HISTOIRE ET GÉNÉALOGIE D'ABOU DOULAMA
« Le nom d'Abou Doulâma est Zend, fils de Djoun. La plu- « part des hommes se trompent dans la manière d'écrire le « nom de ce poète ; ils écrivent Zéld, par un ya : mais c'est une « faute; il faut écrire Zend, par un noun. Abou Doulâma était «noir, natif de Coufa, et affranchi de la famille des Bénou « Asad; son père avait été esclave d'un Arabe de cette famille, Il nommé Fasâfis, qui lui avait ensuite donné la liberté. Abou « Doulâma vécut d'abord sous les derniers khalifes de la mai- « son d'Omayya; mais il n'eut de leur temps aucune célébrité; «ce ne fut que sous les Abbassides qu'il commença à fleurir. « 11 s'attacha exclusivement à Abou 'labbâs, Abou Djafar Man- « soûr, et Mahdi : ces princes le comblaient d'honneurs et de « présents, et prenaient grand plaisir à sa société et à ses «saillies. Il s'était attaché précédemment, à une certaine « époque de sa vie, à Rauh Mahlabi, fils de Hatem. Aucun poète « n'obtint, de Mansoùr en particulier, autant de faveurs que « Abou Doulâma : il avait cependant de mauvaises opinions en « matière de religion et professait une doctrine corrompue; il «vivait d'une manière criminelle, négligeait les devoirs les « plus indispensables, et n'en faisait même pas un mystère. On «le savait bien, et il était connu pour agir ainsi; mais on le « souffrait à cause des agréments de sa société. Le premier
« morceau de poésie d'Abou Doulâma, que l'on retint par cœur « et qui lui valut de riches présents, fut un poëme consacré à « la louange d'Abou Djafar Mansoûr, et dans lequel il faisait « mention de la mort d'Abou Mouslim, que Mansoûr avait fait « tuer.
« Voici ce que je tiens d'Obéïd-allah.flls d'Ammar,qui l'avait «ouï raconter à Mohammed, fils de Daoùd, fils de Djarrâh; « celui-ci disait le tenir de Mohammed, fils de Kàsem,qui l'avait « appris d'Ahmed, fils de Mohammed, fils de Habib. Abou « Doulâma ayant composé son poëme, où se trouvaient ces « vers relatifs à la mort violente d'Abou Mouslim,
« Abou Mouslim, tu m'as inspiré des craintes; j'ai appré- « hendé que tu ne me donnasses la mort : mais le lion à la « fauve crinière a fait tomber sur toi le malheur que je « redoutais de ta part.
« Abou Mouslim, Dieu ne retire pas ses faveurs de des- « sus son serviteur, tant que celui-ci ne s'en rend pas lui- < « même indigne»,'*)
« et l'ayant récité à Mansoûr devant une nombreuse assem- « blée, le prince lui dit de mettre lui-même le prix à ses vers. «Il les estima 10.000 pièces d'argent, que Mansoûr lui fit « compter. Mais quand ils furent seuls, Mansoûr lui dit : C'est « fort bien; mais si tu eusses porté tes prétentions plus haut, « je t'aurais fait mourir.
« Ali, fils de Soulaïman, m'a raconté le trait suivant, qui lui « avait été rapporté par Mohammed, le grammairien, fils de « Yazid, sur l'autoïité de Djàhedh. Abou Doulâma était un jour « debout en présence de Mansoûr, ou, comme je l'ai ouï dire à « Ibrahim, fils d'Ayyoùb, qui citait pour son auteur Ebn Ko- «taïba, en présence d'Abou' labbâs Saffâh; le prince lui dit: «Abou Doulâma, demande-moi ce que tu voudras. J'aurais « besoin, dit Abou Doulâma, d'un chien pourchasser. Le khalife « ordonna qu'on le lui donnât. Je voudrais aussi, reprit le poète,
{{) Ceci est une allusion à un passage de l'Alcoran, sur. 13, vers. 12, édition de Hinckelmann.
« un cheval que je pusse monter pour aller à la chasse. Qu'on « lui donne un cheval, dit encore le prince. Abou Doulânia « ajouta: Il me faudrait de plus un esclave pour conduire le «chien et chasser avec lui. Sa demande lui fut accordée. Ce « n'est pas tout, dit-il, je ne saurais me passer d'une jeune fille « pour apprêter le gibier que nous aurons pris. Il obtint encore « cet article. Commandant des fidèles, dit alors le poëte, tous «ces gens-là sont tes esclaves; il faut absolument qu'ils aient « une maison pour y faire leur demeure. Le khalife commanda « qu'on lui donnât une maison pour le loger lui et son monde. «Mais s'ils n'ont point de terres, de quoi vivront-ils! reprit « Abou Doulâma. Eh bien 1 lui dit le khalife, je te donne cent « arpents de terres en culture et cent arpents de friches. Le « poëte demanda ce que c'était qu'une friche. C'est, reprit le « prince, une terre qui ne produit rien. Et moi, Seigneur, dit « alors le poëte, je te donne en apanage cinq cent mille arpents « de friches des déserts qu'habitent les Arabes de Bénou-Asad. « Le khalife se mit à rire, et dit : Qu'on lui donne le tout en «terres en rapport. Prince, reprit alors Abou Doulâma, per- « mets-moi de te baiser la main. Pour cela, lui dit le khalife, il « faut que tu y renonces. Par dieu 1 répondit le poëte, la seule « grâce que tu me refuses est celle dont ma famille se passera «le plus facilement, sans aucun dommage. Voyez, ajoutait « Djâhedh, l'adresse avec laquelle Abou Doulâma s'y est pris « pour faire ses demandes, et observez toute sa finesse. Il a « commencé par un chien, et a frayé ainsi la voie à ses autres « demandes; après cela il a amené tout le reste avec gradation, « et d'une manière très spirituelle. Par là, il a obtenu ce que « certainement on lui aurait refusé s'il l'eût demandé du pre- « mier abord. »
Extrait du Kitâb alagâni, ou Recueil de chansons, d'Abou 'Ifaradj Ali Isjahani, fils de Hosain, et surnommé Gâtib. mort en l'année 356 de l'tiégire, 966 de J.-C.