IDÉES DU COMITÉ INSURRECTEUR SUR L'ÉDUCATION
D'après les vues du comité insurrectem', réducation devait être
Nationale, Commune^ Egale.
Nationale : c'est-à-dire dirigée par les lois et surveillée par les magistrats. L'éducation devant compléter la réforme, maintenir et affermir la République, celle-ci est le seul juge compétent des mœurs et des connaissances qu'il lui importe de donner à la jeunesse. D'un autre côté, le principal objet de l'éducation doit être de graver profondément dans tous les cœurs les sentiments de fraternité générale, que contrarie et repousse le régime exclusif et égoïste des familles.
Commune : c'est-à-dire administrée simultanément à tous les enfants vivant sous la même discipline. 11 est essentiel que les jeunes gens s'accoutument de bonne heure à ne voir dans tous leurs concitoyens que des frères, à confondre leurs plaisirs et leurs sentiments avec ceux des autres, et à ne trouver de bonheur que dans celui de leurs semblables. Les communautés d'éducation sont les images de la grande communauté nationale, à laquelle tout bon citoyen doit rapporter ses actions et ses jouissances.
Égale : parce que tous sont également les enfants chéris de la patrie ; parce que tous ont les mêmes droits au honhenr que trouble nécessairement l'inégalité ; parce que de l'égalité d'éducation doit dériver la plus grande égalité politique.
Pour nous faire une idée des projets du comité insurrecteur à cet égard, représentons-nous une magistrature suprême,
composée de vieillards blanchis dans les fonctions les plus importantes de la République, dirigeant, à l'aide des magistrats inférieurs, tous les établissements d'éducation, s'assurant par des inspecteurs, tirés de son sein, de l'exécution des lois et de ses ordres, et ayant auprès d'elle un séminaire d'instituteurs dont elle soigne l'enseignement.
Dans l'ordre social conçu par le comité, la patrie s'empare de l'individu naissant pour ne le quitter qu'à la mort. Elle veille sur ses premiers moments, lui assure le lait et les soins de celle qui lui donna le jour, écarte de lui tout ce qui pourrait altérer sa santé et énerver son corps, le garantit des dangers d'une fausse tendresse et le conduit par la main de sa mère à la maison nationale où il va acquérir la vertu et les lumières nécessaires à un vrai citoyen.
On voulait établir dans chaque arrondissement deux maisons d'éducation : une pour les garçons et l'autre pour les filles; les lieux en bel air, la campagne, l'éloignement des villes, le voisinage des rivières eussent été préférés.
L'homme, destiné par la nature au mouvement et à l'action, doit nourrir et défendre la patrie ; la femme doit lui donner des citoyens vigoureux; celle-ci, plus faible que l'homme, sujette aux incommodités de la grossesse, aux douleurs de l'enfantement et aux maux qui en sont souvent les suites, et douée des charmes qui exercent tant d'empire sur l'autre sexe, paraît réservée pour des travaux moins rudes et moins bruyants, et semble avoir reçu en partage, de la nature, le don de calmer la violence des passions, d'adoucir les maux de l'humanité et de donner un plus grand prix à la pratique de la vertu. Il suit de ces différences ineffaçables que l'éducation des deux sexes ne saurait être en tout la même. Parlons d'abord de celle des garçons.
D'après les idées du comité insurrecteur, l'éducation nationale devait se proposer trois objets :
r La force et l'agilité du corps;
2° La bonté et l'énergie du cœur;
3° Le développement de l'esprit.
La santé et la force des citoyens sont des conditions d'où
dépendent essentiellement le bonheur et la sûreté de la République ; elles s'acquièrent et se conservent par l'action des organes et par réloignement des causes qui troublen; les fondions animales. De là, la nécessité de la fatigue, de l'exercice, de la sobriété et de la tempérance. La jeunesse, espoir de la patrie, doit donc être exercée aux travaux les plus pénibles de l'agriculture et des arts mécaniques, contracter l'habitude des mouvements les plus difficiles et vivre dans la plus stricte frugalité. Les manœuvres militaires, la course, l'équitation, la lutte, le pugilat, la danse, la chasse et la natation étaient les jeux et les délassements que le comité insurrecteur préparait à la génération naissante ; il voulait que la paresse et le désœuvrement fussent bannis des maisons nationales d'éducation, et que la mollesie et l'amour des voluptés ne pussent trouver une seule voie pour se glisser dans les cœurs des jeunes Français.
