant de ses agents les provocateurs de»

actes les plus dangereux pour elle. H s'agissait de l'acte in-

.-iiiTecteur au sujet duquel Ricord s'était écrié : « C'est Grisel

qui l'a fait » : « Non, « répondit fièrement Babeuf, « il ne l'a

■s fait. Ce n'est pas une pièce qui doive faire rougir son au-

ur, et Grisel est un trop grand scélérat pour avoir fait un

reil acte. •»

Toutes les pièces de conviction étaient présentées par les accusateurs dans l'ordre avec lequel elles avaient été réellement faites, et les réunissant naturellement en faisceau, ils en déduisaient facilement l'histoire véritable de la conspiration.

Ce que les accusateurs réunissaient, les accusés, enchaîcés par leurs conventions au système de dénégation, s'efforcèrent de le séparer en rapportant les pièces qu'ils avaient écrites à des causes isolées, à des circonstances fortuites et à des temps différeots. En analysant ces pièces, ils ne laissèrent échapper aucune occasion d'avouer leurs principes démocratiques, de les justifier et de démontrer que la constitution qui régissait alors la France, n'était pas celle que le peuple français s'était ' unée.

G'est ainsi qu'en expliquant un projet d'adresse aux sol- ;?, dont il était l'auteur, Buonarroti dit pourquoi il avait vi activement la révolution française ; développa , malgré ::s interruptions du tribunal, les raisons qa'il avait eues de ùtrfendre la constitution de 1793; accusa le gouvernement d'usurpation et de tvrannie, et fît l'éloge des intentions etdes ;;cteS du gouvernement révolutionnaire. « Le serment! a'écria-t-il, que je fis de défendre le Code qu'un peuple immense avait unanimement sanctionné dans ses jours d'union et de gloire, n'a pu s'effacer de mon cœur, et la foi que l'on vit des esclaves conservera leurs maîtres, je l'avais conservée à un peuple magnanime qui m'accueillit généreusement dans son sein, et m'intima, dans ses jours de liberté, sa volonté solennelle. »

Ce ne fut pas sans être vivement émus, qu'une foule de citoyens de Vendôme et des environs assistèrent avec empressement aux séances de la haute-cour. Ces véhémentes

attaques, souvent répétées contre le gouvernement, ces argumentations pressantes, d'où les accusateurs ne sortirent pas toujours victorieux, cette franche défense des événements les plus populaires de la révolution, ce vif attachement aux droits et aux intérêts du peuple , ces témoins à charge qui refusaient de parler et rendaient hommage à ceux contre lesquels on les faisait paraître, ces familles dévouées, présentes au combat dont elles attendaient l'issue en tremblant, avaient inspiré aux spectateurs, en faveur des accusés, un pressant intérêt qu'augmentaient tous les jours les articles d'un journal, imprimé sur les lieux, et les entretiens des habitants presque exclusivement occupés de ce qui se passait au tribunal.

A ces dispositions bienveillantes se joignit bientôt le désir de garantir les accusés les plus impliqués des dangers dont on les sentait menacés. D'un côté, on fit secrètement des tentatives pour faire insurger en leur faveur une partie des soldats qui les gardaient; elles n'eurtnt pas de succès. De l'autre, on songea à favoriser une évasion clandestine ^

A l'aide de quelques outils, furtivement introduits dans la prison, fut ouverte, en peu de jours, par les prisonniers, une large brèche par oîi ceux qui avaient quelque chose à craindre, allaient se dérober à leurs bourreaux, lorsque la conduite inconsidérée d'un des accusés donna l'éveil et fit évanouir toute espérance de fuite.

Environ trente têtes lurent vouées à la mort par le long discours que les accusateurs nationaux prononcèrent à la suite des débats. Les pièces saisies étaient si nombreuses et si concluantes, qu'il leur fut très- facile d'établir la vérité de la dénonciation et de prouver la réalité de la conspiration. Ils ne réussirent pas de même à démontrer qu'elle était criminelle.

1. Une lettre très-curieuse de Babeuf, relative à ce plan d'évasion et adressée à sa femme, a été publiée dans les mémoires de la Société académique de Blois. — A. R.

^ Les accusés avaient soutenu à plusieurs reprises que, dans l'hypothèse même qu'il y eût eu conspiration, il n'y avait pas eu crime, parce que la constitution contre laquelle elle paraissait dirigée, étant subversive de la souveraineté du peuple, et n'ayant pas été acceptée par lui, n'était pas la loi véritable A ce point majeur et décisif les accusateurs ne répondirent rien, et, S3 retranchant dans le fait, ils prétendirent écarter toute discussion sur la droiture des intentions. Laissant de côté l'objection la plus grave, ils s'amusèrent à combattre celles qui leur parurent les plus faibles, et visèrent surtout à effrayer les âmes craintives par la peinture exagérée des moyens d'exécution , par l'exposition calomnieuse des intentions des accusés, et par le tableau fantastique des conséquences faussement déduites de leurs projets. Rien, en effet, ne parut plus extravagant que cette conclusion où l'on affirmait, d'un ton doctoral, que de la pratique de la souveraineté populaire et de l'égalité, devaient nécessairement jaillir la dévastation, la dépopulation et la désolation de la France, et par suite, de fil en aiguille y le retour d'un roi.

