DÉFENSE DE GERMAIN. — PASSAGE RELATIF AU TRAITRE GRISEL ET PÉRORAISON
Je me transporte vers la seconde source, vers celle qu'a vomie la déposition de Grisel. J'invoque l'attention des citoyens hauts-jurés; car c'est cette source impure qui a souillé celle qui jaillissait des pièces écrites de ma main, les a avariées, dénaturées et empoisonnées. Grisel!... ce nom seul est sans doute une justification plus puissante, plus victorieuse que tout ce que je pourrais dire contre le témoignage de ce délateur. Ce nom, que le néologisme de la liberté et de la vertu a cru devoir substituer aux mots qui avaient jusqu'à ce jour exprimé le plus honteux, le plus vil des emplois, emploi qui ne se maintient et ne se signale que par des perfidies, des mensonges, des trahisons et de lâches intrigues; mais j'aspire à un plus grand succès que celui que j'obtiendrais par la seule indication d'un nom à jamais odieux, à jamais exécrable; j'aspire à celui que procure à tout homme de bien le triomphe de la vérité, et je l'obtiendrai par une discussion claire et précise. Tu n'auras pas la couronne civique, Georges Grisel; tu n'obtiendras même pas la récompense que l'horrible tyrannie décerna en 1746 à ce Georges Murrai qui ouvrit la source du torrent de sang dont furent tout à coup inondées l'Ecosse et l'Angleterre. Les puissants que tu as trompés, et dont tu fus l'instrument, ne t'accorderont jamais, comme à ce délateur, quatre-vingt mille livres de rentes annuelles à prendre sur les confiscations des biens >Je ceux que tu nuras livrés au glaive de la justice. Tu fourniras, soisen sûr, l'exemple épouvantable que le méchant ne jouit jamais du fruit de son crime ; mais ta bassesse éternisera plus que l'opulence ton infâme ministère.
Tu n'obtiendras pas la couronne civique ; mais il en est
une dont tu es digne, et que tu t'empresseras de coiffer en sortant de cette affaire. Ne crois pas que ce soit celle d'épine ; elle fut en tout temps l'ornement des victimes et jamais elle ne sera celui de leurs bourreaux. La couronne qui t'est due et que tu mérites, est celle dont les anciens paraient la tête de leurs plus vils esclaves, afin d'attirer sur ces misérables les regards de l'acheteur et de les vendre quelques deniers de plus. Elle te convient celle-là ; c'est la seule que tu auras. Tu te traîneras décoré de ce symbole de l'opprobre dans tous ' les marchés publics. S'il se rencontre encore dans ces temps des hommes qui aient besoin d'un perfide, d'un fourbe pour servir leurs projets criminels et leur assurer la mort de quelques centaines de citoyens, tu seras leur fait, et ils t'enseveliront dans leurs bagnes. Mais non : quel homme, après avoir vu la manière atroce dont toi-même t'es flatté d'avoir serré dans tes bras, prodigué le témoignage extérieur de la sensibilité et de l'attachement à ceux-là mêmes dont tu voulais dans ton cœur faire répandre le sang; quel homme, disje, n'aurait pas à redouter que tu le trahisses à son tour, et que de ministre de ses caprices, de ses volontés, tu ne devinsses bientôt le ministre des caprices et des volontés de ses ennemis? Tel est le projet des traîtres et des délateurs mercenaires, de servir et de tromper tour à tour ceux qui les salarient. Insatiables requins, ils s'attachent indistinctement à la piste de tous les vaisseaux, de quelque pavillon qu'ils soient ombragés; il leur suffit d'être appelés par l'odeur du carnage et des immondices, et l'espoir de s'en repaître. Non, tu ne seras pas acheté; l'insuccès de ta délation actuelle ne donnera pas une assez grande idée de tes talents ; et rendus à la loyauté par la déclaration du haut jury, les puissants reconnaîtront enfin que c'est par la justice, par les lois et la véritable bonne foi qu'ils doivent veiller à la sûreté de l'État, et que l'usage, toujours abusif, souvent assassin et quelquefois désastreux pour eux-mêmes de la trahison, ne peut que les compromettre et les déshonorer !
