‹ Grammaire comparée de la langue françaiseChapitre 26 sur 409 · H ORIGINES DU FRANÇAIS · texte numérisé non relu

H ORIGINES DU FRANÇAIS

dont la grammaire se distingue surtout de celle du vieux français par Tabsence de déclinaison.

Le français n'est donc pas le résultat de la fusion de plusieurs langues différentes. Les traces du celtique qu'on y rencontre ne sont que très faibles, les éléments grecs et orientaux sont purement accidentels : le français est, malgré Tinfluence que les idiomes gennaniques ont exercée sur sa formation, une langue essentiellement latine* a Les mots celtiques y sont restés, les mots gennaniques y sont venus; les [mots latins n'y sont point restés et n'y sont point venus, ils sont la langue même et la constituent (^). » Toutefois le français n'est pas, comme on l'a cru, du latin classique corrompu par un mélange des formes populaires ; c'est le latin populaire lui-même à l'exclusion du latin clasvsique (*). Mais cette langue une fois écrite a été de la part des écrivains l'objet d'un travail incessant, qui a consisté à empninter au latin classique un nombre considérable de mots sans y apporter d'auti-e changement que la terminaison. Eares au XII*' et au XIIP siècle, les emprunts sont devenus innombrables depuis le XVP siècle jusqu'à nos

JOIU'S.

C'est en effet du XVP siècle que date la création d'une foule de mots qui ont été puisés, il est viai, à la source du français, c'est-à-dire dans le latin, mais qui n'ont pas subi l'altération phonétique dont vit l'organisme de tout idiome dérivé; de cette manière, ces mots, dont la prononciation et l'orthographe sont moitié latines et moitié françaises, n'appartiennent plus ni à Tune ni à l'autre langue : ils ne sont plus slgnlfiant^y comme en latin, parce que leurs racines n'existent plus en français, et leur prononciation bâtarde a perdu l'énergie latine sans avoir acquis la douceur et la mollesse de la prononciation romane. Or, ces mots exotiques dont le vocabulaire s'est enrichi, ont non seulement empêché la langue de se développer organiquement, ils ont encore altéré la pureté de l'ancien français en introduisant dans beaucoup de cas une prononciation et une sjTitaxe contraires à l'euphonie ou au génie particulier de notre langue; de telle sorte qu'en réalité le roman d'oïl n'est plus représenté aujourd'hui par la langue française, mais par les jKdoi<< qui ont eu le moins à souffrir du

contact de la langue parlée et écrite par les gens instruits (^).

Ci) On wiif cfup, pour tous los r:is où la ni«>tn<» îd»'e riait «xprimôft par dt»s tcrmo*; ilitTérrnts dans \« laliii vulgaire Pt dans te latin nlassK(ms lo Trançais n ioujour.s pris In fornu» p»)pulairft et délaiss»* la forme savante* ; ainsi cluH de ciHus (au lieu du riassiqui"» fcllsK 11 faut toidr conipk* dt^s mois fournis aux langues ronianos par le bnn-huin^ iné- Innge du latin classique, et du latin vul(|^aire, comme par ex. oie de iwcn (pour a»virr). Sur ces deux classes do mois, v. Uiez, I, !-Hî>.

(.')) Voir Lit In'', H'mtoire de In hmguf* frati<;fiise, II, p. W et s.

§ 8 ALTéUATIOK PHONÉTIQrK 19

3, Le vocabulaire français, en tant qu'il dérive du latin, est donc le résultat de deux formations successives. La première, de beaucoup la plus importante, comprend tous les mots que le peuple a formés de la langue originaire, d'après des lois d'autant plus sûres qu'elles étaient inconscientes. La deuxième classe se compose de tous les mots introduits plusieurs siècles après, et de nos jours encore, par les lettrés, avec une exactitude littérale, et sans aucun souci de ces lois fondamentales. On peut comparer les mots de la première classe aux créations de la nature, les mots de la seconde aux créations de l'art.

