OBSERVATIONS SUR L'ALPHABET
9. Les lettres de l'alphabet arabe, dont le tableau ci-joint fait connaître les formes, n'ont pas toujours été disposées dans l'ordre où elles le sont aujourd'hui : les Arabes eux-mêmes nous ont conservé le souvenir d'un ordre plus ancien, et la valeur qu'ils donnent à leurs lettres, lorsqu'elles sont employées comme chiffres, confirme l'existence de cet ordre, qu'ils nomment aboudjed, à peu près comme nous nommons l'alphabet abécé. Pour faire retenir plus facilement les lettres de l'alphabet et leur ordre, ils les ont divisées en huit mots fictifs et insignifiants, ainsi qu'il suit ;
Les vingt-deux premières lettres de l'alphabet arabe, ainsi disposé, sont les mêmes et suivent le même ordre que celles des Hébreux et des Syriens. 11 est très vraisemblable que les Arabes, ainsi que ces autres peuples, n'avaient originairement que ces vingt-deux lettres et que les six qui composent les deux derniers mots n'ont été ajoutées qu'après coup, sans qu'il soit possible de déterminer précisément l'époque à laquelle remonte cette addition. Ce qui rend celte supposition très vraisemblable, c'est ce que rapportent quelques écrivains arabes cités par Pococke,(*)que les anciens Arabes nommaient le samedi, qui était pour eux le premier jour de la semaine, jLacd' , le second jourj j9 , le troisième Jb:s. , le quatrième .w.!^', le cinquième (j^sft*-., le sixième v^^; quant au septième jour, ils le nommaient '^jjc. On voit que les lettres de l'alphabet ne leur fournissaient que les noms des six premiers jours de la semaine; ce qui prouve qu'ils ne connaissaient point alors, ou du moins qu'ils ne distinguaient par aucun signe graphique
(1) Spécimen hiitoriœ Arabum, p. 318.
particulier les six dernières lettres dont on a formé depuis deux nouveaux mots fictifs qui, s'ils eussent existé, auraient offert, pour le septième jour de la semaine, un nom analogue à ceux des six autres jours. Pococke remarque que ces noms n'avaient été vraisemblablement donnés aux jours de la semaine que par quelque maître d'école qui voulait graver plus facilement dans l'esprit des enfants l'ordre des lettres de l'alphabet. L'histoire rapporte, d'un prince arabe, qu'il employa un artifice à peu près pareil pour gravei- dans la mémoire de quelques Africains grossiers le premier chapitre de l'Alcoran.W
10. Les Arabes d'Afrique disposent les lettres de l'alphabet dans un ordre un peu difïérent de celui qu'observent les Asiatiques; voici cet ordre :
Les Arabes d'Afrique disposent aussi les lettres de l'alphabet suivant un autre ordre à peu près conforme à Vaboudjed des Asiatiques, et qui néanmoins en diffère en quelque chose, ainsi qu'il suit :
IL Le lam-èlif ^ n'est point une lettre particulière, mais n'est que la réunion du lam J et de ïèlif I .
12. J'ai divisé l'alphabet en huit colonnes : la première contient les nombres qui indiquent l'ordre des lettres; la seconde, les noms des lettres; la troisième, la quatrième, la cinquième et la sixième présentent les différentes formes dont chaque lettre est susceptible lorsqu'elle est 1° entièrement isolée,
(I) Voyez l'extrait que j'ai donné du 'pelït, Kartas ou Histoire des rois de Fez et de Maroc, dans le journal intitulé Magasin encyclopédique, 4* année, t. 11, p. 344.
2° jointe seulement à celle qui la précède, 3° jointe à celle qui la précède et à celle qui la suit, 4» enfin, jointe seulement à celle qui la suit. Il y a plusieurs lettres qui ne se joignent jamais à celles qui les suivent; c'est ce qui fait que la place de ces lettres se trouve vacante dans la cinquième et la sixième colonne. Il est bon cependant d'observer que, quand le :>, le i>, lej, lej et le^ se trouvent suivis d'un s à la fin d'un mot, on peut les joindre ensemble. Quoique plusieurs des lettres paraissent admettre, dans certains cas, et surtout lorsqu'elles sont entièrement isolées, une forme assez différente de celle qu'elles ont dans d'autres cas, cependant rien n'est plus aisé de reconnaître les traits qui constituent la figure primitive et radicale de chaque lettre et de distinguer ce qui a été ajouté pour lier plusieurs lettres ensemble, ou pour terminer certaines lettres, lorsqu'elles sont à la fin d'un mot, d'une manière plus agréable.
