‹ Gracchus Babeuf et la conjuration des ÉgauxChapitre 14 sur 18 · Quatre ans après, il n'en restait plus vestige · texte numérisé non relu

Quatre ans après, il n'en restait plus vestige

démembreront, et reviendra-t-elle une monarchie?... iCitoyens jurés, condamnerez-vous des hommes que l'amour de la justice a seul conduits? Voulez-vous accélérer la contrerévolution et précipiter lu chute des patriotes sous les poignards des royalistes triomphants?... Cependant, si notre mort est résolue, si la cloche fatale a sonné pour moi, il y a longtemps que je suis résigné. Constamment victime dans cette longue révolution, je suis familiarisé avec les supplices. La roche tarpéienne est toujours présente à mes yeux, et Gracchus Babeuf est trop heureux de mourir pour son pays. Eh! tout bien considéré, que manque-t-il à ma consolation? puis-je jamais attendre de finir ma carrière dans un plus bea'i moment de gloire?... J'aurai éprouvé, avant ma mort, des seneations qui ont accom|agné rarement celles des hommes qui se sont sacrifiés pour l'humanité.... la puissance qui fut bien forte pour nous opprimer longtemps, ne le fut guère pour nous diffamer. Nous vîmes \^ vérité jailhr de tous les pinceaux pour buriner, dès notre vivant, les faits qui nous honorent et feront éternellement la honte de nos persécuteurs. L'histoire gravera nos noms en traits honorables. Quels sont aussi ces hommes au milieu desquels je suis traité comme coupable ! C'est Drouet, c'est Lepelletier ! 0 noms chers à la République ! . . . Voilà donc mes complices ! . . . Amis, vous qui m'entourez de plus près sur ces gradins, qui êtesvous encore?... je vous reconnais : vous êtes, presque tous, des fondateurs, de fermas soutiens de cette République; si l'on vous condamne, si l'on me condamne, ah! je le vois, nous sommes les derniers des Français, nous sommes les derniers des énergiques républicains.... l'affreuse terreur royale va partout promener ses poignards!... Ne vaut-il pas mieux emporter la gloire de n'avoir pas survécu à la servitude, d'être morts pour avoir voulu en préserver nos concitoyens!... 0 mes enfants (des larmes coulèrent de ses yeux), je n'ai qu'un regret bien amer à vous exprimer : c'est qu'ayant désiré fortement de concourir à vous léguer la liberté, source de tous les biens, je vois après moi l'esclavage, et je vous laisse en proie à tous les maux. Je n'ai rien du tout à vous

léguer! II je ne voudrais pas même vous léguer mes vertus civiques, ma haine pr. fonde contre la tyrannie, mon ardent dévouement à la cause de l'égalité et de la liberté, mon vif amour pour le peuple : je vous ferais un trop funeste présent. Qu'en feriez-vous sous l'oppression royale qui va infailliblement s'établir? Je vous laisse esclaves, et cette pensée est la seule qui déchirera mon âme dans mes derniers instants. Je devrais, dans ce cas, vous donner des avis sur les moyens de supporter plus patiemment vos fers et je sens que je n'en suis point capable. »

Aux premières questions qui furent soumises à la délibération des jurés et qui ne portaient que sur la réalité de la conspiration et sur la participation que chaque accusé y avait eue, le tribunal, à la requête du chef du jury, en ajouta d'autres touchant les provocations écrites ou verbales au rétablissement 4e la constitution de 1793. Celte addition produisit dans le titre de l'accusation un changement d'autant plus illégal qu'il soumit tout à coup à l'examen des jurés les écrits sur lesquels il n'avait jamais été permis aux parties de s'expliquer*. Les plaintes que firent à ce sujet quelques accusés, soutenus en cela par l'avis des accusateurs nationaux, ne furent pas écoutées.

Les accusés s'élevèrent vivement, mais pas avec plus de succès, contre la manière dont fut posée la question iutentionnelle et dans laquelle ils virent la preuve d'une haineuse partialité. La loi ordonnait sous peine de nullité qu'en toute circonstance le juré, après avoir déclaré le fait constant et l'accusé convaincu, ajoutât : Il me paraît ou il ce me paraît pas avoir commis tel fait méchamment et à dessein. C'était surtout sur le maintien de l'adverbe méchamment qu'iasistaient les accusés, parce qu'ils y voyaient une invitation faite au jury, d'examiner la légitimité des motifs par lesquels ils avaient justifié hypothétiquement la conspiration.

1. Un jugement du tribunal criminel de la Seine a solennellement reconnu, depuis, que les questions relatives aux provocations dont il s'agit, furent posées par la haute cour en contravention à la loi.

