Chapitre VI DU NOM DE NOMBRE
T. Du NOM DE NOMBBE EN GENÉBAL
Le nom de nombre^ improprement appelé adjectif numéral j sert à déterminer les personnes ou les choses quant au tipnére ou à la quantité.
Cette détermination peut se faire d'une manière précise ou d'une manière générale. Dans le premier cas, les noms de nombre sont définis, et, dans le second, indéfinis.
Les noms de nombre n'expriment pas, comme les adjectifs, une qualité inhérente à l'objet, mais seulement une détermination extérieure et formelle, la quantité.
1 . Les noms de nombre définis expriment un nombre déterminé. Ils se divisent en noms de nombi'e cardinaux et noms de nombre ordiftatix,
2. Les noms de nombre cardinaua^ sont les nombres fondamentaux qui forment la base de toute numération. Ils servent à compter et indiquent d'une manière précise le nombre des personnes ou des choses dont on parle. Ce sont :
0 zéro
i un, fém, une 1 1 onze
2 deux 12 douze 20 vingt
3 trois 13 treize 30 trente
4 quatre li quatorze fO quarante
5 cinq 15 quinze TiO cinquante
6 six 16 seize fjO soixante
7 sept 17 dix-sept 70 septante
8 huit 18 dix-huit 80 huitante
9 neuf 19 dix-neuf 90 nouante 10 dix 100 cent
1,000 mille.
Le trait d'union ne sert qu'entre les dizaines et les unités. Entre les dizaines et le nombre ww, l'Académie met toujours et sans trait d'union : vingt et un^ trente et un, soixante et un, etc. ; cependant l'usage permet de supprimer et et de le remplacer par un trait d'union : vingt-un, trente-un, soixante-un, etc. Avec
les autres nombres et est toujours supprimé : vingt-deux^ trentetrois^ etc. Après cent on n'emploie plus le trait d'union : cent un^ cent deuxj mille un^ etc. ; mais on dit : les mille et une nuits, mille et un etubarras. On trouve aussi parfois cefit et un : Les comtes promirent d'observer pour cent et un ans les douze articles. (Michelet).
Les mots septante^ huita)Ue ou octante et nonante sont français et formés régulièrement d'après l'analogie des autres noms de nombre marquant les dizaines. L'Académie dit que ces mots ont vielli, mais ils sont encore usités dans quelques provinces de la France, en Belgique et dans la Suisse française. La langue moderne les remplace ordinairement par les expressions numériques soixante et dix ou soixante-dix^ quatre-vingts et quatre-vingt-dix, qui pèchent autant contre le bon sens que contre l'analogie. On dit soixante et onze^ comme vingt et un; mais : quatre-vingt-un^ quatre- vingt-Oîize.
Les noms de nombre cardinaux sont toujours invariables : Cent onze s'écrit arec trois un. Tjc général parut avec ses huit mille hommes.
Il faut excepter un, qui a le féminin une^ puis vingt et ce^it^ qui prennent un s lorsqu'ils sont précédés d'un nombre qui les multiplie : Une compagnie comprend quatre-vingts soldats. Le iHitaillon se cotnpose de sept à huit cents hommes^ sauf lorsque vingt ou cent sont eux-mêmes suivis d'un autre nombre : deux cent lùngt moutons^ quatre-vingt'^ ix hofnmes (^).
Mille ne prend jamais la marque du pluriel lorsqu'il est nom de nombre : trois mille homines. On ne doit pas le confondre avec le substantif mille^ mesure itinéraire, qui prend un s au plui'iel : Les milles romains étaient de mille pas.
Jusqu u vingt, les noms de nombre sont des mots simples, tirés directement du latin, sauf les trois derniers, qui sont composés avec dix. — Unus et duOy déclinables en latin, suivirent dans notre ancienne langue les mêmes vicissitudes que les substantifs et les adjectifs. Ils eurent, comme eux, deux cas jusqu'à la fin du XIll* siècle.
Sujet uns (unus) dui (duo)
Régime un (unum) deux (duos).
