‹ Grammaire comparée des langues indo-européennesChapitre 11 sur 51 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

conde invariable !, le latin classique a fait passer la flexion à la fin.

C’est le besoin de donner plus de corps à ces mots, joint au désir de montrer plus expressément les objets en accumulant les racines indicatives, qui a fait créer tant de pronoms composés. On sait combien les idiomes modernes sont allés loin dans cette voie : il suflit de citer l'italien stesso, le français celui-ci. Dans notre mot méme, on découvre plus de thèmes pronominaux qu'il ne contient de lettres. Les langues anciennes, sans avoir porté l'agglutination aussi loin, ont pourtant donné des mots comme FoooûTos, TyAxoÜTos, quicunque, qui ne le cèdent guère à ces exemples. C'est ce penchant des pronoms à s'attirer les uns les autres qui a, suivant une théorie trèsvraisemblable, produit les génitifs et datifs latins comme sllus, 11h, dont pendant longtemps on n’a su donner aucune explication plausible?. Mais l'exemple le plus curieux est sans doute le pronom de la première personne «je», en latin ego, en sanscrit aham : dans ce pronom, que la philosophie se plaisait, 1l y a trente ans, à proclamer un mot indécomposable et irréductible, l'analyse phüologique a découvert trois racines différentes *.

Nous dirons maintenant quelques mots des divers thèmes

! Opera, factis, consiliis reque eapse bene meritus (Festus, au mot reque). — Eampse anum (Plaute, Aul. V, 7).

* Voyez la théorie exposée par M. Fr. Meunier dans les Mémoires de la Societé de linguistique de Paris, 1, p. 14.

* Akam, pour agham, se compose : 1° du thème démonstratif a; 9° du thème gha, qui existe en sanscrit comme enclitique et qui a fourni au grec la particule yé; 3° de m, désinence du nominatif dans les pronoms (comparez iva-m, a-ya-m, i-da-m).

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pronominaux que l'auteur a réunis sous le titre général de : « Pronoms de la troisième personne »!.

La première et la seconde personne n’ont point de thème spécial pour marquer l'action réfléchie; on trouve, par exemple, le mème accusatif dans cette phrase «il me regarde » et dans cette autre « je me regarde ». Au contraire, à la troisième personne, ce n'est point le même pronom qui est employé comme régime dans «je le regarde» et dans «il se regarde». La raison de cette différence est facile à comprendre : pour celui qui parle, il n'existe qu'une seule première et qu'une seule seconde personne. Au contraire, le domaine de la troisième personne est sans limites, et il importe à la clarté du discours que parmi les nombreux thèmes de la troisième personne, 1 y en ait un qui soit spécialement employé quand il s’agit de marquer le retour de l’action sur le sujet. Ge pronom est si nécessaire que les langues qui l'ont perdu, comme l’anglais?, ou qui l'ont rendu indéclinable, comme le sanscrit, ont dù le remplacer soit par une circonlocution (htmself), soit par un substantif (déman « esprit, âme »).

Quelques idiomes emploient sva comme le pronom réfléchi par excellence, de sorte qu'il signifie tour à tour «moi-même, toi-même, soi-même». Le grec éœuroÿ, par exemple, dont la partie initiale ë n’est pas autre chose que le thème sva, peut avoir ces trois significations *. En an-

! Voyez $ 341 et suiv.

* 1] manque déjà en ancien saxon et en anglo-saxon.

* De même, les adjectifs pronominaux éôs, oPérepos peuvent signifier mon, ton, notre, votre». Sur un emploi analogue de l'adjectif possessif sva en sanscrit, voyez le Glossaire de Bopp, au mot sva.

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cien slave, étuñ sañ veut dire «je m'honore», quoique la traduction littérale soit « honoro se»; de même, tes: sai e tu t'honores », littéralement « honoras se ». I est difficile de décider si le pronom sva a eu dès l'origine cette aptitude générale à représenter toutes les personnes, ou si c'est par une sorte d'abus qu'il a pénétré de la troisième dans la seconde et dans la première. On verra plus loin les conséquences que notre auteur a tirées de ces faits pour l'explication du passif latin ?.

