‹ Grammaire comparée des langues classiquesChapitre 64 sur 100 · LOI DE SUBSTITUTION DITE LOI DE GRIMM · texte numérisé non relu

LOI DE SUBSTITUTION DITE LOI DE GRIMM

§ 126. — Nous avons attendu jusqu’ici à parler des explosives dans les langues germaniques, parce qu’elles opèrent, par rapport au sanscrit, au grec et au latin, une substitution générale 1 qui ne peut être exposée clairement que si on la prend dans son ensemble.

Déjà nous avons vu une substitution offrant quelque analogie avec celle-ci s’opérer dans les aspirées entre le grec et le sanscrit. Les aspirées sonores du sanscrit deviennent en grec des aspirées sourdes, sans qu’on ait reconnu jusqu’ici les motifs précis de cette transformation. Nous allons de même constater dans les explosives des langues germaniques un grand mouvement dont la cause exacte reste obscure.

Rappelons la division générale des explosives en pures et aspirées, subdivisées chacunes eu sonores et en sourdes (soit faibles et fortes, ou moyennes et ténues). Les aspirées sourdes du sanscrit étant écartées comme non primitives, il reste à considérer ici trois degrés d’explosives, savoir: les sonores (pures), les sourdes (pures) et les aspirées (aspirées sonores en sanscrit, sourdes en grec).

Les langues germaniques ont aussi des sourdes et des sonores (pures) ; mais à la place des aspirées elles

t . Nommée par les grammairiens allemands l.autverschie~ bung (dérangement de son).

possèdent des continues spirantes, savoir : pour les gutturales, le gothique h et le haut-allemand ch ; pour les labiales le gothique /"et le haut-allemand f, v ; pour les dentales, le gothique th et le haut-allemand z. Cette dernière lettre, qui se prononce est tout à fait comparable à la palatale sanscrite fi qui se prononce tch et forme transition des explosives aux continues. Ajoutons au z haut-allemand la double consonne ss , équivalant à un ancien sz. Quant au th de cette langue, il est inorganique et s’emploie, par suite d’une mauvaise habitude d’orthographe, pour t pur et simple. Au contraire, le th gothique est une spirante analogue au th anglais.

Maintenant, les rapprochements étymologiques établissent qu’entre le sanscrit, le grec et le latin d’une part, et de l’autre les langues germaniques, les sourdes, les sonores et les aspirées ne se correspondent pas directement, mais qu’un des trois degrés étant donné d’un côté, c’est dans les deux autres qu’a lieu la correspondance.

$ 127. — La substitution a deux degrés et pour ainsi dire deux étages, le gothique et le haut-allemand; et le second se comporte en général vis-à-vis du premier, comme le premier lui-même vis-à-vis de l’état originel que représente le sanscrit. Ainsi les aspirées sanscrites deviennent des sonores gothiques, et à leur tour les sonores gothiques deviennent des sourdes haut-allemandes, pendant que les aspirées gothiques y deviennent des sonores et les sourdes des aspirées. Voici le tableau résumé de ces transformations :

Les sonores sourdes aspirées originelles

deviennent des sourdes aspirées sonores gothiques

et des aspirées sonores sourdes en haut-allemand.

Au gothique se rattachent, quant à l’objet qui nous occupe , tous les dialectes bas-allemands , l’anglosaxon, l’anglais, le hollandais, le flamand, et toute la branche Scandinave ou norroise des langues germaniques, l’islandais, le danois, le norvégien, le suédois. Tout cela forme le premier étage auquel se superposent le haut-allemand et ses dialectes secondaires (suisse, bavarois, etc.). Nous verrons plus bas que la substitution n’a pas eu lieu par divergence simultanée entre le gothique d’un côté et de l’autre le haut-allemand. Il est infiniment plus probable que les langues germaniques ont fait, deux stations : la première à l’étage gothique, où s’est arrêtée la majeure partie de la race, et la dernière à l’étage haut-allemand, lequel est parti dans sa substitution nouvelle, non des consonnes originelles, mais des consonnes gothiques.