On disait donc : Uns chevals et dui bœufs périrent (unus caballus et duo bovcs), et : U tua un cheval et deux bœufs funum çaballum et duos boves). Le sujet disparut au XIV* siècle, et là comme partout, ce fut le cas-régime qui persista. — Les nombres trois (très), quatre (quatuor), cinq (quinque), six (sexj, sept (septem), huit (octo, vieux fr. oit), neuf (novem), dix (decem), n'offrent rien à remarquer. Dans les mots suivants dérivés de composés latins : onze (ûndecim), douze fduôdecim), treize (tr^decim), quatorze (quatudrdecim), quinze
(1) Danfl les anciennes éditions de nos classiques. qucUre-vingt, que l'on trouve quelquefois écrit on un seul mot, est en général invariable, sauf deirant une voyelle. V. G.-H. Auberlin, Grainmaire moderne des écrivains français^ 126 et s.
A VER, Grammaire comparée i^
(qutndecim)f seite (s^decim), il est curieux de voir comment la position de Taccent tonique a fait complètement disparaîtra le mot decetn^ qui donnait leiir sens à undecim, dtiodecim etc. (*).
De vingt à cent, les dizaines sopt désignées par deis mots également simples et , dérivés du latin : vingt (vigtnti), trente (triginta), quarante (quadraginta), cinquante (quinquagtnta), soixante (sexaginta), septante (septuaginta). huitante ouoc/ante(ootoginta), nonanle (nonaginta), c«nf (centum). Les nombres intermédiaires sont exprimés par des composés français : vingt et un, vingt-deux, etc.
Au-dessus de cent, pour exprimer un nombre pair de dizaines (lt20, 140, 160, etc.), le vieux français employait les multiples de vingt, et disait six-vingt (120), sept-vingt (140\ etc., c'est-à-dire six fois vingt, sept /bû vingt (^). L*usage de ces expressions numériques se perpétua jusque vers la fin du XVI* siècle, et même plus tard pour quelques-unes d'entre elles ; on trouve encore six-vingts ans dans Bossuet et Voltaire; et il nous reste quatre-vingts ni quatre-vingt-dix^ qui ont tout à fait remplac^^ huitante et nonante.
Quant au mot mille^ il ne vient pas du latin mille^ qui a donné mil^ mais du pluriel milliaj qui est devenu milieu d'où tnille : Saûl out ocis mil^ et David dis milie. (Livre des Rois, 70).
3. Les noms de nombre ordinaux sont de véritables adjectifs qui expriment Vordre ; ils s'accordent, comme les autres adjectifs, en genre et en nombre avec les noms qu'ils déterminent, et peuvent aussi s'employer substantivement : Les premiers chrétiens céUbraietit leur ctdte dans les catacotnbes. Les premiers seront les derniers.
Les noms de nombre ordinaux ou adjectifs d'ordre sont formés des noms de nombre cardinaux ou primitifs au moyen du suffixe ième : unième^ dettxième, septièmey dixième^ dix-septièmey inngtièmej vingt-unième^ millième, etc. Neuf change fenv: neikvième, et cinq prend un u devant ième : cinquième.
Le mot unième ne s'emploie qu'en composition avec vingts trente, etc. : vintft et unième, mille et unième; partout ailleurs on se sert du mot premier, fém. première. Deuxième est aussi remplacé par second j mais seulement; disent les grammairiens, quand il n'est question que de deux personnes ou de deux choses : Cet ouvrage a deux volumes; voici le second (et non pas : le deuxiètne). Mais l'usage n'a pas sanctionné cette règle : Je suis le deuxième sur la liste. Vous êtes le second, la seconde sur ma liste (Ac).
Un peut aussi s'employer comme nom de nombre ordinal dans le sens de premier y et alors il s'oppose à autre^ qui équi-
(1) G. Paris, l'Accent latin^ 61.