On concevait les maisons d'édacation, distribuées en autant d'appartements qu'elles auraient contenu d'âges différents : ici, des salles pour les repas communs; là, des ateliers où chaque élève se serait exercé à l'art qu'il eût préféré; d'un côté, de vastes campagnes où l'on eût vu la jeunesse, tantôt livrée aux travaux de l'agriculture et tantôt logée militairement sous la tente; de l'autre des gymnases pour les jeux; ailleurs, des amphithéâtres pour l'enseignement.
Des occupations toujours renaissantes de nos jeunes gens devaient résulter en eux des sentiments analogues aux principes de l'État. On les aurait accoutumés à rapporter à la patrie, maîtresse de tout, les beautés dont ils étaient témoins et à attribuer à ses saintes lois leur santé, leur bien-être et leurs plaisirs; vivant constamment ensemble, ils eussent enfin confondu leur bonheur avec celui des autres; et, autant à l'abri de la contagion de l'intérêt et de l'ambition, que convaincus par l'expérience et par les récits, de la tendresse de la patrie, le désir de la servir et de mériter son approbation serait devenu le mobile unique de leurs actions.
Tout eût été mis en œuvre pour garantir la jeunesse des idées de supériorité et de préférence. Rien, dans ces lieux
d'innocence et de paix, ne pouvant éveiller la soif de l'or et du pouvoir, l'amour brûlant de l'égalité et de la justice s'y serait uni aux premières sensations des jeunes citoyens à qui les vertus, inspirées par l'institution et recommandées au nom d'une si douce patrie, seraient bientôt devenues familières.
Quelques arts sont indispensables pour le bonheur de la société dont l'ordre et la conservation exigent que ses membres soient pourvus de plusieurs connaissances.
Laissera-t-on l'esprit humain vaguer sans guide et sans frein dans les vastes champs de l'imagination? Laissera-t-on introduire dans la société, sous le prétexte de la polir et de Taméhorer, une infinité de besoins factices, d'inégalités, de disputes, de fausses idées de bonheur? ou imposera-t-on des bornes à l'industrie en écartant des maisons d'éducation tout ce qui n'est pas rigoureusement nécessaire au bien-être de la République ?
Notre comité, voulant délivrer ses concitoyens de la gêne des superfluités et de l'amour des jouissances qui énervent les hommes, ou n'ont de prix que par Içs distinctions dont elles sont les signes, avait unanimement arrêté de restreindre, dans les maisons d'éducation, les travaux des arts et métiers aux objets facilement communicables à tous; il désirait que la prétendue élégance des meubles et des habillements fît place à une rustique simplicité. L'ordre et la propreté, disait-il, sont des besoins de l'esprit et du corps, mais il importe que le principe de l'égalité auquel tout doit céder, fasse disparaître la pompe et la délicatesse qui flattent la sotte vanité des esclaves.
A l'égard des connaissances spéculatives, les membres du comité insurrecteur, avertis par les sages de l'antiquité, instruits par quelques vrais philosophes des temps modernes, et convaincus que rien n'importe moins à une nation que de briller et de faire parler d'elle, voulaient enlever à la fausse science tout prétexte de se dérober aux devoirs communs, toute occasion dé flatter l'orgueil, d'égarer la bonne foi et d'ofî"rir aux passions un bonheur individuel autre que celui de la société.
Ils voyaient dans l'abolition de la propriété celle de cette volumineuse jurisprudence, désespoir de ceux qui l'étudient et de ceux dont elle prétend défendre les intérêts; ils étaient bien décidés à faire main basse sur toute espèce de discussion théologique, et sentaient que la cessation des salaires nous eût bientôt guéris de la manie d'étaler le bel esprit et de faire des livres.
Les connaissances des citoyens, disaient-ils, doivent leur faire aimer l'égalité, la liberté et la patrie, et les mettre en état de la servir et de la défendre. Il faut donc, ajoutaientils, que tout Français sache parler, lire et écrire ^a langue, parce que, dans une si vaste République, les signes écrits sont les seuls moyens possibles de communication entre ses parties, et parce que les autres connaissances en dérivent ; que la science des nombres soit familière à tous, parce que tous peuvent être appelés à garder et à distribuer les richesses nationales; que chacun s'habitue à raisonner avec justesse et à s'exprimer avec brièveté et précision ; que personne n'ignore l'histoire et les lois de son pays: l'histoire, qui apprendra à connaître les maux que la République a fait cesser et les biens dont elle est la source ; les lois, par l'étude desquelles chacun sera instruit de ses devoirs et deviendra capable d'exercer les magistratures et d'opiner dans les affaires publiques; que tous connaissent la topographie, l'histoire naturelle et la statistique de la République, afin qu'ils aient une idée juste de la puissance qui les protège et de la sagesse des institutions qui font concourir toutes les parties d'un si grand corps à la félicité de chaque individu ; que pour embellir les fêtes, tous soient versés dans la danse et dans la musique.
