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L'ADJECTIF

Entre le substantif et l'adjectif, il n’y avait, dans le principe, aucune différence de forme. Gomme le langage, pour marquer les personnes ou les objets, les désignait par leur qualité ou leur manière d'être la plus saillante, tous les substantifs ont commencé par être des adjectifs

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pris substantivement. Déva « dieu » a en sanserit un comparatif et un superlatif; il signifie «le brillant». Métar, qui dans le sanscrit classique veut dire uniquement la mère», a dans les Védas un masculin avec l'acception de ecréateur ». On sait avec quelle facilité, même dans nos idiomes modernes, nous faisons prendre tour à tour à un nom l'un ou l'autre rôle. Quand notre esprit, derrière la qualité mise en relief par le langage, va chercher une personne ou une chose, nous avons un substantif; mais si, s'arrêtant à la notion de la qualité, il néglige l'idée de l'objet auquel elle appartient, c'est un adjectif que nous employons. Une des applications les plus intéressantes de l'étymologie, c'est de retrouver comme adjectif dans une langue le terme qui est devenu substantif dans une autre. En mythologie surtout, ces comparaisons ont donné lieu à des découvertes remarquables.

Cependant, l'adjectif, dans la plupart de nos idiomes, s'est à la longue distingué du substantif non-seulement par la signification, mais encore par la forme. Comment une différence qui, à l'origine, résidait seulement dans notre esprit, a-t-elle fini par trouver son expression dans le langage ? H ne sera pas hors de propos de nous rendre compte de ce fait, car il nous montre aux prises (pour employer les termes philosophiques) la forme et la matière du langage, et 1l est curieux de voir comment une catégorie logique est devenue, d'une façon plus ou moins explicite, une catégorie grammaticale. Trois causes surtout ont produit ce résultat.

En premier lieu, un choix s’est fait instinctivement. L'adjectif habituellement employé pour représenter un

vanl INTRODUCTION.

objet perdit sa valeur qualificative et devint uniquement le nom de cet objet. Ainsi sdrya, qui voulait dire «le brillantr, mais qui servait à marquer le soleil, signifia «le soleil»; manu «intelligent»r devint le nom de l'homme. On perdit de vue l'épithète pour ne plus voir que l'être ou que la chose désignée, comme dans nos langues modernes nous savons très-bien faire abstraction du sens de certains noms communs, dès qu'ils sont employés comme noms propres. D'autres mots, au contraire, tels que laghu «léger », nava « nouveau», qui ne furent spécialement attachés à aucun objet, gardèrent leur vertu qualificative. Restés adjectifs, ils conservèrent deux facultés que les substantifs perdirent plus ou moins : celle de prendre tour à tour les trois genres et celle de s élever au comparatif et au superlatif. L'altération phonique, en obscurcissant la signification des racines, contribua encore à séparer les deux classes de mots. L'Indou, dont la langue s’est moins modifiée, sent encore la parenté qui existe entre dçu «rapide» et açva « cheval»; mais quel Grec se serait douté de l’aflinité de dxus et de immos? Grâce à cette altération, grâce à l'emploi purement substantif qu'on fit de l'un des deux mots, ils parurent avoir appartenu de tout temps à deux catégories différentes.

En second lieu, les suflixes aidèrent à la distinction. Hi est vrai qu'un certain nombre sont employés indifféremment pour les deux classes de mots; mais d'autres, dès la période indo-européenne, commencent à être exclusivement réservés soit aux substantifs, soit aux adjectifs. Nous voyons bien, par exemple, que le suffixe 4 a tout à la fois donné au latin des adjectifs comme forts, trishs, mihis, et

INTRODUCTION. It

des substantifs comme pestis, fustis, vestis. Mais dans toutes les langues de la famille, grâce à un très-ancien travail de répartition, tra sert déjà à former les noms d'instrument (mÀx-Tp0-v, ras-tru-m) et est exclusivement attribué aux substantifs. La grammaire comparée nous fait quelquefois assister à ce classement. Dans le dialecte védique, -as forme encore des adjectifs comme tar-as « pénétrant », ap-as « actifh!; mais en sanscrit classique, en grec, en latin, as ne donne plus guère que des substantifs, la plupart du genre neutre, tels que man-as, pév-05, gen-us?.