Altération phonétique

1. La formation populaire des mots en français est le résultat d'une altération ylwnitique qui s'est produite d'une manière lente, mais régulière, par l'action de trois principales causes, savoir : le rythme, Vanalogie et l'aocew/ tonique.

a) Chaque langue a ses lois rythmiques. Le rythme ou euphonie propre au français se montre surtout dans la simplification des sons et le développement donné aux voyelles aux dépens des consonnes. C'est ainsi que les consonnes finales sont pour la plupart devenues muettes, et que, quand deux consonnes se suivent dont la seconde n'est pas une liquide, le français évite cette accumulation de sons de même nature, qui lui répugne, par l'emploi de divers moyens, entre auties par Télision de la première consonne Xst^bjeotus^ sujet) ou sa transformation en une voyelle (faotus, fait).

b) La loi de .l'analogie s'est surtout fait sentir dans les flexions. Ainsi, dans le principe, le radical de aimer était différent selon qu'il était accentué {dmo, aime) ou qu'il ne l'était pas (anfàmusj aimons), et l'on coiguguait ainsi : aime^ aimes, aime (t), amwis^ amez, aiment. Aujourd'hui le radical aim vaut pour toute la conjugaison, peu importe la place de l'accent tonique.

c) L'accent tonique reste en français sur la syllabe qu'il occupait en latin. Le génie de notre langue a laissé subsister cette syllabe à Tétat de dominante, vers laquelle gravitent tous les autres éléments du mot. De là la tendance à faire de cette syllabe la dernière syllabe sonore du mot, ce qui a amené la suppression ou l'assourdissement des syllabes atones qui précèdent ou suivent immédiatement la tonique ou dominante.

2. C'est la persistance de l'accent tonique latin qui distin-

20 AliTKRATION PHOXÉÏIQrE § K

giie principalement les mots populaires des mots savante. Tous les mots introduits par le penple à Torigine de la langue respectent Taccent latin, ils mouti*ent ainsi qu'ils ont été faits avec l'oreille, qu'ils viennent d'un latin vivant et parlé. Tous les mots qui violent la loi de l'accent latin ont été introduits postérieurement à l'époque de foimation organique de la langue ; ce sont des mots vraiment barbares, puisqu'ils sont accentués à la fois contre les lois de foimation du latin et du français (^). Ainsi, par exemple, le mot latin fàhrica a donné en français, d'après la formation populaiie et organique, foryt^ tandis que la foimation savante en a tiré fabrique, où l'accent latin est déplacé.

En résumé, la langue française comprend deux grandes couches de mots superposées : l'une antérieure au XIP siècle, œuvre inconsciente du peuple et formée de trois éléments : le lof in, le celte et le germanique; l'auti'e postérieure au XIP siècle et formée, d'un côté, des mots savants directement empruntés aux langues classiques, de Tautre des mots venus des langues modernes, par exemple de l'italien au XVP siècle, de l'espagnol au XVIP, de l'anglais au XIX*- (-).

On peut donc répartir les mots français en trois catégories, suivant qu'ils sont d'origine populaire^ d'origine savante, ou d'origine étrangère (^).

3. C'est d'après cette distinction qu'on a classé les doubles dérivations d'un même mot, appelées dofiUets ou nwts ù dériration divergente^ et qui répondent d'ordinaire à deux Ages différents dans l'histoire de notre langue (*) :

a) Un radical latin donne en français un doublet, si ce radical a produit dans notre langue deux mots, l'un populaii'e et l'autre savant : ainsi A'atiicidmy le peuple fit o)ieil et les savants article. De même : décima^ dîme, décime'; examen, essaimexamen; fragilis^ frêle, fragilf* ; /)o/f/c7/8, porche, portique; rigi, dm, raide, rigide; cajntale, cheptel, capital; cumulare^ combler; cumuler; hospitale, hôtel, hôpital; nacigare, nager, naviguer,

(1) V. Lillré, IliHloire de Ui latigar [ninçamc, 1, 32.