Si la différence entre les pronoms personnels et les pronoms démonstratifs sefface quand on remonte le cours des âges, à plus forte raison devons-nous regarder comme d'origine secondaire les distinctions que l'usage a établies entre les pronoms démonstratifs, interrogatifs, relatifs et indéfinis. Les thèmes pronominaux avaient dans le principe une signification indéterminée qui les rendait tous également propres à remplir tour à tour ces différentes fonctions. C'est petit à petit, à mesure que le langage s’est fixé, et grâce à une syntaxe plus savante, que la spécialité des pronoms a commencé à se dessiner. L'étude des suffixes nous ramène à une période où ka, ya, na, ta étaient synonymes. Les pronoms composés ont gardé aussi quelque chose de cet état flottant du langage. Tandis que le thème ka, employé seul, sert à l'interrogation, nous voyons que dans le composé éka e un » il figure avec un sens aflirmatif. Ainsi qu'il arrive souvent, le composé nous a conservé l'acception la plus ancienne.

Une des tâches de la grammaire comparée sera de re-

! Voyez $ 476 et suiv.

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chercher à quelle époque la spécialité de la fonction a commencé pour les pronoms. Îl n'en est qu'un dont on puisse affirmer avec certitude qu'il avait reçu un emploi distinct dès avant la séparation des idiomes aryens : nous voulons parler du thème précité ka, auquel, dans toute la famille, est dévolue la fonction interrogative. Pour tous les autres, le doute est permis. M. Bopp paraît supposer que le thème ya avait dès la période indo-européenne le rôle de pronom relatif que nous lui voyons en sanscrit. Mais si l’on examine les dérivés du thème ya, dont la plupart sont purement démonstratifs!, si l'on songe qu'en latin et en gothique la fonction du pronom relatif a été imposée par surcroît au thème ka, si l'on prend garde enfin à l'emploi du pronom ya dans les textes védiques ?, on est amené à penser que la spécialité de la fonction ne remonte pas pour ce thème aux temps reculés où M. Bopp a cru pouvoir la fixer. L'exemple de l'allemand, qui emploie der dans le même sens que twelcher, montre avec quelle facilité une langue peut infuser la signification relative dans un thème pronominal quelconque.

Rien n'est plus naturel que de rencontrer comme article dans une langue le même mot qui est pronom démons-

* Comparez, par exemple, le latin jam, le gothique jah set», ja roui», jai rcertes», jains «celui-là».

* Rapprochons aussi l'emploi de ôs dans les textes homériques. Nous nous contenterons de citer le xai ôs é@n qui y revient si souvent. Il faut pourtant ajouter que le grec ayant également changé en esprit rude un y et un s initial, i est difficile de distinguer ce qui appartient au thème ya ou au thème sa.

* En ancien perse, ce sont les thèmes composés hya et tya qui ont le sens relatif. [Sur cette question, voyez Delbrück et Windisch, Syntaktische Forschungen, 1, p. 30.]

EL] INTRODBCTION.

tratif dans une autre, Ainsi le thème ta «celui-ci-. qui a fourni la seconde partie de aÿ-rés et de 18e. est devenu l'article en grec et en gothique. Le thème composé ana, qui a donné à l'irlandais son article an «le». conserve sa qualité de pronom en sanscrit et dans les idiomes lettoslaves. La création de l'article est due au même besoin de montrer les objets qui avait fait inventer d'abord les suffixes et les désinences, et qui a poussé quelques idiomes à incorporer un pronom aux adjectifs. De mème que les désinences ont perdu petit à petit leur signification démoustrative pour n'avoir plus qu'une valeur logique, de mème aussi l'article : grâce au progrès de la syntaxe, il n'a plus guère servi qu'à l'agencement de la phrase et à la perspective grammaticale.

Parmi les pronoms démonstratifs proprement dits, les langues, arrivées à une certaine culture, font ordinairement un choix, et emploient les uns pour désigner les objets rapprochés, les autres pour marquer ce qui est situé au loin. Il est clair que cette distinction, qui appartient surtout à la langue écrite, n'a rien de primitif. À Torigine, les thèmes qui voulaient dire «celui-ci- pouvient signifier aussi e celui-là +. La véritable fonction des manoms, dit M. Bopp, est de désigner une personne ou um chose : c'est l'esprit qui supplée le lieu plus ou moins anpri.