(2) On croit au» cet usage nous est venu des Celtes, qui comptaient par tnngt. « Les peuples, pas plus que les individus, n'abandonnent aisément la manière de compter à laquelle ils sont habitués, et les personnes qui parlent le plus facilement une langue étrangèi-e sont presque toujours obligées de recourir à leur langue maternelle lorsqu'elles veulent faire un compte de mémoire. Les Gaulois, tout en adoptant le système décimal des Romains et les termes de ta numération latine, durent perdre difficilement l'habitude du système vicésimal. C'est ce qui explique comment ce système put étrt» transmis 4 nos pères du moyen Age, qui en faisaient un fréquent usage. Ils disaient troisvingts, quatre-vingtSy six-tnngts, etc. » Chevallet, III, 130.
vaut à second en parlant seulement de deux Q). L^une et Z'autpe sitison est favorable (Ac). Connaissez-vous mon autre sœur (Id.). Comme les autres adjectifs d'ordre, un et autre peuvent se dire substantivement : L'un vaut l'autre. Aime^-voiis les uns les autres.
Autre avait en vieux français un cas-régime atdrui, signifiant de cet autre j à cet autre;, on disait V autrui cheval, le cheval d'un autre. Autrui ne s'emploie plus que comm'e complément : Ne calomniez pas BJxiruim La charité pour autrui est une charité pour t<^us (Mont).
Les dix premiers nombres ordinaux de Tancien français étaient tirés directement du latin. Ces dix nombres étaient : prime^ seœnd^ tiei^Sy quart, quint y siête, setme, oitave, none, disme ou dîme. Plus tard, le français adopta un autre système et tira les noms de nombre ordinaux de son propre fonds, en ajoutant le suffixe ième (du latin esimus) aux noms de nombre cardinaux, d'où le système actuel : deuxAéme, etc., qui supplanta Tancien vers la fin du moyen âge, excepté pour premier^ qui a remplacé prime^ et pour second, qui subsiste à côté de deuxième. Prime, tiers, quart et quint sont restés dans quelques expressions : de prime abord, tiers état, fièvre tierce, fièvre quarte, Charles-Quint. La Fontaine a dit encore (1 , 13) : Un quart voleur survient, pour un quatrième. — Autre est le latin aller, qu'on retrouve dans le verbe altérer.
4. Les noms de nombre ordinaux servent de nombres fractimmaires pour marquer les dififérentes parties d'un tout ; ils s'emploient surtout substantivement : Il a un cinquième dans les bénéfices (Ac).
Sont encore emploj'és comme nombres fractionnaires :
a) Les mots demi, tiers et quart: Je vous ai attendu une demiheure^ un quart d'hégire. Le tiers de neuf e^ trois (Ac).
b) Les mots quartier, quarteron, semainCj trimestre, semestre^ dîme.
On emploie le mot quart en parlant des parties d'une heure, d'une aune, etc. Quarteron ent la quatrième partie d'un cent dans les choses qui se vendent par compte : un quarteron de pommes. Quartier se dit de choses que l'on mange et de quelques autres : un quartier de veau, de pomme, ou du paiement qui se fait de trois mois en trois mois pour loyers, rentes, pensions : On m'a payé le dernier quartier ; on dit aussi trimestre.
5. On distingue encore les noms de nombre multiplicatif s^ qui s'emploient adjectivement ou substantivement. Ils sont peu nombreux : simple, double, triple, quadrupte, quintuple, sextuple, septuple, octuple (peu usité), nonuple (peu usité), décuple, centuple : Il a double paye. Neuf est le triple de troùi. Dieu rend le centuple aux bonnes actions. On remplace les autres nombres multiplicatifs par le mot fois précédé du nombre cardinal ; nTaî fait cinq fois plus de chemin que vous (Ac.)..
<*1) Dans Pancien franchis autre avait le sens de second même en parlant de plus de deux : Fu premiers li marchis de Montferrat, li quens Datidoins de Flandres fu li autres, li quens Loysd Blois fa li tiers (Villehardouin).
Ces noms de nombre sont formes des nombres proportionnel latins (simplus, duplus, etc.) et remplacent en même temps les nombres multiplicatifs de cette langue (simplex, duplex, etc.).
6. Le latin avait encore des noms de nombre diMnbutifs : singidiy bini^ terni, quaterni, quinl, etc., qui se rendent en français par divers moyens, entre autres par la répétition du nom de nombre : un à un, deux à d^ux, quatre à quatre , etc. Ils défilaient quatre à quatre. Ces vases coûtent douze francs chacun (Ac). On se sert également d'une périphrase pour exprimer les adverbes numéraux du latin {setnd, bis, ter, etc) et les •noms de nombre qualitatifs de la langue allemande : cent fois répété, deux sortes de légumes.