Il n’est donc pas étonnant que la seconde substitution ne soit pas aussi radicale que la première. Les aspirées gutturale et labiale y échappent le plus souvent : le h gothique reste h ou ch en haut-allemand ; le f gothique y reste f ou v. L’aspirée dentale seule se transforme régulièrement : le th gothique devient en haut-allemand d. Ajoutons que le haut-allemand moderne manifeste en un grand nombre de cas une tendance à revenir à l’état gothique, et à rétrograder du degré où l’ancien haut-allemand s’était avancé.

Passons aux exemples et parcourons successivement les transformations que les explosives primitives su-

bissent dans les langues germaniques. Nous commencerons par les- dentales, parmi lesquelles la loi de substitution s’observe avec le plus de régularité.

§ 128. — D — T — Z. La sonore dentale sanscrite, grecque et latine d, devient t à l’étage gothique et z ou ss à l'étage haut-allemand. Ex. : sscr. =

= duo, g. tvai, angl. tvo, ahall. zvei, nhall. zwei ; sscr. daçan — Séna — decern, g. taihun, ahall. zehan; sscr. djâus (cicl)= lat. dius, g. Tins, ahall. Zio (dieux des Germains); sscr. y/ ad (manger) = edere, g. itan, ang. eat, ahall. ezan, nhall. essen; sscr. danta (dent) = gr. O-&0VT =denlem, g. tunthus, angl. toath , ahall. zand, nhall. zahn; sscr. y/ dar (fendre) — àepto (dépouiller la peau, d’où ÿepfjwe, peau, dépouille), g. tairan, angl. tear, ahall. zeran, nhall. zehren (déchirer); sscr. y/ dam (dompter) = ^ap-aw = domare, g. tanijan, angl. tame , nhall. zahrnen (apprivoiser); sscr. y/ diç (montrer) = àeiy.vup .1 — diccre, g. taihan (annoncer), angl. teach (enseigner), ahall. zeigiïn, nhall. zeigen (montrer); sscr. y/ vid (savoir), gr. oiSa, lat. vider e, g. vitan, ahall. wizan, nhall . wissen (savoir); sscr. svadu = rMç, g. suts, ags. swet, angl. sweet, ahall. suozi, nhall. süss (doux).

§ 129. — T — Th — D. La sourde dentale sanscrite, grecque et latine t, devient th à l’étage gothique et d à l’étage haut-allemand. Ex. : sscr. tad (cela) = to, g. thata, ags. that, ahall. daz, nhall. das; sscr. tanu = tenuis, anc. norrois thunnr, angl. thin (mince), ahall. dii uni, nhall. diinn ; sscr. tri — Tpeiç = très, g. thns, angl. three, hall, drei; osque tota (ville, commune),

g. thiude (gens), ahall. diot; lat. tribus (tribu, celt. treb, village), ags. thorp (village), hall. dorf.

§130. D/t, 6 — D — T. — L’aspirée sanscrite dh , gr. 9, lat. f, d, devient d à l’étage gothique et t (ou th inorganique) à l’étage haut-allemand. Ex. : sscr. y/ dhâ (poser) = ti6ÿi;xi, g. deds (factum), ags. don, angl. do, ahall. tôn, nhall. t/mn (faire); sscr. y / dhav laver), g. daupjan (baptiser), hall, taufen; angl. de w (rosée), hall, tfuiu; sscr. y / *d/ian ( han , tuer)=Ôaveïv, 0âvaTo;, g. ilaulhus , angl. death , hall, tod (mort); sscr. duhitar (pour *dhugilar ? fille) = Qiiyamp , g. dauhtar, angl. daughler, hall, tochter; sscr. dvâra (pour *dhvàra ? porte) = 0tipa = fores, g . daur, angl . door, hall, thur ; sscr. madhu (miel) = p.é9u, ags. meodo, ahall. metu, nhall. rneth (hydromel); sscr. nuidhja = médius, g. midja , ags. midlian , angl. rnidd/e, hall, mit te (milieu).

Passons aux gutturales, chez lesquelles la loi est moins régulière.