“sue remarque conduit M. Bopp à l'une de ses explises tes plus ingénienses et les plus profondes. Il s'agit - su compte de Ja négation, Dans la plupart des

2m @ ia famille, la négation est exprimée par la

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syllabe na! : or, cette même syllabe a d’autres fois une valeur purement démonstrative. Elle entre en composition dans les pronoms ana «celui-ci», éna (même sens)?; et si nous remontons jusqu'aux textes védiques, nous trouvons une particule na qui est employée avec le sens démonstratif ou relatif, pour signifier rde même que, comme °». Partant de ces observations, l’auteur n'hésite point à rattacher la népation à la racine pronominale na. Puisque l'affirmation est partout marquée par une expression pronominale, par +-ta en latin, par ta-thé en sanscrit, par ja ou jai en gothique, le contraire de l'affirmation doit pouvoir s'exprimer à l'aide d'un mot qui formera avec elle la même antithèse qu'en latin classique «illud » avec «hoc». Na ne sera donc pas, à proprement parler, une négation, mais un pronom servant à marquer l'éloignement. Et, en effet, de ce quon me refuse une qualité, il ne s'ensuit pas qu'on supprime cette qualité : on se contente de l’éloigner de mon voisinage ou de ma personne. Si, en outre, nous songeons que le geste était l'accompagnement obligé de toute racine pronominale, nous par-

* Sanscrit na, latin nè (nèfas, nèqueo), gothique nt, ancien slave ne ou mi, grec »7 (fxepws, ynxnds). Le latin non est une abréviation de nœnum, pour nè oinum; l'allemand nicht est la réunion de deux mots qui sont encore séparés en gothique : ni vaiht «non quelque chose».

* A éna correspond le latin oëno-s (plus tard ünu-s), le grec ofvn (l'as au jeu), le gothique ain-s «un». Nous trouvons aussi le thème pronominal na dans le grec éxet-vo-<.

* En latin, nam est au thème na ce que quam, tam, jam sont aux thèmes ka, ta, ya.

* On peut comparer, dans nos langues modernes, les locutions comme : «Loin de moi la pensée. . .», ou : loin de songer à... ». Ces tours équivalent à des négations.

XXAIV INTRODUCTION.

viendrons à comprendre comment la particule na a pu prendre le sens qui lui est resté!.

Ainsi tombe la ligne de démarcation qu'a priori on serait tenté de supposer entre les mots affirmatifs et négatifs. Les particules grecques où et 7 (— sanscrit md), l'a privatif se rattachent également à des thèmes pronominaux. À vrai dire, on eût été en droit de s'étonner, si le langage dans son enfance avait trouvé un signe spécial pour l’idée absolue de la négation, quand la plus savante et la plus abstraite de toutes les langues, l'algèbre, pour marquer les quantités négatives, a recouru à un signe qui, pris en lui-même, ne marque pas autre chose que l'idée positive de retrancher.

Si du sens des pronoms nous passons à leur forme, nous trouvons également matière à nombreuses observations. M. Bopp a montré, par exemple, qu à côté du thème interrogatif ka, 1l existe deux thèmes secondaires ki et ku, dont au moins le premier a laissé des dérivés dans les langues de l'Europe. En latin, la déclinaison de qu (— sanscrit ka), devenue défective, s'est complétée à l’aide du thème qui (— sanscrit k:) : c'est ainsi qu'à côté du génitif pluriel quorum nous avons le datif-ablatif quibus, et à côté de l’accusatif féminin quam, le masculin quem. Cette double déclinaison apparaît encore mieux dès qu'on y joint les adverbes, les prépositions et les conjonctions qui en sont comme des fragments détachés : ainsi la conjonc-

! Comparez aussi les préfixes qui marquent l'éloignement. Le sanscrit apa-bhi signifie «qui n’a point de crainte», le grec éméxAypos rdéshérité», le latin exsors ou expers «qui n'a point de part», l'allemand abpunst r défaveur». Dans tous ces mots, la particule de lieu a pris un sens négatif.

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