13. Plusieurs lettres ne diffèrent entre elles que par l'absence ou l'addition d'un ou de plusieurs points. Ces points sont nommés par les Arabes 'À.hL.} ; nous les nommons points diacritiques : ce dernier mot, dérivé du grec, signifie distinctifs.
14. f Comme il arrive souvent que les copistes omettent les points diacritiques, ou qu'ils les placent mal à propos, il en résulte une grande difficulté pour la lecture, ce qui a lieu surtout dans les noms propres. Pour remédier à cet inconvénient, lorsque les écrivains arabes veulent fixer l'orthographe et la prononciation d'un nom propre, ils détaillent toutes les lettres dont il est composé, ne se contentant pas de les indiquer par leurs figures, mais écrivant tout au long le nom de chacune d'elles : ainsi, s'il s'agit de fixer l'orthographe du mot ^j'i , ils diront que ce nom doit être écrit par un kaf suivi d'un élif et d'un fa.
15. f Mais cette précaution est encore insufïïsante lorsque deux lettres, qui ont la même figure, ont aussi le même nom.
c'est-à-dire lorsque leurs noms ainsi que leurs figures ne diffèrent que par l'absence ou la présence des points diacritiques ; tels sont le j ra et le ; za, le . w sin et le /i schin, le qo sad et le ;= dhad, etc. Il pourrait arriver alors que le copiste commit aussi facilement une faute dans le nom de la lettre que dans sa simple figure : dans ce cas, on ne se contente pas d'écrire le nom de la lettre; mais si, des deux lettres auxquelles la même figure est commune, l'une a un ou plusieurs points diacritiques et l'autre n'en a pas, celle qui n'a pas de points est distinguée par l'épithète iU^ dépourvue de points, et celle qui a un ou plusieurs points est nommée 'i<^*-^ ponctuée.
16. f Quant aux quatre lettres ■,, o, ^oet ^, qui ont toutes des points diacritiques et dont les noms ainsi que les figures ne diffèrent, dans certains cas, que par le nombre et par la position de ces points, pour éviter toute erreur on les désigne ainsi :
Le » . est nommé iij =>.j — > avec addition d'un seul point ;
Le o est nommé ^j» v» ïUj;^» avec deux points en dessus;
' ' ' , t Le o est nommé ï i 1 — ii^ avec addition de trois points , ■
Le ^ est nommé ^^is:^ ^.^ sLLi» avec deux points en dessous.
Ces mots désignent, comme on voit, le nombre de points qui caractérise chacune de ces lettres et la place que ces points occupent au-dessus ou au-dessous de la figure de la lettre.
Quelquefois on nomme le ^ , pour le distinguer des trois autres lettres avec lesquelles on pourrait le confondre, I-a. I ^^^-£. ! , c'est-à-dire la dernière des lettres de l'alphabet. W
{{) C'est par suite du mauvais système d'écriture des Arabes qu'ils sont obligés d'énoncer tout au long (14, 13 et 16) l'ortliographe des noms propres. Par la même raison, pour éviter qu'on ne confonde le mot ^^^ sept avec >»"^> neuf, il arrive souvent que, quand ils emploient les mots >•>-' , *«>•« , (^;;*|-« , ils ajoutent tout de suite f^^^> v.Xftï^, c'est-à-dire le /^ étant placé au commencement du mot.
17. -p Quelque nécessaire que paraisse l'emploi des points diacritiques pour fixer la lecture et le sens des mots, il arrive cependant très souvent qu'ils sont omis dans les manuscrits; et il n'y a que la connaissance de la langue et une grande habitude de lire les manuscrits qui puissent mettre à portée de vaincre cette difficulté. Il parait même que les Arabes ont été longtemps sans faire usage de ces signes pour distinguer les lettres qui ont la même figure ; et, quoique l'on trouve employés, dans quelques manuscrits coufiques,*') des points diacritiques ou des signes analogues, c'est une chose assez rare pour que l'on soit en droit de supposer qu'ils ont été inconnus pendant très longtemps. Il y a toute apparence que l'usage des points diacritiques est postérieur à celui des points voyelles. Peut-être l'emploi des points diacritiques n'est-il devenu général qu'à l'époque où le caractère neskhi a pris, dans l'usage commun, la place de l'écriture cou figue.
