L\X INTRODUCTION
tient en propre à la langue de l'Inde’. Quant à la racine 5 «aller», pour admettre qu'elle ait pris, avant la séparation de nos idiomes, le rôle d'un verbe auxiliaire, il faudrait d'autres exemples que le latin amatum sri. D'après l'hypothèse de M. Bopp, les futurs comme désyah, qui existaient déjà dans la période indo-européenne, renfermeraient, abritées sous une même désinence personnelle, jusqu'à trois racines verbales. Ce n'est point d'une façon aussi explicite que le langage, selon nous, a marqué l'idée d'avenir. Quand on voit l'allemand employer à volonté ich komme dans le sens de «je viens» et dans celui de «je viendrai »?, 1l n'est point diflicile de comprendre que la signification du futur ait pu s'attacher à une forme particulière du présent. Nous pensons donc, avec M. Schleicher, que as-ya-t est le présent du verbe as conjugué d’après la quatrième classe *.
Nos grammaires grecques, en parlant d'un futur premier et d'un futur second, peuvent donner à penser que ce sont deux temps de formation diflérente, comme les deux aoristes. Mais 1l n'en est point ainsi. Tous les verbes sans exception ont pris l'auxiliaire : la diversité vient de ce que les uns se sont incorporé la forme complète asyau, tandis que d'autres prennent la forme aphérésée syat. Les premiers ont donné les futurs en £07w, je, sw, à, comme pevéw, olehéw (par contraction pev®, o181w)*.
* Voyez Curtius, Grundzüge der griechischen Etymoiogie (4° éd.), p. ko3.
* Rapprochez aussi le grec els, qui signifie «je vais» et rj'irai».
* Voyez ci-dessus, p. L. Le potentiel (a)s-y4-t «qu'il soit» (— grec é(a)-n) n'est pas autre chose, au fond, que le subjonctif de ce présent (a)s-ya-t.
* Comparez le changement de A6y09jo en A6yo:o, Aéyoo, Aéyou.
INTRODUCTION. LAXI
Les autres ont fourni : 1° les futurs doriens en otw, comme Gpay-oloues, wpokam-0lw; 2° par le changement de Î4 en 8 (comparez wéos, &dÀsos), les futurs attiques comme Peuy-céopu, mhev-céouu; 3° par la suppression du 7 (comparez æAéor pour æAëov), les futurs ordinaires, tels que do-0w, @pay-0w!.
Nous serons très-bref sur la conjugaison latine, qui, par certains côtés, ressemble déjà à celle du verbe dans nos langues modernes. Des différences comme le grec en fait entre Pépw et ëPepov, entre Aau6dvw, EA&uÉavov et &Aa6ov, étaient trop fines pour l'oreille et pour l'esprit des Îtaliotes. Ils aimèrent mieux charger de l'expression du passé un verbe auxiliaire signifiant « être », qu'ils soudèrent au thème du verbe principal. Ainsi furent formés les imparfaits comme amébam, monébam, legébam, audiébam. Noûs retrouvons le même auxiliaire dans les futurs comme amd-bo, moné-bo, et dans les parfaits comme amd-ui, audi-vi, mon-ui. C'est un autre auxiliaire que nous avons dans amé-rem, moné-rem, lege-rem (pour amd-sem, monésem, legi-sem), dans les parfaits comme vec-si, mi-s1, ainsi que dans les futurs archaïques comme fac-s0, accep-s0. Là ne s'arrête point le procédé de composition : les parfaits amdvi, monw, vexi, misi produisent à leur tour des formes comme amdveram, monuero, vexerim, misissem. On voit quel rôle capital les verbes as et bhd jouent en latin. Les seuls temps simples sont le présent (indicatif, impé-
! L’explication de M. Bopp est quelque peu différente ($ 656). Nous avons donné l'explication de Curtius et de Schleicher.
LAXIT INTRODUCTION.
ratif et subjonctif), les futurs comme legam, audiam, et les parfaits comme momord, tetigs, léns, fids.
M. Bopp a très-bien vu tous ces faits. Mais par un souvenir, cette fois inopportun, du sanscrit, il veut reconnaître dans vec-sf, scrip-sf des aoristes formés comme avak-shs «je parlair, akship-shi « je jetair, et pour ne pas scinder le parfait latin en plusieurs temps, il est amené à voir aussi dans momords, tetigr, lépi, fidi, non des parfaits, mais des aoristes?. Un assez bon nombre de paragraphes sont consacrés à cetie thèse qui oblige notre auteur aux suppositions les plus invraisemblables. Ne craignons pas d'avouer que l'explication du parfait latin est une des erreurs de M. Bopp et un point faible de son ouvrage®.