Ce fut au sujet de la question intentionnelle que les accusés s'exprimèrent ainsi en s'adressant aux jurés : « Descendez dans votre cœur, vous y trouverez une voix sourde qui vous crie : ces hommes enfin ne rêvaient qu'au bonheur de leurs semblables.... La révolution ne fut pas pour tous un jeu d'intérêt personnel. Pénétrez-vous bien, citoyens, qu'il y eut des hommes qui la regardèrent comme un événement important pour l'humanité; soyez bien convaincus qu'elle devint pour eux une religion nouvelle à laquelle ils surent par un abandon absolu sacrifier les convenauces, les biens, le repos et la vie.... Frapper un ami de la liberté, c'est tendre la main aux rois.... Vous jugez la liberté : elle fut féconde en martyrs et en vengeurs de leur mémoire. Elle expife, la liberté, quand on étouffe les passions généreuses, quand on présente aux hommes qu'elle enflamme les têtes sanglantes de ceux qui se dévouèrent pour elle.... Les accusateurs ont prétendu que nos arguments fussent-ils vrais, les jurés ne pourraient pas s'arrêter aux motifs qui ont pu déterminer les accusés, ni voir dans leurs intentions autre chose que l'intention de renverser la constitution de 1795. Si on admet cette étrange prétention, il n'y a plus en France ni institution de jurés, ni patrie. D'abord ce n'est pas sur le renversement de la constitution actuelle, mais sur celui de l'autorité légitime, qu ilfaudrait porter l'attention des jurés; car pourraient-ils déclarer coupable celui qui tout en agissant contre le gouvernement actuel aurait fermement cru agir en faveur de la véritable loi? A quoi se réduirait alors ce sentiment intérieur du bien ou du mal qui rend si précieuse pour les âmes pures, l'institution des jurés ? A quoi se réduirait le soin que la loi a pris de concilier par les questions sur l'intention et sur l'excuse les contradictions si fréquentes entre les préceptes de la loi naturelle et ceux des lois positives ! A quoi se réduirait la loi suprême de l'intérêt du peuple qui ordonne à ses mandataires de compter pour principale circonstance dans le cœur des accusés l'amour de la patrie et le dévouement pour elle ? »

Quelques jurés se joignirent aux accusés pour demander

que les questions sur l'intention fussent posées selon la formule prescrite par la loi; ce fut en vain. La haute-cour persistant dans son système , restreignit ces questions à ces termes : l'accusé a-t-il conspiré ou provoqué dans l'intention de conspirer ou de provoquer '/Ainsi fnt interdit tout examen concernant la moralité.

11 y avait seize jurés ; quatre suffisaient pour absoudre ; trois seulement furent constamment favorables aux accusés : Gauthier Biauzat que nous nommons, parce que nous savons qu'il a cessé de vivre, était au nombre de ceux-ci; il demeura fidèle au peuple et il ne tint pas à lui que personne ne fût condamné.

Cependant toutes les questions relatives à la conspiration furent résolues négativement. Mais il fut malheureusement reconnu par treize jurés qu'il y avait eu des provocations verbales et écrites au rétablissement de la constitution de 1793, et que Baheuf, Darthé, Buonarroti, Germain, Cazin,Moroy, Blondeau ', Menessier et Bouin y avaient participé ; les deux vemiers sans circonstances atténuantes, tous les autres avec

s circonstances.

Dès l'aurore du 7 prairial de Fan v, le roulement des tambours, le hruit de l'artillerie et le mouvement extraordinaire des troupes firent pressentir aux habitants de Vendôme le triste dénoûment du drame dont ils avaient été spectateurs.

Tout annonçait aux sept accusés ci-dessus qui étaient présents, leur fin prochaine ; ils parurent pour la dernière fois devant le tribunal qu'entourait un morne silence; un peuple nombreux et inquiet remplissait la salle, dont toutes les avenues étaient gardées avec un grand appareil militaire.

A la déclaration fatale, prononcée d'une voix émue par le chef du jury, succéda de la part des accusateurs la demande

1. Blondeau qui n'avait pas été arrêté à l'orifice de l'affaire, tenta de faire évader Babeuf. Ce fut la principale cause de sa condamnation. Cazin et Moroy sur lesquels j'ai trouvé peu de renseignements étaient les agents du directoire secret près des huitième et douzième arrondissements. — A. R.

de la mort de deux accusés et de la déportation de tous les autres.

Une dernière tentative fut faite : un de ceux-ci aidé d'un défenseur somma le tribunal de prononcer l'acquittement général sur le motif que la loi du 27 germinal de l'an iv, dont les accusateurs nationaux venaient de requérir l'application, étant prohibitive de la liberté de la presse, avait cessé d'être en vigueur, en vertu d'un article de la constitution portant que toute loi de ce genre n'aurait d'effet que pendant un an au plus.