18. Les Arabes emploient encore quelques autres signes pour éviter la confusion qui peut résulter de la ressemblance de plusieurs lettres. Ainsi, ils ont un signe nommé 'i-U^^ qui se place sur le i , le , et le j-. , en cette manière : ^w j i , pour les distinguer du 3 , du j et du (^. Quelquefois aussi on distingue le sin en plaçant au-dessous de la lettre trois points en cette forme : »^ . Pour distinguer pareillement le - , leçj" , le i et le <> des autres lettres avec lesquelles on pourrait les confondre, on place quelquefois, au-dessous de la figure de la lettre, une autre figure de la même lettre, isolée et plus petite que le corps de l'écriture, comme dans les exemples suivants:
A^ . et v,/.**w C ' t
(i) Voyez Adler : Deicriptio codicum quorumdam cuficorum.
J'ai aussi remarqué que, dans quelques manuscrits où la figure du :» est peu distinguée de celle du j, on ajoute audessus du J un autre :> plus petit, pour éviter la confusion.
19. On place souvent deux points au-dessus du s, en cette manière : s, ce qui a pour objet d'indiquer qu'il doit se prononcer comme le Oi ainsi qu'on le verra plus bas. Lorsqu'il ne doit pas avoir de points, on met quelquefois au-dessus de la ligne un autre s d'une forme plus petite, et isolé.
20. Le ^, le (J, le j et le ^, à la fin des mots, perdent souvent leurs points diacritiques : la raison en est que, dans ce cas, ces lettres ne peuvent se confondre avec aucune autre. La chose est évidente par rapport au ^j et au ^. Quant aux deux
autres lettres, il faut observer que le ^ a doit être posé à peu
près sur le niveau de la ligne, en cette manière : ^.Xv«, et le jji, au contraire, se terminer par une rondeur qui descende beaucoup au-dessous de ce niveau, comme j^J'-**»- On n'a pas toujours observé cette règle dans les livres imprimés.
21. Le ^5', à la fin des mots, est souvent figuré de manière que sa queue, au lieu d'être projetée de droite à gauche, l'est de gauche à droite, en cette forme : ^, Z.» i.. Le plus ordinairement, et surtout dans les manuscrits africains, cela n'a lieu que quand on doit prononcer i, la voyelle qui précède le ^ étant un kesra, ce qui sera expliqué plus loin.
22. Parmi les lettres arabes, les unes, comme Vélif ! , doivent s'élever au-dessus du corps de l'écriture; les autres, comme le aïn o, doivent descendre au-dessous du niveau de la ligne; d'autres dépassent le corps en-dessus et en-dessous, comme le lam J. Pour indiquer ces diverses positions relatives, j'ai employé dans l'alphabet une suite de points qui désignent le niveau de l'écriture. Mais il arrive fréquemment que plusieurs lettres sont groupées ensemble, et que leur liaison exige qu'elles soient placées comme en échelons les unes au-dessus
des autres: alors, c'est la dernière des lettres ainsi groupées qui doit conserver le niveau, et les autres doivent être placées au-dessus d'elle. Exemple : Ox^^ U.
23. Le caractère africain ne diffère pas essentiellement de celui de l'Asie, comme on peut s'en convaincre en comparant les alphabets de ces deux caractères; mais il est essentiel de remarquer que, dans le caractère africain, le fa initial ou médial est indiqué par un point placé au-dessous de la lettre : » et i? , et le Aa/par un seul point placé au-dessus : i et i.
24. f Les Arabes de l'Afrique occidentale emploient quelquefois les trois lettres -j^ , (Ji et v^ avec trois points placés au-dessus ou même au-dessous : ces lettres doivent alors se prononcer comme notre g dans les mots gâteau, gain, guerre. Cela a lieu principalement dans certains mots empruntés de la langue des Berbères, ou de quelqu'une des langues de l'Eu-
rope, comme JatK dommages, vS guerre.
25. f Ils font aussi usage du [L avec addition de trois points en dessous, en cette manière : ^ù,, pour rendre l'articulation que nous exprimons par les trois lettres tch.
26. Les Arabes, ainsi que les Hébreux, les Phéniciens et plusieurs autres peuples de l'Asie, écrivent de droite à gauche.
27. Ils n'emploient jamais de lettres capitales pour distinguer les noms propres de personnes ou de lieux. Les titres des chapitres sont seulement écrits quelquefois dans un caractère plus gros que celui du corps du manuscrit : le plus souvent ils sont écrits de la même grosseur, mais en encre rouge, et il n'est pas rare de trouver, dans une même page, jusqu'à trois ou quatre encres de différentes couleurs.