Nous arrivons aux modes. L'idée du mode, étrangère à la science indienne, nous vient de l'antiquité classique : elle a été suggérée aux grammairiens grecs, non pas tant par la réflexion philosophique que par l'observation et le maniement pratique de leur langue. En effet, parmi tous les idiomes de la famille, le grec a donné au verbe le développement le plus riche et le plus symétrique; tandis qu’en sanscrit les modes autres que l'indicatif ne sont guère usités qu'au présent, le grec a doté la plupart de ses temps d'un impératif, d'un subjonctif et d'un optatif.
‘ Ajoutons, cependant, qu’on a constaté quelques traces de l'aoriste second. C'est ainsi que le participe (devenu subetantif) parens epère, mère» est avec pariens dans le même rapport qu’en grec rexwv avec T{xtwv.
* Voyez $$ 546 et suiv. 595, 577 et 570.
* Sur le parfait latin, voyez Curtius, Tempora und Modi, p. 205 et 294. Schleicher, Compendiun (1° édition), p. 739 et 827.
INTRODUCTION. LEXII
Sans doute la langue hellénique n'a pas inventé ces formaions : elles ont existé dès une période antérieure, puisque sous en trouvons dans le dialecte védique les restes, ou plutôt les rudiments non développés. Mais le grec a eu le mérite de conserver, de multiplier ces formes, et de les ftendre régulièrement à tous les verbes.
Si l'on fait abstraction de l'indicatif, les modes ayant appartenu à toute la famille sont au nombre de trois : l'impératif, le subjonctif et l'optatif ou potentiel.
L'impératf n'a point d'exposant spécial qui le fasse re- -onnaître comme un mode à part : il se distingue seulement de l'indicatif par ses désinences.
Le subjonctif a pour caractère particulier un a (grec o ju 8) qui vient se placer entre la désinence et le thème rerbal. Ainsi les racines han «tuer», kit « penser », dont le brésent de l'indicatif est han-4, éikét-4, font au subjonctif han-a-ti, ékét-a-h. Nous avons de même dans Homère, à ôté de l'indicatif fuev « nous allons», le subjonctif iouer talons». Les formes &Souwu «je mangerair, méopu «je boirai», qui ont pris le sens de futurs, sont en réalité d'anciens subjonctifs. Les verbes sanscrits et grecs que nous venons de citer sont de ceux qui, à l'indicatif, n'inèrent point un a (grec o ou €) devant la désinence : en d'autres termes, des verbes de la seconde conjugaison principale !. Ceux de la première ont fondu la voyelle modale avec la voyelle de la caractéristique, et ont produit de la sorte cet 4 (grec w ou 7) que nous trouvons ordinairement au subjonctif. En regard du grec @épys,
* Voir ci-dessus, p. Lxi.
Luuv INTRODUCTION.
Péon, Pépwos, le sanscrit nous donne bhardsi, bhardu, bhardnt.
Le potentiel ou optatif! a pour exposant la syllabe yd?. Avec infiniment de tact et de pénétration, M. Bopp rappelle le futur, qui a pour exposant la syllabe ya, et ül conclut que le potentiel est formé du futur d'après le même principe que le subjonctif l'est du présent® : vue profonde, si nous l'interprétons dans son vrai sens, et qui éclaire d'un jour inattendu l'histoire de notre système grammatical. Quand on étudie cette histoire, comme l'a fait récemment M. George Curtius, on ne peut s'empêcher d'admirer la simplicité des moyens avec lesquels a été créée la conjugaison indo-européenne*. Ce mécanisme si compliqué en apparence se meut à l’aide de quatre ou cinq rouages. L'augment, le redoublement, le verbe auxiliaire as, ont suffi pour former les temps : les suflixes a et ya ont donné les modes. Pour comprendre qu'avec des ressources aussi faibles on ait pu composer un système aussi savant, il faut songer que la conjugaison est le pro- . duit d'une longue suite de siècles, et que l’altération phonique, en changeant l'aspect des éléments mis en œuvre,
* Nos grammaires sanscrites donnent le nom de potentiel au même mode qui, dans les grammaires grecques, s'appelle optatif. Nous en faisons ici expressément l'observation, parce que le lecteur pourrait être induit en erreur par le chapitre de Bopp intitulé : Potentiel, optatif, subjoncuf. Ce titre a l'inconvénient de réunir ce qui est dissemblable et de présenter sous un double nom ce qui est identique.
* Cette syllabe yd se contracte souvent en f ou en 5. Voyez ci-dessus, page LxI.
* Voyez $ 715.