§ 131. — G — K — C/i. La gutturale sonore du sanscrit, g, g, y du grec et g du latin, devient fc, q à l’étage gothique et ch ou h h l’étage haut-allemand. Ex. : sscr. gala (gosier), lat. gu la, ags. kylu, ahall. che/u (gosier); sscr. y/ gr (crier, appeler), gr . -y-/;puç (voix), lat. garrire, anc. norrois kalia, angl. call (appeler), ahall. cha/lon ; de la même y/ viennent le gr. yepavo;, lat. gras, ags. cran, ahall. chranoh; sscr. gânu = yovu = genu, g. kniu, angl. knee, ahall. cfiniu; sscr. gala (eau), lat. gelare , gelidus , g. kalds , angl. • cold, ahall. chall (froid) ; sscr. \J gar (répandre, di-

sperser), lat. granum, g. kaurn , angl. corn (blé), aliall. chorn, c/terno (grain); sscr. gana — yévo; (race) =genus , g. kuni, aliall. chunni.

Dans la plupart de ces mots, le haut-allemand moderne est revenu à l'étage gothique. L’ancien chelu fait aujourd’hui kehle ; chranoh fait kranich; chniu = knie; chalt — kalt ; chorn — korn; cherno — kern ; chunni — kunde .

Le haut-allemand a mieux maintenu sa substitution de ch ou h au g primitif et au k gothique à l’intérieur et à la fin des mots. Ex. : iqû — ego, g. ik, ahall. ih, nhall. ich; uigilare, g. uakan, angl. wake, hall. wachen ; sscr. juga = Çuyov = jugum , g.juk, angl. yoke, hall, joch; sscr. y/ marg (ôter en essuyant, extraire en pressant), gr. àfiipyw (sucer), âp.&yw (téter, traire), g. miluks, angl. milk, hall, mi Ich (lait)

§ 132. — K — Ch, H — G. La gutturale sourde du sanscrit k , k, ç, du grec x, du latin c, q, devient ch ou h à l’étage gothique; quant à l’étage allemand, il ne s’écarte pas du gothique pour les initiales, et n’arrive que rarement dans les médiales et finales à la sonore g qui serait sa forme régulière. Ex. : sscr. kas=quis, g. hvas, ahall. huer ; sscr. y/ kar = xpcavo = crearc, xpaT’j; (fort), g. et hall, hard (fort); xao&ia = cor, g. hairto, angl. heart , h&W.herz; lat. collum, g. et hall. hais; wCk6't=cœluni, g. huis, ahall. hol ; lat. curia (pour *cusia),g. et ahall. hus, angl .house, nhall. haus; xwji.7) (village), g. haims (village), angl. home, hall. heim (domicile) ; lat. cnpere, g. hafjan, ahall. lieffan, » nhall. heflen (attacher) ; xe<paV/î, lat. caput, g. haubith , angl. liead, ahall. haupit, nhall. haupt. Pour les

médiales, le haut-allemand eu est resté encore à l’étage gothique dans §ixa = decem, g. taihun, ahall. zehan. Au contraire il a monté régulièrement jusqu’au g dans les deux exemples suivants : sscr. \J — vupu = dicere, g. taihan, angl. teach , hall, zeigen (montrer); lat. tacere , g. tliahan , ahall. dagôn (taire).

§ 133. — G/i, y — G — K. L’aspirée gutturale sanscrite gA, grec y , latin f,h,g, devientgà l’étagegothique et k (ou c/i) a l’étage haut-allemand. Mais ici encore, dans les initiales, le haut-allemand moderne est souvent revenu à l’étage gothique, et il s’est mieux maintenu à l’intérieur et à la fin des mots. Ex. : sscr. y/ ghar (briller, être heureux, être vif), d’où harjâmi (désirer), gr. yatpw (se réjouir), g. geiro (désir), angl. yearn (pour *gearn, désirer), ahall. kiri (désir), redevenu gier dans le nhall. ; y<ùM (bile), lat. fel (fiel), anc. norrois galla, angl. gall, ahall. kalia, redevenu en nhall. galle (bile); yopToç = hortus, g. ga rds, angl. ganlen, ahall. karlo, nhall. garten (jardin); sscr. luisa (pour *ghâsa, oie), yvfv, ags. gos, angl. goose , ahall. kans , nhall. gans. Au contraire, sscr. y / lih (pour *ligh, lécher) =7er/a>, lat. lingeve, g. laigôn, s’est maintenu lecken dans l’allemand moderne.