Nous ne parlons ici que des suflixes les plus anciens, car ceux qui sont d'un âge plus moderne, et qui ordinairement ont été formés par la réunion de plusieurs suffixes primilifs, ont pu dès l'abord être destinés à l'une ou à l'autre classe de mots. Plus les langues avancent en âge, plus elles cherchent à marquer extérieurement cette séparation. Quelquelois le thème de l’une des deux sortes de mots est élargi. Ainsi le latin, qui a des substantifs comme fructus, manus, n a plus d'adjectifs de cette espèce : il les a fait passer dans la troisième déclinaison, en adjoignant un 3 à l’u final du thème. En regard du sanscrit laghu-s «léger», du grec élayu-s, le latin a le(g}vi-s; en regard de tanu-s « mince », de Bpayu-s « court », il a tenut-s, bre(g}ur-s°.

En troisième lieu, un pronom vint se joindre à l'adjectif. I faut croire que c'est là un procédé assez naturel à

? Comparez le latin opus.

? Le sufbxe as forme aussi des substantifs masculins et féminins ($ 93: et suiv.).

* Peut-être est-ce la difficulté de décliner le neutre qui a élé la cause de cet élargissement du thème.

x INTRODUCTION.

l'esprit humain, car plusieurs idiomes y ont recouru d'une manière tout à fait indépendante; mais ils ne sont pas allés tous également loin dans cette voie, et avant d'examiner les formes où la cohésion est entière, nous ferons bien de considérer celles qui nous présentent une soudure moins intime.

C'est en zend que la construction dont nous voulôns parler est le plus apparente. L'adjectif, comme pour resserrer le lien qui doit l'attacher au substantif précédent, se fait accompagner du pronom relatif. On dira, par exemple : «le serpent venimeux», a$fm yim visavantèm «serpentem quem veneniferumr!. De même, en ancien perse, «l'armée séditieuse » se dit kdra hya hamatriya « exercitus qui seditiosus», et à l'accusatif : kdram tyam hanitriyam «exercitum quem seditiosum ».

Une adjonction plus étroite s observe en ancien slave et en lithuanien. Le pronom, qui est toujours postposé, fait corps avec l'adjectif. Toutefois, l'union n'est point nécessaire et l'adjectif peut aussi s'employer seul. Nous avons donc pour les adjectifs une double déclinaison, lune qu'on appelle déterminée ou complexe, l'autre qui porte le nom d'indéterminée ou simple. En ancien slave, par exemple, l'adjectif féminin doblja « vaillante» fait à l'accusatif singulier dobljuñ et à l’accusatif pluriel dobljañ ; avec le pronom annexe, il fait dobljuñ-juñ et dobhañ-jañ. La composition n'est pas toujours aussi facile à reconnaître : des contractions se sont opérées entre l'adjectif et le pronom,

* Voyez $ 237, 3. C’est cette construction qui a donné naissance à Î'i is4fet persan. Dans les Védas, nous trouvons le pronom ya employé d’une façon analogue.

INTRODUCTION. | x!

de sorte que la forme comylexe se distingue seulement par une ou deux lettres de la forme simple. Ainsi, au mas- culin, le nominatif indéterminé est dobk, le nominatif déterminé, dobh-1. Les langues modernes sont encore allées plus loin. En russe, l'instrumental déterminé dobrü-m (ancien slave dobrü-tmi) ne révèle plus la présence du pronom annexe que par l'adoucissement de l'u.

À peu près au même degré que l'ancien slave et le lithuanien se trouvent les langues germaniques. L'adjectif peut être employé, soit à l'état simple, soit avec un pronom qui lui est incorporé. De Îà la double déclinaison des adjectifs en allemand. Tandis qu'on dit, par exemple, avec l’article défini : der blinde mann, das grüne laub, 1l faut dire, quand l'article manque : bhinder mann, grünes laub. Cette double déclinaison, qui existe déjà en gothique, est due au même pronom ya que contiennent en ancien slave les formes comme dobljui-juñ ou dobh-3!. Mais il y a cette différence entre l'ancien slave et l'allemand que ce dernier idiome a réglé d'une manière beaucoup plus stricte l'usage de la forme pronominale. Le principe, c'est qu'il faut éviter le double emploi. Comme l'article défini der, de, das renferme déjà lui-mème le pronom annexe ya, on met sous la forme simple l'adjectif dont il est suivi (der gule vater). Quand, au contraire, l'adjectif est employé sans article, ou quand il est précédé d’un pronom simple comme ein, mein, dein, sein, il paraît sous la forme pronominale (guter vater, mein guter vater)?.

! Voyez $ 287 et suiv. Comparez Ebel, dans le Journal de Kuhn, V, p. 804.

* L'allemand montre sur ce point beaucoup de délicatesse et de logi-

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