I. Permutation des lettres
1. On entend ^slt permutation le changement d'un son en un autre son. Les sons de la langue sont en effet plus ou moins variableSj c'est-à-dire qu'ils peuvent plus ou moins se transformer en d'autres sons ; c'est pourquoi le même mot peut se trouver dans plusieurs idiomes sous des formes diverses. Mais cette transformation des sons n'est point irrégulière; elle a lieu au contraire d'après des lois fixes, qui peuvent se résumer comme suit :
a) Les voyelles, étant les sons les moins articulés, sont en général plus variables que les consonnes.
b) Les parties essentielles du mot étant la syllabe tonique et la lettre initiale, la voyelle accentuée résiste mieux que la voyelle atone, et la consonne est moins variable au commencement qu'au milieu ou à la fin du mot (§ 20).
c) Les sons analogues peuvent seuls se permuter entre eux. L'application de cette loi dépend de la nature des lettres.
1^ Les voyelles se peimutent en descendant l'échelle voe^e (§ 10) ou en se diphtonguant avec les voyelles inférieures i et u comme prépositives : febrem fièvre, focum tuo* feu (^). La di]^ tongaison n'a pas lieu avec les voyelle^ en position (^.
2® Pour les consonms on peut poser les deux règles suivantes :
aa) La permutation d,es muettes et des spirantes n'a lieu qu'entre les sons de même ordre; ainsi une labiale reste labiale et ne peut pas devenir linguale ou gutturale ; mais, dans les langues romanes, et en particulier dans le français, la permu-
(1) Nous distinguons par Tastérisque, non seulement les mots de l'ancienne langue, mais encore les formes du latin populaire et parfois des types latins purement hypothétiques.
(2) La diphtongaison ne doit être confondue ni avec la périphonie (Umlaut) ni avec Tapophonie (Abtaut) de la grammaire allemande. V. Diez, Gr. 1, 179.
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tation s'opère dans la règle en descendant les degrés de Tèchelle d'articulation (§ 15), c'est-à-dire en passant des fortes aux faibles et des muettes aux spirantes (mais sans aller au delà, c'est-à-dire jusqu'aux liquides) : acuius ai^, apotheca boutique, caps achàsse, galbinus Jaune, legalis loj^^ rîpa nve.
bb) La permutation entre des lettres d'ordre différent n'a lieu que pour les sons du degré inférieur^ c'est-à-dire pour les liquide» ou semi-voyelles, qui s'échangent volontiers entre elles : libella niveau.
Ainsi, pour les muettes et spirantes, la permutation s'opère dans le sens vertical, si l'on ose ainsi dire, et pour les liquides, dans le sens horizontal.
2. Les permutations dont nous venons de parler sont celles qui résultent de la nature même des lettres. Elles ont pour effet Yaffaiblissement du son ; mais il en est d'autres qui en sont Vaccommodation, ce sont celles qui sont produites par le contact des voyelles ou des consonnes.
a) La rencontre des voyelles amène, dans certains cas, tantôt leur contraction, tantôt la consonnification ou la transposition de l'une d'elles.
1* làdi! contraction porte le nom de synérèse, lorsque les deux voyelles se rapprochent simplement de manière à se souder l'une à rauti*e et à former une diphtongue, qui peut à son tour se transformer en monophtongue : benedictus beneit* benoit* benêt, magister nuiistre maître ; — et de crascy lorsqu'il y a ftision des deux voyelles en un seul son : pavorem paforem peur. La suppression de certaines consonnes médiales, isolées entre deux voyelles, en mettant ces voyelles en présence, a rendu la contraction très fréquente en français.
2® La consonnification a lieu lorsque la première voyelle i ou u passe à la consonne correspondantejou v; ainsi le u dejanuarius s'est changé en v dans janvier; le t de diumum a d'abord passé à i consonne : djurnum, puis à la palatale J= gi italien, pour devenir chuintante simple : jour. La consonnification est une espèce de synérèse, puisque la première voyelle devenant consonne ne forme plus qu'une syllabe avec la voyelle qui suit
3** La transposition ou métathèse a lieu lorsque la première voyelle i ou e est attirée par la tonique pour se fondre avec elle en une diphtongue, comme i dans gloria gloire. Cette espèce de métathèse porte plus ordinairement le nom d'attraction.
b) La rencontre de deux consonnes amène souvent VassimUa" Èion, la vocalisation ou la transposition de la première.