(2) Sur l«s 27 à 280U0 mots que contient le Dictionnaire de VAcad*'.mte. françttim', un cumpte : 1* environ 12000 mots d'uriyirui /iopuluire, dont 5000 sont des mots 'pi'iiniUi*:» (ainsi répartis : ('lêment latin 3800, germanique )20, grec 20, celtique 20, mots d'origine inconnue 650) et 7000 des mots tirés directement des primitifs par la dérivation f*t la composition: — 2* cnvinm 1000 mots d'origine étranycre, emprunté» aux langues modernes; y enfin plus de iWOÙ muts d^trigine (utvunte, forg«^s pai* les érudits à l'aide du (^rec ou du latin. V. Dracliet, Dicl. étym.t p. LXX.

(3) Comme c'est seulement dans la langue populaire (|u'un peut saisir les lois suivant les^iuiMles l'instinct du iH>uple a transformé le latin en fi-ançais, les mots savuiit^ ne ^ont U'aucime utilité pour le philologue, et lu phonologie les ignore complètement.

(4) V. Brachet, Dictionnaire des ditublels de la langue fratiraise, 190S; Nti;);)l., IK71. T^ liste de ces doublets dépasse le eliilTiv de 1100, et rependant^n pourrait onc«jrp y ajouter des doubles formes cuinnie cachet vtcoqttet, nmget- el rufnitter, otc.

§ î) . VARIATIONS DE SBNS 21

diriuuSy devin, divin; advocattis, avoué, avocat; auguriutn^ heur, augure; dotare, douer, doter; legalis, loyal, légal; nafivus, naïf, natif; salarium^ salière, salaire; potiofieni, poison, potion; aetis, aigre, acre ; captivm, chétif, captif; causa, chose, cause.

b) n y a encore doublet lorsqu'à côté d'un mot français d'origine populaii'e, vient se placer un mot d'importation étrangère, provenant du même radical; ainsi cadetiHa- devint en français chance, en italien cadenza; au XVP siècle, ce dernier mot a passé les monts et a donné en français le mot cadetice : chance et cadence, provenant du même radical, forment un doublet. De même : capsa, châsse, caisse; caput, chef, cap.

c) Enfin, il y a encore doublet lorsqu'un même radical donne en français deux dérivés d'origine populaire; ainsi campus sl donné à la fois champ et camp. De même * badare, bayer et béer (d'où héBJit);credcfUin, croyance, créance ; gabata, jatte Joue (^); hominem, homme, on: ille, il, le; laxare, laisser, lâcher -.pUcare, ployer, plier ; pHacere, plaire, plaisir; surgere, sourdre, surgir, etc. Il y a des exemples de formes triples et même quadniples, comme : pensare, peser, penser, panser.

4. Les doublets sont une richesse de la langue; il ii en est pas de même des homonymes : nous entendons par là les homonymes parfaits (à la fois homograplfes et homophones), qui se sont produits quand la contraction que les mots latins doivent subir pour passer en français a confondu sous une forme commune deux ou plusieurs dérivés de primitifs très distincts; par ex. alnids, aune; tdna, aune; — carpinm, charme, ranneti, charme; — carcer, chartre; chaHtda, cliartre; — cou- 8*4ei'€, coudre; coryluSy coudre; — digitale, dé; datîim, dé; — laudare^ louer ; locare, louer ; — palatium, palais ; pal<Uum, palais ; — piscari, pécher; persicarius, pêcher; — perça, perche ; petiica, perche; — sofnntis, somme; sumnia, somme; — tenei^m, tendre; t^ndere, tendre; etc.

Variaticns de sens.

En passant du latin au français, beaucoup de mots ont pris une acception plus ou moins diflfôrente de la signification originelle. Tantôt le sens s'est élargi : de paraMu, espèce particulière de discours, on a fait parole; PiUa, métairie, a donné

(i) Le rapport loj^quc «ntie jutte et joue est conforme à ces comparaisons bizarres qiie flut le peuple entre certains ubjots et les parties du corps; ainsi de testa (pot cassé), tjitrges (Houiîi'e),ficatnm (foie d'oie), botelltês (boudin), pc/Zis (peau d'animal \ le fran- «aJs a tiré tête, fforg^, fui**, boyau, peau.

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