Le tribunal n'y fit aucune attention; il dit à Babeuf et à Darthé : Mourez, et aux sept autres : Allez traîner une vie malheureuse loin de la patrie dans des climats brûlants et meurtriers.

A l'instant un grand tumulte se fait entendre; Babeuf et Darthé se frappent; on crie de toute part. On les assassine; Buonarroti proteste et en appelle au peuple ; les spectateurs font un mouvement que cent baïonnettes tournées contre eux répriment aussitôt; les gendarmes saisissent les déportés, les menacent de leurs sabres et les entraînent avec leurs compagnons mourants hors de la vue du public.

Mais la faiblesse de leurs poignards qui se cassèrent ne permit pas aux deux condamnés à mort de s'ôter la vie. Us passèrent une nuit cruelle dans les souffrances que leur causaient les blessures qu'ils s'étaient faites; le fer était resté enfoncé près du cœur dans celle de Babeuf.

Leur courage ne se démentit point, et forts de leur conscience ils marchèrent au supplice comme à un triomphe. Près de recevoir le coup fatal, Babeuf parla de son amour pour le peuple auquel il recommanda sa famille.

Un deuil général couvrit Vendôme au moment où perdirent la vie ces généreux défenseurs de légalité; leurs corps mutilés que des barbares avaient fait jeter à la voirie, furent pieusement ensevelis par los cultivateurs des environs.

Après la déclaration duj ut y, Babeuf avait écrit à sa femme et à ses enfants cette lettre louchame :

* Bonsoir, mes amis. Je suis prêt à m'envelopper dans

la nuit éternelle. J'exprime mieux à l'ami auquel j'adresse les deux lettres que vous aurez vues, je lui exprime mieux ma situation pour vous que je ne peux le faire à vous-mêmes. Il me semble que je ne sens rien pour trop sen ir. Je remets votre sort dans ses mains. Hélas! je ne sais si vous le trouverez en position de pouvoir faire ce que je demande de lui : je ne sais comment vous pourrez arriver jusqu'à lui. ^'olre amour pour moi veus a conduits ici à travers tous les obslacles de notre misère ; vous vous y êtes soutenus au milieu des peines et des privations; votre constante sensibilité vous a fait suivre tous les iuslants de cette longue et cruelle procédure, dont vous avez, comme moi, bu le calice amer ; mais j'ignore comment vous aliez faire pour rejoindre le lieu d'où vous êtes partis; j'ignore comment ma mémoire sera appréciée, quoique je croie m'être conduit de la manière la plus irréprochable ; j'ignore enfin ce que vont devenir tous les républicains, leurs familles, et jusqu'à leurs enfants à la mamelle, au milieu des fureurs royales, que la contre-révolution va amener : ô mes amis ! que ces réflexions sout déchirantes dans mes derniers instants !... Mourir pour la patrie, quitter une famille, des enfants, une épouse chérie, seraient plus supportables, si je ne voyais pas au bout la liberté perdue, et tout ce qui appartient aux sincères républicains enveloppé dans la plus horrible proscription. Ah ! mes tendres enfants, que deviendrez-vous? Je ne puis ici me défendre de la plus vive sensibilité,... Ne croyez pas que j'éprouve du regret de m'être sacrifié pour la plus belle des causes : quand même tous mes efforts seraient inutiles pour elle , j'ai rempli ma tâche.... »

« Si, contre mon attente, vous pouviez survivre à l'orage terrible qui gronde maintenant sur la République et sur tout ce qui lui fut attaché ; si vous pouviez vous retrouver dans une situation tranquille, et trouver quelques amis qui vous aidassent à triompher de votre mauvaise fortune, je vous recommanderais de vivre bien unis ensemble; je recommanderais à ma femme de tâcher de conduire ses enfants avec beaucoup de douceur, et je recommanderais à mes enfants

de mériter les bontés de leur mère, en la respectant et lui étant toujours soumis. Il appartient à la famille d'un martyr de la liberté de donner l'exemple de toutes les vertus, pov;r attirer l'estime et rattachement de tous les gens de bien. Je désirerais que ma femme fît tout ce qui lui serait possible pour donner de l'éducation à ses enfants, en engageant tous ses amis à l'aider dans tout ce qui leur serait également possible pour cet objet. J'invite Emile à so prêtera ce vœu d'un père, que je crois bien aimé, et dont il fut tant aimé ; je l'invite à s'y prêter sans perdre de temps et le plus tôt qu'il pourra.

« Mes amis, j'espère que vous vous souviendrez de moi, et que vous en parlerez souvent. J'espère que vous croirez que je vous ai tous beaucoup aimés. Je ne concevais pas d'autre manière de vous rendre heureux que par le bonheur commun. J'ai échoué; je me suis sacrifié ; c'est aussi pour vous que je meurs.