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l'^ On a VU plus haut que les sons analogues seuls peuvent se permuter entre eux. Mais lorsque les consonnes sont mises en contact et qu'elles -sont disseniblablesj c'est-à-dire qu'elles appartiennent à des ordres différents, la langue les assimile pour en faciliter la prononciation. Par Vassimilatian, le rapport des sons cesse d'être indifférent et devient identique, c'est-àdire que le premier son devient semblable au second ou le second au premier; mais, dans l'un et l'autre cas, de deux consonnes dissemblables naît une consonne double.
L'assimilation a joué un grand rôle dans la formation des langues romanes, particulièrement à cause de l'élision des voyelles atones, qui a mis en présence, dans une foule de mots, des consonnes incompatibles. Elle se produit de deux manières :
aa) Le plus souvent, c'est la seconde des deux consonnes qui transforme la première, comme en latin coUigere pour cutnlégère. En français, les lettres qui s'assimilent le plus facilement la consonne précédente sont les liquides r, l, n, la sifflante «et la muette ^; ainsi fr s'adoucit en rr dans /atra;<m larron, ci en U dans luctari lutter.
bh) Plus rarement, c'est la seconde consonne qu'on assimile à la première : angitëtia angoisse, hotninem huni'nem, homme.
Il y a une assimilation incomplHe qui ramène au même degré les consonnes de degrés différents, en sorte que la forte s'accommode à la forte, la douce à la douce. Ainsi, par exemple, en latin, scriptum pour scriUiim^ où la labiale douce b est devenue p à cause de la forte /, et, en français, pnntetnps de primtemps (primum tempus), où la labiale m s'est transformée en linguïtle n à cause de la linguale t.
Un autre phénomène coirélatif de l'assimilation et qui lui aussi a pour cause le besoin de commodité dans la prononciation, c'est la dissimUatimi, qui consiste à rendre différentes deux lettres qui étaient primitivement identiques. Si un mot latin renferme deux ou plusieurs r, fragrare, par ex., le français adoucira l'un d'eux en / et dira fUiirer et non pas frairer ; de même, s'il y a deux /, le français changera l'un d'eux en r, et du latin luscinida il ne gardera pas lossignol, mais rossignol; de même encore, s'il y a deux n, l'un se changera en m, et venineiix deviendra venimeux.
2' La consonne, quand elle est isolée, ne peut pas se résoudre en voyelle. Mais cette permutation n'est pas rai*e quand il y a contact de consonnes, et elle s'explique facilement lorsque la consonne est une liquide ou l'une des spirantes ; et v, qui ont
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tant d'a£Bnité avec les-voyelles correspondantes; ainsi / devient u dans malva mative ; b devient u en passant par v dans tabula taVla taule tôle ; c devient i en passant par j dans factm fatt (v. § 38). Cette résolution d'une consonne en voyelle est appelée cocalimtian.
Une autre espèce de vocalisation est celle qui se produit par les consonnes n et m terminant la syllabe : ces lettres perdent leur son propre, mais rendent nasale la voyelle précédente; c'est ce qu'on appelle namlisation (§ 16).
La consonnification et la vocalisation sont des phénomènes corrélatifs. Le mot eau, de aqua^ ofTrc un exemple de ce double procédé phonétique : ]<> aqua, devenu aqva par la consonnification de u, se réduit à ève (d*où évier)^ par la chute du q et radoucissement d(' a en e, puis, par la diphtongaison de e en ea^ donne eave, iave, ieve; 2» éai*6, en vocalisant i; ente, donne à son tour la forme eaue, qui devient eau dès le XVI« siècle. De aqua est dérivée une autit» forme, aiguë, qui ne s'est conservée que dans les noms propres et dans un certain nombre de dérivas, comme aiguière 0).
3** Les consonnes se déplacent, soit pour précéder la voyelle : furbo trombe, soit pour la suivre : pro pour. Ce sont d'aÛleurs les liquides r et / qui se transposent le plus volontiers par l'attraction d'une muette ou spirante précédente, par ex. r dans berbicefn brebis (le r garde sa place originelle dans berger); l dans dngultare sangloter. Il y a déplacement de n dans stagnum éta;»g. Dans haleiyie, nom ve^rbal du v. fr. aimer (respirer) pour apider, du 1. anhelare, il y a eu échange de place entre les deux liquides n et l, initiales des deux syllabes contiguës.
C'est à la transposition des consonnes qu'on applique plus particulièrement le nom de niétathèse.