28. Les Arabes ont grand soin de justifier exactement toutes les lignes d'une même page, c'est-à-dire de les faire toutes d'une longueur parfaitement égale. Erpénius, et les autres grammairiens après lui, ont remarqué qu'ils ne séparent
point un mot en deux lignes, en écrivant le commencement du mot à la fin d'une ligne et rejetant la fin du même mot à la ligne suivante. Lorsque le mot qui doit terminer une ligne se trouve trop long, ils écrivent les dernières lettres dans l'interligne supérieur, ou bien ils les rejettent à la marge, à une distance assez considérable, en sorte qu'on les prendrait pour une note marginale. Ils ont recours quelquefois à un autre expédient, et, au lieu de commencer un mot qui ne pourrait pas tenir en entier dans la ligne à la fin de laquelle il se trouverait, ils le renvoient à la ligne suivante et remplissent celle qui précède en allongeant la queue des lettres finales qui se trouvent dans cette ligne, ou les traits qui servent de liaison entre les lettres médiales. Cette observation, que j'emprunte d'Erpénius, est cependant beaucoup trop générale : elle n'est point applicable aux manuscrits coufiques, dans lesquels j'ai remarqué le contraire. J'ai aussi observé dans plusieurs manuscrits africains, et même dans les exemplaires les plus soignés de l'Alcoran, que les Arabes d'Afrique ne font aucune difficulté de partager un mot entre deux lignes; cela arrive môme à la dernière ligne d'une page, et le reste du mot est rejeté à la page suivante. Quelquefois aussi ils finissent le mot en retournant le papier et formant, en remontant, un angle avec l'alignement du reste du corps de l'écriture, en cette forme :
'•«;wl' Js^aJI [jyjA .vjxw \^l.)!. Joxj v,^j!
29. La septième colonne de l'alphabet contient la valeur des lettres arabes, rendue autant qu'il a été possible dans nos caractères. Sur quoi il faut observer qu'on ne peut avoir à cet égard que des approximations, et que, s'il est utile de représenter quelques-unes des articulations propres à la langue arabe par des signes de convention, comme ts pour le eu», dz pour le i , DH pour le ^, etc., il serait dangereux et inutile de
pousser trop loin le scrupule dans l'emploi de pareils signes : dangereux, parce que l'on défigurerait tellement l'écriture aux yeux des personnes qui ne savent pas l'arabe, qu'elles ne pourraient plus prononcer les mots arabes écrits en lettres françaises; inutile, parce qu'on ne parviendra jamais à trouver, dans la combinaison des lettres de notre alphabet, des signes propres à donner une idée de l'articulation de certaines lettres
arabes, telles que le hamza « ou !, et le aïn o.
Il est indispensable d'entrer ici dans quelques détails sur la valeur des lettres et leur prononciation.
30. Vèlif I étant marqué du hamza • , signe dont nous parlerons dans la suite, ou le hamza seul, n'est point une voyelle : c'est un signe qui représente le mouvement vif et subit de la poitrine par lequel est produite l'émission de l'air, qui, modifié lors de son passage par le canal vocal et par la bouche, forme les divers sons ou voyelles : c'est donc une sorte de consonne ou d'articulation qui accompagne toujours les voyelles que ne précède aucune autre consonne. On pourrait comparer le hamza à Vh non aspiré des mots français habit, hébété, histoire, homme, Hubert, si ce n'est que, chez nous, l'A n'est là que par une raison étymologique, attendu que nous n'avons aucun signe pour représenter cette sorte d'articulation thoracique, qui est inhérente à toute voyelle isolée, au lieu que, chez les Arabes comme chez les Hébreux, ce mouvement de la poitrine a constamment son signe graphique.
Toutefois, le mouvement d'aspiration indiqué par le hamza a plus d'intensité que celui qui est rigoureusement nécessaire pour la simple émission de l'air. De là vient qu'on est contraint de l'adoucir, comme on le verra plus loin, quand il se rencontre plusieurs hamza de suite.
De là vient encore que, comme toute autre consonne, il peut terminer une syllabe composée ou artificielle {n°^ 83 et 85), et
qu'on dit da'-bon > ,13 (je représente le hamza par l'apostrophe)
comme on dit bar-don Ojj .
Quand Vélif, marqué du hamza, termine ainsi une syllabe artificielle (n" 85), on fait sentir le hamza par une sorte de césure, comme si l'on reprenait sa respiration entre la syllabe terminée par le hamza et la syllabe suivante. C'est en petit la mên)e articulation que celle du & (no 45).
L'ë/z/, dépourvu de Aawi«a, n'a pas de prononciation propre; il ne sert qu'à allonger la voyelle a qui le précède (n" 68) ; quelquefois cette voyelle, et Yélif qvii la suit, prennent, comme on le verra plus loin (no 81), un son fort approchant de \'i.