Telle était k peu près l'éducation que le comité insurrecteur destinait àla jeunesse française; c'était pour lui un objet de prédilection, parce qu'il la considérait comme le fondement le plus solide de l'égalité sociale et de la République. — Buonarroti.
CE QUE DEVAIT ÊTRE l'aRMIÉE.
L'armée doit se composer de tous les Français en état de porter les armes. Les chefs sont nommés pour un temps par le peuple. Il serait utile d'appeler des magistrats civils aux fonctions supérieures de l'armée.
La perpétuité des grades militaires est un des plus grands fléaux de la liberté publique, et c'est par elle qu'un certain despotisme s'élève sur la ruine des lois. Les officiers, jadis bons citoyens, se voyant placés à jamais au-dessus du simple soldat, séparent insensiblement leurs intérêts de ceux du peuple; se créent de nouveaux besoins; se font, des services qu'ils rendirent à la patrie, des titres pour s'emparer des distinctions, des trésors et de la puissance ; ne portent plus les armes que comme on exerce un métier, et finissent par former dans l'État un corps aristocratique qui, pour plaire à ses chefs auxquels il doit tout, accrédite la doctrine de l'obéissance aveugle, et s'efforce d'étouffer dans ses subordonn 's jusqu'aux souvenirs de leurs droits. (Buonarroti.)
Dans ses Souvenirs de la Révolution^ Charles Nodier a donné des détails intéressants sur le procès de Babeuf. Voici quelques passages de ce chapitre. Il ne faut pas oublier que Nodier se place à un point de vue réactionnaire:
« La moralité de Babeuf n'aurait pas été non plus exempte de reproches, si l'on pouvait s'en rapporter au témoignage des biographies contemporaines. Mais on sait ce que valent ces imputations, quand elles sont proférées sur la fosse d'un malheureux que l'opinion et la loi ont frappé. La calomnie ne risque rien à être inexorable quand elle marche à la suite du bourreau; et il est aussi prudent que généreux de lui
renvoyer la plupart des diffamations qui poursuivent jusque dans le tombeau les victimes de nos troubles civils. Aucun nuage ne s'éleva pendant le cours des débats sur la probité de Babeuf, et cette circonstance est d'autant plus remarquable dans sa vie, que jamais la pauvreté n'a mis les principes d'un père de famille à de plus rudes épreuves. Ce qui le distingua, même entre les autres accusés, qui réunissaient presque toutes les mêmes qualités à un degré fort éminent, ce fut une expansion ardente et passionnée, une sincérité capable d'aller jusqu'à l'abnégation, et qui se faisait conscience du moindre détour; la fermeté inflexible de volonté, qui fait les grands hommes, et la résignation à la mort, qui fait les héros et les martyrs. S'il n'était pas possible de se défendre de l'impatience et de l'ennui au débit disgracieux de son interminable verbiage, l'énergie de sentiment et la puissance d'âme qui éclatent de temps en temps au milieu de ses divagations accablantes, éveillèrent plus d'une fois l'admiration.