Tout ce que j'ajouterais serait inutile et vous détermine-
rait moins sans donte qne la voix de la République, notre commune mère, qui vous crie de veiller avec soin à sa conservation et à celle de ses enfants ; vous déterminerait moins que l'audace de jour en jour croissante et plus dangereuse de ses ennemis, qui n'attendent que de voir tomber quelques files de patriotes pour foncer tout à coup dans leurs rangs et exécuter leurs sanglantes menaces.... Si encore nos cadavres entassés pouvaient élever un rempart inexpugnable entre eux et l'autel de la patrie ! Tout ce que j'ajouterais serait inutile et vous déterminerait moins que la profonde connaissance que vous avez, que les premiers jours d'un État constitué, que les premiers six mois d'un essai (pour me servir d'un mot du citoyen Bailly) du nouveau pacte social, à la suite d'une révolution aussi grande, aussi tumultueuse que la nôtre, n'ont pu être exempts d'orages; et que dans ces orages quelques citoyens ont pu, sans crime, aviser aux moyens de s'abriter.
Tout ce que j'ajouterais enfin serait inutile et vous déterminerait moins que la vérité toute nue que je vous ai produite contre les charges qui s'élevaient contre moi.
J'attends, sans aucune espèce de crainte ni de faiblesse, votre prononcé : quel qu'il soit, pourquoi craindrais-je ? pourquoi faiblirais-je? En effet,
Mort, la liberté n'aura pas eu de plus dévoué martyr;
Vivant, elle n'aura pas de plus intrépide défenseur 1
J'aurais désiré, citoyens, soumettre à votre tribunal les registres et la correspondance relatifs à cette mission : les démarches que j'ai faites pour les retirer des cartons de l'ancien comité de sûreté générale, qui les fit apporter après mon arrestation, et qui ne put jamais y trouver de quoi la motiver, ont été inutiles. Si le mandataire du peuple, qui a été le plus à même d'apprécier ma conduite, ne se trouvait pas, par une bizarre fatalité, au nombre de mes coaccusés, j'invoquerais son témoignage : je parle de Ricord ; il dirait, comme il le dit courageusement quand la proscription pesait sur ma tête, que mon cœur fut toujours pur et dévoué sans restriction à la cause du peuple. '
Si le défaut de pièces et la restitution du pays que j'ai gouverné ne m'empêchaient pas de soumettre ma conduite d'alors au plus minutieux examen, je compterais, à cet égard, sur le résultat le plus victorieux. J'en ai cependant assez pour éloigner de moi tout soupçon; j'en ai assez pour prouver que la confiance et l'amour des Français furent les suites de mon administration : n'eussé-je pour moi que la réunion à la République, volontairement, solennellement demandée par les habitants de plusieurs communes, malgré les extorsions et les violences par lesquelles les fastueux agents des adminiatrations militaires semblaient prendre à tâche de faire haïr le nom français, ce mouvement spontané démentirait assez ceux qui voudraient noircir ma conduite publique.
Tombant enfin, comme tant d'autres républicains, sous la dénomination banale de terroriste, je fus arrêté le 1 5 ventôse de l'an m.
Dix mois de ma vie avaient été constamment employés à essuyer les larmes des malheureux, à les attacher à la République par l'instruction et la prédication, à faire partout régner la fraternité et la modestie, à assurer au peuple la juslice prompte, les secours et l'instruction, k coml3attre enfin à la tête des phalanges républicaines les ennemis extérieurs de la patrie : les bulletins du temps ont fait mention d'une armée de six mille enfants du fanatisme, mis en déroute par cinquante Français, sous les murs de Loano. Lorsque tout se disposait à la retraite, je courus me mettre à la tête de ces généreux républicains; et l'autorité populaire dont j'étais investi contribua peut-être pour quelque chose à un succès qui préserva l'armée d'Italie d'un imminent danger.
Traduit à Paris, sous la surveillance du citoyen Bertrand, capitaine de gendarmerie, qui me laissa à Paris pendant quatre jours en pleine liberté, je fus jeté dans les cachots du Plessis, d'où je suis sorti le 17 vendémiaire de l'an iv, en vertu d'un arrêté du comité de sûreté générale, qui ne présente pas plus de motif que mon mandat d'arrêt; jamais il n'exista contre moi d'acte d'accusation, jamais voix ne s'éleva pour me reprocher un crime.