« Parlez beaucoup de moi à Camille; dites-lui mille et mille fois que je le portais tendrement dans mon cœur.

« Dites-en autant k Ga'us, quand il sera capable de l'entendre.

« Lebois a annoncé qu'il imprimerait à part nos défenses; il faut donner à la mienne le plus de publicité possible. Je recommande à ma femme, à ma bonne amie, de ne remettre à Baudouin, ni à Lebois, ni à d'autres, aucune copie de ma défense, sans en avoir une autre bien correcte par devers elle, afin d'être assurée que cette défense ne soit jamais perdue. Tu sauras, ma chère amie, que celte défense est précieuse, qu'elle sera toujours chère aux cœurs vertueux et aux amis de leur pays,

a Le seul bien qui te restera de moi ce sera ma réputation. Et je suis sûr que toi et tes enfants, vous vous consolerez beaucoup en en jouissant. Vous aimerez à entendre tous les cœurs sensibles et droits dire, en parlant de votre époux, de votre père :

Il fut parfaitement vertueux.

a Adieu. Je ne tiens plus à la terre que par un fil, que le

:.T de demain rompra. Cela est sûr, je le vois trop. Il faut en faire le sacrifice. Les méchants sont les plus forts, je leur cède. Il est au moins doux de mourir avec une conscience aussi pare que la mienne; tout ce qu'il y a de cruel, de déchirant, c'est de m'arracher de vos bras, ô mes tendres amis ! ô tout ce que j'ai de plus cher ! ! ! Je m'en arrache ; la violence est faite.... Adieu, adieu, adieu, dix millions de fois adieu....

.... oc Encore un mot. Écrivez à ma mère et à mes sœurs,

avoyez-leur, par diligence ou autrement, ma défense, dès

elle sera imprimée. Dites-leur comment je suis mort, et

hez de leur faire comprendre, à ces bonnes gens, qu'une

Ae mort est glorieuse, loin d'être déshonorée....

«c Adieu donc , encore une fois, mes bien chers, mes ten-

es amis. Adieu, pour jamais. Je m'enveloppe dans le sein

;';in sommeil vertueux. »

Cinquante-six accusés furent acquittés ; de ce nombre était Aadier, ancien membre de la Convention, à l'égard duquel la •;aute-cour prit une mesure dont il est bon de relever l'injus- :ic3 évidente. Ce malheureux vieillard, qui, par l'intégrité ;,vec laquelle il avait rempli, avant thermidor, les fonctions difficiles de président du comité de sûreté générale, s'étant attiré la haine aveugle des ennemis de la révolution et de la justice, venait à peine d'échapper à une sanglante proscripîi ;n, lorsqu'on saisit un nouveau prétexte pour l'y replonger. Quoiqu'il n'eût eu aucune connaissance de la conspiration et qu'aucun soupçon ne s'élevât contre lui, il fut arrêté, traîné à travers mille dangers de Toulouse à Paris, mis en accusation et traduit à Vendôme. Dans le cours des débats, il essaya en vain de justifier sa conduite publique, la parole lui fut ôtée. Cependant force fut de l'acquitter ; mais tout en l'acquittant, on ordonna que sa détention continuerait, attendu, tel fut le motif allégué, qu'il existait un décret de la Convention qui le déportait. Le croira-t-ou? Ce décret avait été révoqué et n'existait plus. Et ce fut par une erreur de fait si facile à vérifier que des membres du premier tribunal de la République, ?iuxquels une loi avait attribué le don de l'infail-

libilite, infligèrent arbitrairement et sans interroger là-dessus la partie intéressée, une peine très-grave qui dura longtemps et eût été perpétuelle, si le grand crime du 18 brumaire n'y avait pas mis un terme.

Peu de temps après, les cinq déportés présents furent jetés avec Vadier dans le fort construit sur l'île Pelée à l'entrée de la rade de Cherbourg. Ils parcoururent cette longue route enchaînés et enfermés dans des cages grillées, tantôt exposés aux injures et aux menaces, tantôt recevant les plus touchantes marques d'affection et de respect. A Falaise, à Caen et à Valogne, ils coururent d'imminents dangers, mais ils furent accueillis avec amitié et honorés au Mellereau, à Argentan et à Saint-Lô. Dans cette dernière ville, le maire à la tête du corps municipal les complimenta et les embrassa en les appelant nos frères malheureux. « Vous avez défendu^ dit-il, les droits du peuple, tout bon citoyen vous doit amour et reconnaissance. » Par arrêté du conseil général, ils furent logés dans la salle de ses séances où les secours et les consolations leur furent prodigués.

Pendant longtemps les hons habitants de Vendôme montrèrent avec attendrissement aux voyageurs la dernière demeure des martyrs de l'égalité.

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