Il serait aussi inutile que fastidieux de rapporter minutieusement les explications forcées, données par les accusés, aux pièces qu'on leur opposait, les dénégations par lesquelles ils repoussèrent les allégations du dénonciateur et les légères contradictions dans lesquelles celui-ci tomba, par défaut de mémoire, ou par l'envie de paraître plus prévoyant et plus rusé qu'il ne l'avait été en effet.

La dénonciation était vraie dans son ensemble, la conspiration avait été réelle, et les principaux accusés n'en nièrent l'existence que par un pieux mensonge, dont ils ne se promettaient aucun succès, et dont ils rougissaient dans leur cœur.

Mais ce qui ne doit pas être passé sous silence, c'est la partie de leur défense générale, dans laqaelle furent discutés les principes du droit public des Français; la révolution y fut justifiée dans sa plus grande tendance à l'égalité et à la souveraineté du peuple, et nous allons en donner un court

rémmé, pour faire connaître les seuliœents dans lesquels ces accuses persévérèrent jusqu'au dernier moment.

Dans le système des accusateurs et du tribunal, les jurés devaient se borner à examiner s'il y avait eu réellement offense à la constitution de l'an m, dont ils prétendaient empêcher les accusés de discuter la légitimité.

Cependant les plus impliqués d'entre eux ne persistèrent pas moins à développer et à justifier les principes qu'ils avaient professés avec tant de chaleur, parce qu'ils les croyaient vrais et conformes au bien-être de tous; ils ne voyaient que là leurs véritables moyens de défense aux yeux du peuple et des jurés populaires.

D'abord, ils s'adressèrent à la vertu des jurés, afin d'éveiller dans leurs âmes un noble sentiment d'indépendance ; ils essayèrent de les convaincre que la sublimité de leur mission leur imposait le devoir de remonter à la source des choses, de s'élever au-dessus de la consùtution de l'an m, de soumettre l'origine et l'essence de celle-ci à un rigoureux examen, et de prendre pour guides de leurs décisions les vrais droits du peuple et oon les prétentions de l'autorité existante qui, en réalité, n'avait pas été créée par lui.

a II n'en est pas, disait un accusé, de cette affaire comme des procédures ordinaires. La puissance des accusateurs, la faiblesse et l'obscurité des accusés doivent appeler l'attention scrupuleuse des hauts-jurés sur des considérations étrangères k la marche habituelle des tribunaux. Ce ne sera pas en vain, citoyens, que les opprimés réclameront devant vous contre la cruauté de leurs opresseurs. Ce ne sera pas en vain que le saint enthousiasme de la liberté réclamera auprès de vous respect et justice pour les principes sacrés auxquels nous dûmes la destruction des privilèges, la chute du trône et les progrès de la raison publique vers l'égalité des droits.... Le peuple vous chargea de reconnaître le bien et non d'adapter les formules sèches de la jurisprudence aux plans de l'ambition et de l'ineptie.... Représentants du peuple! soyez lui-même; il faut avoir son cœur paur exprimer sa volonté.» Avant d'entreprendre de démontrer que la véritable loi des

Français éîail la constitution de 1793, et que celle de l'an m n'était qu'un acte de spoliation et de violence, les accusas s'attachèrent à repousser l'horreur dont les accusateurs nationaux s'étaient efforcés d'entourer la loi démocratique et ceux qui lui demeuraient fidèles, par la peinture exagérée de la sévérité du gouvernement révolutionnaire avec lequel ils feignaient de la confondre.

« Vous rappelez toujours, dirent les accusés, les mesures de 1793, mais vous passez sous silence ce qui précéda la malheureuse nécessité qui les fit employer. Vous oubliez de rappeler à la France les innombrables trahisons qui firent périr des milliers de citoyens ; vous oubliez de lui parler des progrès effrayants de la guerre de la Vendée, de la livraison de nos places frontières, de la défection de Dumouriez et de la protection révoltante qu'il trouva jusqu'au sein de la Convention nationale; vous oubliez de rappeler les cruautés icouïes, par lesquelles les cruels Vendéens déchiraient par lambeaux et faisaient expirer au milieu des tourments les plus raffinés, les défenseurs de la patrie et tous ceux qui gardaient quelque attachement à la République, lii vous évoquez les mânes des victimes d'une déplorable sévérité, amenée par les dangers toujours croissants de la patrie, nous exhumeror.s les cadavres des Français égorgés par les contre-révolutionnaires à Montauban, à Nancy, au Champ de Mars, dans la Vendée, à Lyon, à Marseille, à Toulon; nous éveillerons les ombres d'un million de républicains, moissonnés aux frontières par les partisans de la tyrannie, conspirant sans cesse pour elle, au sein même de la France ; cous mettrons en balance le sang que vos amis ont fait couler, par leurs froids calculs, avec celui que les patriotes ont versé à regret dans l'emportement de la défense, et dans l'exaltation de l'amour de la liberté.... Est-ce nous, ou la liberté, que les accusateurs nationaux se sont chargés de poursuivre?... Leur acharnement ne nous sera pas inutile, et les hauts-furés démêleront, sans doute, dans la partialité de leurs tableaux et dans l'affectation avec laquelle ils dénaturent l'histoire, et entassent sur la tête des accusés des faits