« Germain n'était qu'un officier obscur, nourri dans les conciliabules des Jacobins, d'opinions exaltées et d'espérances ambitieuses. La première impression produite par son ton farouche et hautain, par ses bruyants emportements, par ses accès de colère convulsive, et surtout par cette espèce de laideur morale plus facile à comprendre qu'à exprimer, et qui résulte plutôt de l'ensemble que des détails dans la figure de l'homme, ne lui avait été nullement favorable; mais il en était autrement quand il sortait de cet état d'irritation passagère pour aborder à tête reposée une question sérieuse. On était étonné de lui trouver alors une logique nerveuse et serrée qui n'avait plus rien de l'allure désordonnée des passions, et qui n'admettait dans une méthode facile de raisonnements bien enchaînés qu'autant de mouvement et de chaleur qu'il en faut pour donner de l'autorité à la parole. Ses idées, qui se pressaient sans se confondre, s'énonçaient toujours avec clarté, quelquefois avec éclat. Les preuves sem-
blaient naître à son gré pour fortifier les propositions ; les conséquences jaillissaient si vivement des faits, les inductions se formulaient si naturellement dans l'esprit des assistants, qu'à l'instant où elles leur étaient offertes, il n'y avait personne qui ne crût les avoir prévues. Des allusions spirituelles qui n'étaient jamais forcées, des citations savantes qui n'étaient jamais pédantesques, des figures vives et singulières, mais amenées avec tant de goût qu'elles frappaient sans étonner; des mots de l'âme qui n'annonçaient aucun apprêt, et qui n'auraient été que simples, s'ils n'avaient été sublimes; tous les ornements dont l'art des rhéteurs enseigne inutilement l'usage, et que le génie seul sait employer sans étude, relevaient encore, comme une riche broderie, ces magnifiques improvisations, et Germain en fit entendre dix dans le cours de la procédure. Germain était éloquent, le plus éloquent, peut-être, après le colonel Oudet, de tous les orateurs de son époque.
« Buonarroti, révolutionnaire décidé, mais grave, modeste et doux au delà de tout ce qu'il est possible d'attendre d'un homme de son opinion, attirait l'attention à plus d'un titre. Ce républicain, expatrié comme Thrasybule, descendait de Michel-Ange, et ses traits impassibles, où se confondait cependant l'expression de la bienveillance avec celle de la fierté, rappelaient les dieux de son pays. Une jeune femme l'avait accompagné dans sa proscription, assisté dans sa misère. On l'avait vue constamment attentive aux dépositions des témoins, aux impressions des jurés, ou épiant dans les regards de son mari, qui la regardait souvent, des motifs de consolation et d'espérance. Elle intéressait beaucoup, car elle était belle et elle pleurai1>.
« La nuit du 6 au 7 prairial, 25 mai 1797, termina ce drame judiciaire qui avait duré près de cent jours. Il était quatre heures
et demie du matin. Les accusés, plus silencieux et plus mornes que de coutume, furent introduits avec les précautions ordinaires. Le haut jury était sorti avec une triste solennité de la chambre du conseil où il avait passé dix-neuf heures aux opinions. Les juges reprirent leurs sièges; l'audience se remplit. Il y eut alors un moment de calme sombre et taciturne, pendant lequel on aurait distingué le bruit d'un insecte qui vole. Quelques enfants, quelques femmes défaites et échevelées, celle de Buonarroti entre autres, se pressaient à la barre et s'y liaient de leurs mains, mais sans cris, sans plaintes, sans soupirs, presque sans mouvement. Quand le président du tribunal se leva pour prononcer le jugement, d'une voix nette, mais émue, on aurait cru qu'il n'y avait que lui de .vivant dans toute l'enceinte. Ce jugement, on le connaît; le grand nombre était rendu à la liberté. Buonarroti, Germain et quelques autres dont l'histoire ne gardera pas le souvenir, étaient condamnés à la déportation, Babeuf et Darthé à la mort. Au moment où cette partie de la sentence fut proférée, une agitation muette se remarqua sur la partie des banquettes où les condamnés étaient assis. Real y était placé sur une banquette intermédiaire, au-dessus de Darthé, qu'il avait un peu à sa gauche, au-dessous de Babeuf, qui le dominait, au contraire, à sa droite. Darthé venait de tomber en arrière, la tête appuyée sur les genoux de son défenseur, qui s'empressait de le soutenir, pendant que Babeuf tombait à son tour sur son épaule. Il n'eut pas le temps d'attribuer cette double défaillance à la terreur; le sang qui l'inondait lui en révélait le mystère, et dans le même instant-deux poinçons qui en étaient abreuvés roulaient sur les degrés : celui de Babeuf était formé d'un de ces ressorts de fil de fer en spirale qui servent à exhausser la chandelle sur sa bobèche à mesure qu'elle se consume, et qu'il était parvenu à aiguiser au pavé de son cachot. On enleva les deux moribonds, car leur mauvaise fortune ne voulut pas qu'ils mourussent de leiirs blessures. Leur sang n'avait point tari sous le fer dont ils s'étaient frappés ; il leur en restait pour la guillotine, et ils y furent portés le soir. »
Les défenses des principaux accusés sont extrêmement longues, et il nous serait impossible d'en reproduire même une seule in extenso. Nous devons donc nous borner à quelques extraits choisis parmi les passages les plus caractéristiques.