‹ Grammaire comparée des langues indo-européennesChapitre 34 sur 51 · INTRODUCTION. LIV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. LIV

complétement satisfaisante. [1 ne faut donc pas s'étonner si M. Bopp, qui venait le premier, a hésité sur ce sujet. N suppose que wémAcya est pour wérAex-xa; dans &PÜapxa, ssDiAnxa, il voit des formes composées renfermant le verbe auxiliaire « être», quoique à l'appui du changement de o en x il ne puisse invoquer que des analogies tirées du slave et du zend'. Loin de rien prouver contre la méthode comparative, ces tâtonnements nous montrent que le linguiste le plus habile marche à l'aventure, dès qu'il n'a plus à sa disposition, pour l'éclairer et pour le mettre sur la voie, un certain nombre d'idiomes allant de pair et se complétant l'un l’autre.

Si le parfait grec na pas porté bonheur à M. Bopp, jil a été encore moins heureux avec le parfait latin, sur lequel nous reviendrons bientôt, en revanche, le prétérit germanique rappelle une de ses plus belles découvertes. On sait que les verbes allemands se divisent en deux prandes catégories, suivant qu'ils forment leur parfait par le changement de la voyelle radicale, ou selon qu'ils adjoignent simplement au thème verbal la syllabe te. À la première espèce appartiennent, par exemple, 1ch halle rje tiens », ich helt « je tins » ; 1ch bersse « je mords », 1ch biss rje mordis »; th binde « je lie», ich band « je liai r. Comme exemple de la seconde catégorie, il suflit de citer 1ch che «je cherches, 16h suchte «je cherchair?. Pendant

* «Ce qui est de règle en slave, dit M. Bopp ($ 568), a bien pu arriver eidentellement en grec.» Cf. $$ 569, 646 (remarque) et 66g. — L'explication la plus vraisemblable des parfaits en xa a été donnée par G. Gurüus, dans ses Principes de l'étymologie grecque (4° édition), p. 63.

* Nous nous contentons de ces exemples empruntés à l'allemand. Le

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longtemps, on considéra les premiers comme des verbes irréguliers, quoiqu'il ne fût pas difficile de voir que des lois présidaient à ces prétendues anomalies. Jacob Grimm montra d'abord que c'était là l'ancienne formation du verbe germanique, et que ces changements de voyelle, qui s'étendent aux dérivés nominaux!, constituent le ressort essentiel de la grammaire allemande. Dans les prétérits comme suchte, il vit au contraire des formations modernes, et il les appela les « prétérits faibles », par opposition aux eprétérits forts» qui n'ont besoin d'aucune adjonction extérieure. Allant plus loin, il crut reconnaître dans le changement de la voyelle (ablaut) un organisme primitif destiné à marquer le changement de sens, par un accord entre le son et l'idée aussi ancien que la parole humaine. Comme l'ablaut ou apophone déploie d'autant plus de variété, comme les verbes forts deviennent d'autant plus nombreux qu'on remonte plus haut dans l'histoire des idiomes germaniques, le caractère primordial du phénomène paraissait incontestable aux yeux de Grimm.

C'est cette théorie que Bopp cembattit au nom de la grammaire comparative. [1 montra que dans les prétérits cités par Grimm, le changement de la voyelle n'était nullement destiné à marquer le passé. Si, en regard du présent ich halte, nous avons le parfait 1h hell, la modification intérieure provient d'une contraction entre la syllabe réduplicative et la syllabe radicale : en vieux haut-allemand,

lecteur n'aura point de peine à en trouver de pareils tirés de l'anglais ou des autres dialectes germaniques.

* Nous avons, par exemple, les substantifs : die binde «la ceinture», das band «le lien», der bund el'alliance ». |

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la forme du parfait est k:-alt, et en gothique kaï-hald. Ce n'est pas le changement de voyelle, mais l’ancien redoublement qui a donné à l'allemand helt la signification de parfait, comme 1l l'a donnée aussi au latin cépt (pour cecipt) et au sanscrit sédima « nous nous assimes » (pour sasadima)\. Si, d’un autre côté, en regard du présent sich beisse, nous trouvons le parfait :ch biss, il n'est pas exact de dire que le prétérit a changé la voyelle radicale : c'est, au contraire, le présent qui a renforcé cette voyelle, comme fait en grec le présent wefdw pour la racine &0, et en sanscrit le présent évéshdm « je brille » pour la racine tvish?. Si enfin le présent ich binde correspond à un parfait :ch band, il est impossible de soutenir que l'opposition de 1 et de l'a soit destinée à marquer la différence du présent et du passé. En effet, on voit clairement, par la comparaison du sanscrit bandhk «lier », que l'a est la voyelle radicale : dans toute la conjugaison du verbe gothique, cet 3 s'est affaibli en + ou en w, excepté au singulier du prétérit, dont les formes, grâce à leur monosyllabisme, ont gardé la voyelle primitive.

Quoique sur bien des points le phénomène de l'apophonie présente encore des obscurités, les remarques de M. Bopp sont d’une importance capitale pour l'explication

? Voyez $ 589 et suiv. L'auteur a soin d'ajouter ($ 606) que la conraction de la syllabe réduplicative et de la syllabe radicale, quoique nous a retrouvions en plusieurs idiomes, est postérieure à la période indo-euroxéenne.

? Voyez $ 607 et suiv. Comparez en latin deico, feido (plus tard dico, do), venant des racines dic, fid, que nous trouvons, par exemple, dans wdicem, perfdus.

* Voyez S 604. Comparez $ 605, remarque.

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mécanique des idiomes!. Il est permis d'espérer qu'elles trouveront des applications même hors du cercle des langues indo-européennes, et que notamment en ce qui concerne les idiomes sémitiques, elles serviront d'avertissement et de modèle aux linguistes. Elles font voir comment des changements de pure forme peuvent devenir significatifs, et comment un certain nombre de faits sans lien réel peuvent être instinctivement assemblés en système. Ï1 n'est pas douteux que les dialectes germaniques ont su tirer parti d'un changement de son auquel le reste de la famille s'est à peu près montré indifférent; il est certain qu'ils l'ont fait tourner à l'avantage de la pensée, et qu'aujourd'hui, la plupart des désinences s'étant émoussées ou perdues, le redoublement ayant disparu, l'apophonie est devenue pour les verbes forts la marque distinctive du prétérit. L'Allemand qui dit : du singst «tu chantes», du sangst «tu chantas»; l'Anglais qui conjugue : Z get « j'obtiens», Z got « j'obtins » croient sentir dans le changement de la voyelle l'expression du passé. Mais c'est là un de ces faits dont nous parlions en commençant, qui prouvent que le sentiment grammatical d'un peuple peut se trouver en désaccord avec l'histoire de son langage?.

M. Bopp termine son étude sur le parfait germanique par un certain nombre de paragraphes consacrés au pré-

* Sur le sens de ce mot, voyez ci-dessus, t. I, p. 1, note.

* Sur le phénomène en question, le lecteur pourra consulter : Holtzman, Ueber den Ablaut (Carlsruhe, 1844); Grein, Ablaut, Reduplication und secundäre Wurzeln (Cassel, 1862); Guillaume Scherer, Zur Geschichte der deutschen Sprache, p. 171 et suiv. [Une application de ces idées aux langues sémi-

tiques a été faite par M. Stanislas Guyard, Le pluriel brisé en arabe, dans la Bibliothèque de l'École des hautes études. ]

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