qui leur sont étrangers, cette haine secrète que les ennemis de la République, plus adroits que nous,'ont vouée à ses intrépides et trop confiants ennemis. »

S'être concertés, dans le dessein de renverser la constitution de l'an m pour lui substituer celle de 1793, et dans celui de porter atteinte aux propriétés par l'établissement de la communauté des biens, étaient les deux grands chefs d'accusation dont les accusés avaient à se défendre.

« Assurément, dirent-ils, nous aimons la constitution de 1793; nous l'aimons, parce qu'elle garantit au ^peuple le droit inaltérable de délibérer sur les lois; nous l'aimons, parce qu'elle fut solennellement acceptée presque à l'unanimité par le peuple français.

« Assurément , ajoutaient-ils, nous considérons encore cette constitution comme la véritable loi fondamentale de la France, parce que celle de l'an m c dépouillé le peuple du dtoit effectif de souveraineté, et parce qu'il est faux que le même peuple l'ait acceptée, y

Les raisons et les calculs par lesquels les accusés démontraient la vérité de leurs assertions étaient si convaincants, qu'après une longue argumentation de part et d'autre, l'accusateur Viellart s'avoua vaincu en prononçant ces mots : Au surplus, f obéis.

« Veut-on, poursuivaient les accusés, que nous ayons appelé l'attention du peuple sur cette étrange infraction de ses droits ? En cela, nous n'avons fait qu'user du droit de parler et d'écrire, que la constitution de l'an m garantit à tous les Français.

« Prétend-on déplus que nous nous soyons concertés pour rétablir de gré ou de force la constitution de 1793, que nous regardons comme sacrée, comme la sauvegarde delà liberté publique? D'abord, ce concert que nous nions n'est pas prouvé, et l'absence des moyens d'exécution suffît seule pour écarter tout soupçon de conspiration dangereuse et criminelle. Mais eussions-nous réellement conspiré à l'effet de rétablir la constitution de 1793, nous n'aurions fait que suivre les mouvements d'une conscience pure, nous n'aurions

fait qu'obéir à la loi véritable ; nous n'aurions fait que ce que tout vrai citoyen doit faire, nous n'aurions fait qu'accomplir le serment d'être fidèles à la liberté, à la souveraineté du peuple et à la République. »

Tandis que les accnsateurs et le tribunal prétendaient que les jurés devaient se borner à examiner si*on avait voulu attenter à la constitution de l'an m, les accusés représentaient que, si on voulait à tout prix qu'ils eussent conspiré, leur conspiration n'était pas un crime, parce que l'autorité contre laquelle elle paraissait dirigée n'ayant pas été agréée par le peuple, n'était pas légitime. Ce fut sur ce défaut de légitimité que les accusés appelèrent positivement la délibération du jury.

Quant au dessein d'établir la communauté des biens, il ne fut pas nécessaire aux accusés de le discuter longuement, parce que les écrits qui renfermaient les plans successifs de législation n'ayant pas été saisis, et rien de semblable n'ayant été proposé devant le dénonciateur, cette partie de l'accusation était faiblement établie. Cependant, Babeuf qui avait fait souvent de cette communauté le sujet de son Trihun du Peuple^ ne négligea pas d'en parler; il exposa ses opinions démocratiques sur cette matière, et les justifia par le raisonnement, par le tableau des maux inévitables qui affligent la société, et par d'imposantes autorités. La propriété^ dit-il, est sur la terre la cause de tous les maux.

« Par la prédication de cette doctrine, proclamée depuis longtemps parles sages, j'ai voulu rattacher à la République le peuple de Paris, fatigué de révolutions, découragé par les malheurs et presque roijalisé par les menées des ennemis de la liberté. »

Babeuf termina ainsi sa longue défense : « Si la hache menace ma tête, les licteurs me trouveront tout prêt ; il est glorieux de mourir pour la cause de la vertu.... La décision des jurés va résoudre ce problème : la France restera-t-elle une république *, ou sera-t-elle la proie des brigands qui la

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