‘ La chronologie dans la formation des langues indo-européennes, page 80 de la traduction française,
INTRODUCTION. LLIV
a permis de recourir plusieurs fois, et pour des usages différents, à la même matière première. °
Le chapitre consacré par M. Bopp à l'étude des modes est extrêmement instructif. Nous y voyons avec quelle fidélité les langues conservent parfois les anciennes formes et avec quelle habileté elles les approprient à de nouvelles fonctions. L'ancien potentiel se retrouve comme subjoncüf en gothique, tandis qu'en slave ïl a pris le rôle d'un impératif; en latin, il a prèté à la fois des formes au subjonctif (amem, ames, amet) et au futur (dicem, dices, dicet; faciem, facies, factet'). L'ancien subjonctif a prêté en sanscrit des personnes à l'impératif. En présence de cette élasticité de la signification, il est assez difficile de dire quels étaient à l'origine le sens et l'emploi du subjonctif et du potentiel. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut se garder d'attribuer aux premiers temps du langage les procédés grammaticaux des idiomes cultivés : ce ne sera donc pas à la syntaxe que nous demanderons l'explication de deux modes qui existaient longtemps avant que l’homme ait eu l'idée de subordonner une proposition à une autre. Le subjonctif et loptatif ont dû être employés d'abord dans des phrases indépendantes et qui se suffisaient à elles-mêmes : tandis que l'indicatif exprime le fait comme réel et positif, ils le présentaient sans doute comme simplement possible ou comme souhaitable.
! Les premières personnes dicem, faciem, qui étaient encore usitées au temps de Caton le Censeur (Quintilien, I, vir, 23), ont été remplacées plus tard par les subjonctifs dicam et faciam.
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Sous ce titre, M. Bopp passe en revue diverses formations du verbe sanscrit, qu’il retrouve avec plus ou moins de certitude dans les langues congénères.
1° Verbes dénominatifs. — En premier lieu, à cause de leur nombre et de leur importance, nous placerons les verbes dénominatifs, c’est-à-dire dérivés d’un nom, soit substantif, soit adjectif. Toutes les langues forment des verbes de cette sorte : c'est ainsi qu'en français de règle, mesure, grand, cher, nous avons fait régler, mesurer, grandir, chérir. En latin, de regnum, veshs, clarus, viennent regnare, veshire, clarere. En grec, de @dpos, riun, dos, Goiiy, ont été tirés Popéw, riudw, dnÂdw, monaive.
Le sanscrit dispose de différents moyens pour former ses verbes dénominatifs. Mais de beaucoup le plus usité, cest le suffixe ya qui vient s'ajouter au thème nominal. Ainsi kumdra «enfant» donne kumdra-ya-t «il fait l’enfant, il jouer; sukha « bonheur » donne sukha-ya-ts «il réjouit». En grec, le suffixe ya devait prendre la forme Jo Ou Je; mais on a vu que le j, qui n’a pas de signe spécial dans l'écriture grecque, se cache dans la prononciation sous des formes très-diverses. Ainsi les thèmes ueAay, rexpap, Âmd, apray, xnpux, suivis du suffixe jo ou Je, ont donné les verbes pelaivow, rexuaipo, EAnièw, äpraèw, xnpÜüoow. Après les thèmes finissant par une voyelle, le j est tombé : ainsi se sont produits les verbes contractes comme @opéw, tiuäw, dyAdw (pour Popé-je, TiLG-J& , OnÀAG-Jj00 ).
Mais ce n’est là que le premier degré et comme le préam-
INTRODUCTION. LAXVII
bule de la formation des verbes dénominatifs. Au bout d'un certain temps, l'instinct populaire, se saisissant du procédé, l’étend et le généralise. Ï est bien vrai que les premiers verbes en &w qu'ait possédés la langue grecque sont dus à des thèmes en 4, comme &Amd, &oô. Mais il est venu un moment où le langage, guidé par l’analogie, a créé librement des verbes en #w avec des thèmes de toute espèce; tels sont : modo, gxovriêw, xuvièo, air, goeuièw. Dès lors, le simple accident phonique qui a changé en ? le groupe dÿ, ouvre à la langue grecque une ource inépuisable de richesses, car les verbes en 1#8w peuvent se multiplier indéfiniment, et à leur tour ils lonnent naissance à des noms de toute sorte, tels que les substantifs en souos, soua, 10ns!.
La même observation pourrait se répéter pour les rerbes en «vw. Les premiers qu'ait eus la langue grecque renaient de thèmes en æœv, comme peav, momav. Mais à 'imitation de uelabyw, on a fait Asuxaive, yAuxaive, Sepuaive. Un idiome est d'autant plus riche qu'il manie plus librement ces syllabes formatives, d'autant plus varié qu'il en possède davantage, d'autant plus parfait qu'il réussit mieux à répartir entre ces formations des nuances le signification différentes. Î1 serait intéressant de comparer à cet égard les langues de notre famille. On verrait, par exemple, que les ressources du latin sont déjà plus bornées que celles du grec, car il ne crée plus que des verbes en ére, ére, fre, c'est-à-dire des verbes contractes.
? Ces suffixes sont devenus si mobiles que nous avons pu les emprunter la langue grecque : nous disons autoriser, artiste, christianisme.