‹ Grammaire comparée des langues indo-européennesChapitre 3 sur 51 · INTRODUCTION. TT · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. TT

minaison là où l’auteur slave, d'accord avec l'instinct de ses compatriotes, avait cru clairement sentir la présence d'une flexion grammaticale. Il est bon de montrer la cause de cette divergence, qui ne tient point aux auteurs, mais uniquement à la méthode. Un tel examen sera d'autant plus utile que le grec et le latin nous présentent, pour peu que nous y fassions attention, des faits absolument identiques.

Rappelons d'abord que l’ancien slave a subi les effets d'uve loi phonique extrêmement rigoureuse, d'après laquelle toutes les consonnes qui se trouvaient primitivement à la fin des mots ont dû être supprimées!. Ainsi mdtar « mère» (grec #rnp, latin mater) est représenté au nominatif par mat; nabhas «nuage» (grec véPos) fait au nominatif-accusatif nebo. Ge n'est pas que les idiomes slaves, tels qu'ils existent aujourd'hui, ne puissent supporter une consonne finale : 1ls les souffrent, au contraire, fort bien, et ils ne témoignent d'aversion pour aucune. Mais ce sont, pour employer l'expression de Bôpp*, des consonnes de la seconde génération, c'est-à-dire des consonnes qui se trouvaient d'abord comprises dans le corps du mot, et qui ne sont arrivées à en occuper la fin qu après que les finales primitives eurent été rongées. On comprend aisément quels ravages une pareille loi a dû exercer sur les désinences grammaticales : beaucoup ont

! Voyez $ 92”. Comparez Schleicher, dans les Betträge de Kuhn et Schleicher, [, 401-426.

* Première édition de la Grammaire comparée. Préface du second fascicule, p. vi.

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disparu absolument. Mais l'esprit des peuples slaves, comme celui de toute la race indo-européenne, était tellement habitué aux flexions, qu'il crut en apercevoir dans certaines parties du mot qui, à l'origine, n'avaient nullement ce caractère. Ainsi l'adjectif novü, nova, novo, qui correspond au latin novu-s, nova, novu-m, au sanscrit nava-s, nard, nava-m, parut avoir encore sa flexion, quoique en réalité ‘# du masculin et lo du neutre soient la voyelle finale du thème. Mais comme il suffisait que l'instmct grammatical du peuple slave crût reconnaitre en ces lettres des exposants de relations casuelles pour qu'effectivement elles le devinssent dans l'usage, une déclinaison d'origine secondaire se substitua à la flexion primitive. Derrière l'ancienne désinence usée par le temps ou arrachée par l'action des lois phoniques, 1l en repoussa une autre prise sur la substance du thème.

On devine dès lors le désaccord qui va s'établir entre la grammaire slave et la grammaire comparée. Dans l'ù final de vlükù «lupus», Dobrowsky voit l'exposant du nominatif, tandis que Bopp, rapprochant vlükä du sanscrit vrika-s, conclut que le s, signe du nominatif, est tombé, et que l'a final du thème s'est affaibli en w. Dans les thèmes en jo, correspondant aux mots grecs comme &ys0-s, aux mots latins comme soctu-s, l'action des lois phoniques a été encore plus lcin : le thème sinjo «cæruleus» s’est altéré au nominatif masculin en stni et au neutre en sine; mais cette différence de l'i et de l'e suffit à l'esclavon pour distinguer les deux genres. Dès lors, la grammaire slave appelle l'? et l'e des désinences, tandis que l'analyse scientifique constate que le thème sinjo a perdu sa flexion, et

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qu'il a subi, au masculin et au neutre, deux contractions différentes.

D'un autre côté, il est facile de concevoir quelle perturbation la même loi a jetée dans la déclinaison des thèmes terminés par une consonne. Outre que le nominatif mat «mère» est privé de sa désinence, il a perdu aussi le r qui la précédait. Mais ce r reparaît au génitif matere, au datif materi, grâce à la voyelle dont il est suivi et à l'abri de laquelle il s'est conservé. Il en est de même pour le s de nebo (— sanscrit nabhas « nuage») : cette lettre reparaît au génitif nebese, au datif nebesi. Que fait Dobrowsky ? Partant de l'idée que les cas obliques se tirent du nominatif, il regarde les lettres r, s comme des additions appartenant au mécanisme de la déclinaison, et divisant les mots de cette manière : mat-er-e, neb-es-e, il appelle les syllabes er, es des « augments »?.

Ces rapprochements sont instructifs, parce qu'ils nous montrent que la connaissance pratique d'une langue peut très-bien s'unir à l'entière ignorance de sa structure intime. L'instinct même du peuple nest pas toujours un guide infaillible, ou plutôt 11 n'a d'autorité décisive que pour l'usage actuel d’un idiome. Ce qui fait que le peuple est un assez mauvais juge en grammaire, dès qu'il s'agit de se prononcer sur les questions d’origine, c'est la facilité même avec laquelle ïl introduit un sens nouveau dans des formes qui ont été créées pour un autre emploi. Il ne cor

* Ajoutons cependant que la diversité des contractions est due sans doute aux lettres différentes (s et m) dont le thème était suivi.

* Institutiones linguæ slavicæ, p. 475. Comparez Kopitar, Glagolita, p. 54.

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nait guère que le langage du jour, comme il interprète ses coutumes d’après ses idées présentes, et comme il altère les traditions du passé en y mêlant ses plus récents souvenirs.

Au lieu du slave, le lecteur n'aura point de peine à mettre ici le grec, le latin ou le français. Pour un Romain, l'u de novu-s, novu-m semblait faire partie de la désinence. L'e final de mare, dulce faisait l'effet d'être le signe du neutre. Dans les prosodies latines qu'apprennent nos élèves, on divise les génitifs hominis, generis de cette façon : homn-1s, gen-er18, et l'on a inventé pour les syllabes in, er le nom de «ciment». En français, ciel et creu-x, beau et belle présentent une flexion apparente qui s'est formée aux dépens de la partie autrefois invariable. Ces faits sont exactement semblables à ceux que nous venons de citer en slave, et les grammairiens latins ou français qui les ont expliqués n'ont guère montré plus de sens historique que Dobrowsky. Une telle rencontre prouve clairement que nous sommes exposés à nous tromper sur la cause des faits les plus simples et que nous courons le risque d'imaginer les théories les plus chimériques, du moment que nous bornons notre vue à un seul idiome, pris à un seul moment de son existence.

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