7. On considère comme noms de nombre, quoique ce soient de véritables substantifs, puisqu'ils prennent l'article :
a) Les mots millier, million et milliard, formés de mille à l'aide des suffixes ier, on et ard : un millier dlmnmeSj deux milliards de francs.
b) Les noms collectifs partitifs, formés par le suffixe ain ou aifie; mais l'usage n'admet que les collectifs suivants : un quatrain, un sizain, un dizain; une huitaine, une dizaine, tme douzaine, une qiiinzaine, une vingtaine, une treïttmne, une quarantaine^ uns cinquantcUne, une soixantaine, une centaine. Il faut encore y ajouter un millier, un cent, une paire, un cmiple, un quintal (cent livres), un^^ossé (douze douzaines de certaines marchandises), mie main, une rame (vingt mains de papier mises ensemble), une tonne (vingt quintaux ou mille kilogrammes).
On dit un cent en parlant de choses qui se vendent au nombre : un cent de noisettes, un cent de fagots. Le cent est précis, la centaine ne Test pas et signifie environ cent : une centaine dénommes.
1 . Les noms de nombre indéfinis marquent un nombre ou une quantité, iyidéterminée.
2. Ceux qui marquent un nombre i^idâerminé sont : P qudque, certain, nmint, plusieurs, divers, différeyits, pour Vunité et la pluralité; 2" tout, chaque, nid et aucun, pour la totalité ou Vuniversalité : Donnez-moi quelque livre. J'ai acheté quelques livres. Toute pei7ie mérite salaire. Chaque pays a sa pensée (La F. IX, 7).
Quelque est formé de q^iel, de qualem, et de que, de quem; certain vient du latin certum avec addition du suffixe ain; maint est d'origine germanique; plusieurs vient d'une forme latine pluriores pour plures, qui a perdu son sens de comparatif; diu^ra vient du latin diversus; tout de totus; cJiaque, autrefois
§ 8f» DU PRONOM EN GÉNÉRAL 197
t chasque, de quiaque; nul de nullus) et aucun est formé de Tancien alque, de
aliguia, c*est-à-dire quelqu'un^ et de un ; il représente donc le latin aliquevn unum.
3. Les noms de nombre qui expriment une quantité ifidéterminée sont : beaucoup, guère, peu, trop, assez. Ces mots sont, par leur origine, de véritables substantifs qui sont suivis de la préposition de, mais ne prennent pas l'article {}), Ils se disent de tout ce qui peut être mesuré, estimé ou compté : Il a beaucoup di argent. Il a peu dUnstrudion. J'ai assez de livres. Beaucoup de gens le croient.
Beaucoup, qui a remplacé moult, est la réunion des deux mots beau et coup, et signifie une grande quantité ; beau avait le sens de grand, et l'on dit encore aujourd'hui un beau mangeur pour un grand fnangeur; le mot coup, vieux trançais colp, est le latin colaphus, qui signifie coup de poing, soufflet, et qui a pris le sens de coup en général. — Assez [ad et satis) signifiait à Torigine beaucoup et se plaçait après le substantif : Je vous donnerai or et argent assez (Chanson de Roland), c'est-à-dire beaucoup d'or et d'argent. Trop est le même mot que troupe; il exprimait en premier lieu une grande quantité en général, puis excès de quantité ou de mesure. 11 peut s'employer substantivement : Le trop d'expédients peut gâter une a/faire (La F. IX. 14). — Peu vient du latin paucutn, et l'ancienne langue l'employait encore adjectivement : poies choses = res pauca\ Il devient substantif avec l'aiticle défini ou indéfini ; Il vit du peu qu'il a. Ayez un peu de patience (Ac). Quoi qu'en disent certains puristes, un peu peut se construire avec l'adjectif petit : un tout petit peu, une très petite quantité (Ac). — Guère signifie beaucoup dans le vieux français; aujourd'hui il n'a le sens de peu que parce qu'on ne l'emploie plus qu'avec la négation ne Il n*a guère d'argent.