Les labiales des langues germaniques se comportent comme les gutturales, quant à la substitution de la sourde et de l’aspirée primitives, mais non quant à celle de la sonore.

§ 134. — I 1 — /’, V — F, k', B. La labiale sourde p du sanscrit, du grec et du latin, devient f ou e à

l’étage gothique ; et de même que pour la sourde gutturale, le haut-allemand en reste pour les initiales à l’étage gothique, et n’accomplit l’évolution du p primitif et du f gothique en b qu’à l’intérieur et à la fin de quelques mots. Ex. : sscr. pankan, éol. réa-e, g. fimf, angl. five, ahall. ftnf, nhall. fünf; lat. piscis , g. fisks, angl. fish, ahall. fisc, nhall. fisc h (poisson) ; sscr. padas — iroSoç = pedis, g. fétus, angl. foot , ahall. fuoz , nhall. fuss (pied); sscr. paru — pecus, g. faihu , ahall. fi bu, nhall. vieil (bétail); gr. irup, ags. fyre, angl . fire, ahall. fur/, nhall. feucr (feu) ; sscr. pur u — iroW, lat. plus, g. fi lu, ahall. filo, nhall. viel (beaucoup); ss c.parua (feuille), angl. fern (fougère), etc. Au contraire le haut-allemand achève la substitution dans les exemples suivants, nous citons seulement les plus sûrs : sscr. saptan = ér:Tx = septem, ags. seofon, angl. seven, g. (ici le gothique est du côté du haut-allemand) sibun , hall. sieben ; sscr. upara, gr. ùrip, lat. super , g. ufar, angl. over, hall, liber (sur); lat. aper (sanglier), ags. eofor, hall, eber ; sscr. f svap (dormir), gr. uTn/os, lat. sopire, anc. norrois svefn , ags. svefan, anc. saxon sueban; lat. rapere, ags. reaf, hall, rauben (piller).

§ 135. — Z?//,<p — H — P. L’aspirée labiale

sanscrite bh , gr. cp, lat. f, b, devient régulièrement b à l’étage gothique; à l’étage haut-allemand, elle passe le plus souvent en p dans l’ancienne langue avec tendance au retour en b dans la moderne. Ex. : sscr. y/ bhü (devenir) = çuw = fio, fui, ags. beon (être), angl. be, ahall. ih pim , nhall. ich bin (je suis) ; sscr. y/ b/irâg (briller), gr. çAeyw, lat. flagrare, g. bairht

(clair), angl. bright, ahall .Perchta (la brillante, Ber te, nom d’une déesse), nhall. pracht (éclat); sscr. bhar (porter) = <pepw = fcro, g. bai rail, angl. bear, ahall. pirôn , nhall. behren ; sscr. bhratar—appâ.':r l p=frater, g. brôthar , angl. brother, ahall. pruodar, nhall. bruder ; sscr. \J bhang (pour *bhrang, briser) = frangere, g. brikan, angl. break , ahall. prichôn, nhall. brechen (briser).

§ 136. — B — P — PH, F. La sonore labiale sanscrite échappe presque complètement à la loi de substitution, et nous avons vu plus haut (§ 11 4) que c’est une des raisons qui ont fait douter de son existence à l’origine, des mots comme le gothique ôa/n/ reportant à un bh (* bhandh ) plutôt qu’à un b ( bandh ) en sanscrit. En effet, si le b était primitif, la loi de substitution lui donnerait pour remplaçant un p à l’étage gothique, un f à l’étage haut-allemand. Or ces lettres existent en effet dans ces deux familles de langues, mais elles semblent y échapper étymologiquement à toute loi fixe de substitution régulière.

Quant aux initiales, le p de l’étage gothique et le f correspondant du haut-allemand (écrit p/t dans l’ancien haut-allemand et pf dans le moderne) ne se présentent que dans des mots, soit d’une origine obscure, comme le goth. puggs, ags. pocca, angl . pake (bourse, poche); angl . plough, hall .pflug (charrue); soitd’une provenance étrangère récente comine l’angl. plant, hall, pflanze, du latin planta ; angl. pipe , hall . pfeife, de fistula; angl. pea-cock, hall, pfau , de pavo; suédois pii, hall, pfeil (flèche), de pilurn; angl. parish, hall .pfarre, de parochia.

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